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MARCO STROPPA
Upon a Blade of Grass
autour d'un concerto...
le
compositeur et le piano
Tangata
manu
Upon
a Blade of Grass
in
memoriam Ken Saro Wiwa
Péter
Eötvös nous parle du compositeur
remise
du prix Antoine Livio à Péter Eôtvös
de
nombreuses uvres pour demain
© marcostroppa.com
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© marcostroppa.com
*
Ce qu'ils entreprirent
Ils le menèrent à terme
Toute chose est suspendue comme une goutte de rosée
Sur un brin d'herbe
péter eötvös © radio france
/ alain mercier
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C'est autour d'une uvre, Upon
a Blade of Grass,
son concerto pour piano et orchestre, que nous vous proposons
de retrouver Marco Stroppa. L'Orchestre Philharmonique de
Radio France, Pierre-Laurent Aimard au piano et Péter Eötvös
au pupitre en donneront la première audition française
ce soir, vendredi 26 janvier, à la Maison ronde (retransmission
sur France Musique, le mardi 6 février 2007 à 10h).
Après que le compositeur nous ait introduits dans cette partition,
Péter Eötvös, à qui sera remis le
Prix Antoine Livio de la Presse Musicale Internationale (PMI) à
l'issue du concert, nous en livrera son regard de chef.
En 1991, vous vous lanciez dans l'écriture
des Miniature estrose. Elles forment aujourd'hui un vaste
cycle de pièces pour le piano. Quelle est votre relation
à cet instrument ? Quels sont les enjeux de ce que vous écrivez
à son intention ?
Marco Stropppa :
C'est une relation assez curieuse. Chaque compositeur a des domaines
privilégiés et des domaines problématiques.
Mon problème : j'ai du mal
à écrire pour la voix ; elle n'est pas un instrument
que je manipule avec aisance. Jusqu'à récemment, la
musique de chambre m'a, elle aussi,
posé quelques questions. Au contraire, le piano, comme le
quatuor à cordes, d'ailleurs, a toujours été
mon domaine privilégié. Cela s'explique peut-être
par le fait que j'ai commencé la musique par un prix de piano
; je ne serais jamais devenu un grand concertiste, mais j'aurais
sans doute fait une carrière honorable en tant que chambriste.
Dès le départ, il m'était donc plus naturel
de m'exprimer avec le piano. Mes deux premières uvres
utili-sent le piano : Metabolai lui donne un rôle important
dans l'orchestre, sans qu'il y soit soliste, et Traiettoria
l'appelle en solo avec l'électronique. Contrairement à
ce que pensent nombre de compositeurs contemporains, Traiettoria
m'a montré que le piano non préparé, c'est-à-dire
quatre-vingt huit touches et trois pédales, permet encore
de chercher et trouver de nou-veaux éléments concernant
la sonorité, le geste, le travail de la couleur. Au piano,
la couleur est la quête, la poursuite et la découverte
du monde de la résonnance. La résonnance n'est pas
uniquement ce qui subsiste d'une note lorsqu'on garde la touche
enfoncée ou la pédale baissée ; ce qui se passe
après une note peut être sculptée, composée
par l'auteur, d'une façon parfaitement structurelle, au point
que la résonnance devienne un langage à part entière
qui cisèle le travail du piano. Il y a eut trois étapes
autour de cet instrument :
- d'abord Traiettoria : l'électronique, que constituent
des sons de synthèse, explose les limites techniques de l'écriture
pour pianistique
- puis le cycle des Miniature estrose, dont un premier livre
est disponible
à ce jour (un second, déjà structuré,
sera fini dans quelques années) : le travail de la résonnance,
de la couleur et de la profondeur s'opère par les moyens
intrinsèques du piano
- enfin, le troisième volet est le Concerto pour piano
et orchestre que vous entendrez ce soir : l'orchestre est une
extension, un agrandissement, une prolifération du monde
de résonance du piano.
En partant de l'instrument vers l'électronique, en revenant
à l'instrument pour l'explorer différemment, enfin
en se répandant jusqu'à l'orchestre,
ce parcours va du connu à l'imaginaire.
Quel fut le rôle
de Pierre-Laurent dans la naissance de ce cycle ?
La première fois que je l'ai entendu, il jouait Traiettoria
lors d'un concert
de l'Ensemble Intercontemporain dont il était le pianiste
(1986).
De lui, trois choses m'ont immédiatement frappé :
- sa nécessité de comprendre non seulement la structure
d'une uvre
mais aussi la structure psychologique du compositeur ; il a donc
besoin
de savoir pourquoi il joue une uvre mais aussi pourquoi le
compositeur
a écrit ce qu'il joue
- le fait qu'il soit un pianiste-couleur, sachant sortir
du piano un kaléidosco-pe de couleurs que je n'avais jamais
entendu auparavant, en tout cas sous les doigts d'un musicien avec
lequel je pouvais parler (il y a évidemment d'autres très
grands pianistes, mais que je ne pouvais approcher)
- sa disponibilité à chercher autour de l'instrument
des choses qui m'étaient chères mais de la réalisation
desquelles je doutais : en me suggérant de nombreuses solutions
purement techniques, pratiques, il me permit d'atteindre plus rapidement
mes buts.
Je cherche toujours l'écriture la plus efficace à
réaliser mon imaginaire.
De ce point de vue là, je ne suis pas du tout un compositeur
théorique. J'écris le geste le plus à même
de servir mon hypothèse. C'est très impor-tant pour
s'approcher du but. Par la suite, j'ai appris que Pierre-Laurent
Aimard adorait le répertoire. Cela le rapproche d'autant
plus de moi, car avant d'enseigner la composition, j'ai donné
des cours d'analyse musicale. Cette idée qui me tient à
cur selon laquelle la musique du passé n'est pas niable,
et qu'à charge de revanche elle ne soit pas utilisable pour
nier l'avant-garde, mais simplement une source supplémentaire
de richesse dans un monde qu'elle peut également irriguer,
amena Pierre-Laurent Aimard à jouer beaucoup le répertoire
classique, ces dernières années.
Pouvez-nous nous guider plus précisément
dans l'une de ces pièces, Tangata Manu, qui fut l'inspiratrice
du Concerto que nous entendrons ?
Elle appartient à l'axe des Miniature qui fut
inspiré par les mythes ou
objets de l'Île de Pâque. Tangata Manu est l'histoire
de l'Homme-oiseau.
Lors d'une compétition sportive, des athlètes représentant
chaque clan de tribu doivent descendre une falaise, nager dans la
mer, chercher un uf qui vient d'être pondu par un oiseau
précis, nager à nouveau, escalader la falai-se et
revenir au point de départ. Le premier arrivé est
élu Homme-oiseau, soit Tangata Manu, et on
l'adore comme un dieu pendant un an. Ma Minia-ture confronte
à toutes sortes de gestes autour du vol. On peut voler au
dessus du piano : on joue très vite et légèrement,
comme un colibri, par exemple ; on peut également voler comme
un aigle : l'expression en sera plus ample et tournera ; on peut
aussi essayer de voler, comme l'autruche : alors, la pièce
sautille. Survient, de surcroit, un degré plus métaphorique
: un vol au-dessus d'une uvre de Luciano Berio, pour le soixante-dixième
anniversaire duquel l'uvre fut dédiée. J'ai
considéré deux accords de Sinfonia et la mélodie
initiale de Requies, en essayant de voler au-dessus. De temps
à autre, des vues d'en haut de ces éléments
sont présentes dans la pièce ; elles ne sont pas perceptibles
de prime abord, mais dès qu'on en a la clé, on les
perçoit très facilement (ce n'est pas obscure mais
simple-ment codé). Elles constituent la partie centrale de
l'uvre, plus chorale et harmonique, si l'on peut dire.
Ce soir, Pierre-Laurent Aimard,
Péter Eötvös et les musiciens de l'Orchestre Philharmonique
de Radio France donneront la première audition française
de Upon a Blade of Grass, votre concerto pour piano
et orchestre, écrit en 1995 à partir de Tangata
Manu. Comment s'est
faite cette extension de la Miniature au Concerto ?
Il y a deux rapports.
Tous d'abord, la traduction de ces questions de vol. Parfois, le
piano com-mence et donne le relais à l'orchestre qui poursuit
le vol. Mais le vol peut être aussi la couleur sortant du
piano ; elle sera recomposée, développée, révélée
par des alliages instrumentaux qui lui donneront une structure
rythmique, comme si l'on parvenait à saisir la durée
du son, alors qu'une résonnance s'échappant d'un piano
a sa durée propre et incontrôlable. D'autre part, on
peut imaginer le piano dans une cage d'oiseau qui tour-nerait autour
de l'orchestre, ou encore que le piano soit la terre ferme au-dessus
de laquelle l'orchestre vole, etc. Il y a une quinzaine de vols
dans cette partition.
Par ailleurs, il y a la question du souvenir.
C'est une recherche, assez récente dans mon travail, sur
les formes cognitives. Il m'intéresse beaucoup de développer
un travail dont la forme ait deux dimensions, un recto et un verso.
La face verso, c'est ce que l'on peut analyser sur la partition
et à l'écoute, c'est-à-dire la version traditionnelle
de la forme auditive ou visuelle. Le côté verso
m'excite beau-coup plus : comment cet ensemble de choses sera profondément
perçu (au-delà de l'expérience solfègique)
; il s'agit de susciter des images mentales chez chaque auditeur
qui les combinera au fil de l'écoute, ce qui revient à
concevoir un parcours personnel qui n'existe pas objectivement dans
la partition mais uniquement dans le dessein qu'en trace chaque
spectateur. Lorsqu'on se penche sur la psychologie cognitive ou
la neuro-logie, on aborde des techniques qui permettent de rendre
une forme écrite plus ou moins intrigante à l'écoute.
Avec ces phénomènes étranges, qui n'existent
que dans l'intimité de tout un chacun, je tâche de
solliciter une dimension unique, personnelle et irremplaçable
de cet aspect de l'uvre, alors en devenir.
Le rapport entre Tangata Manu et Upon a Blade of Grass
est un souvenir. Qu'est-ce ce qui se passe lorsqu'on se souvient
? Prenons un exemple : vous venez de voir un film et vous le racontez
à un ami. Soumis à phéno-mènes psychologiques
aujourd'hui reconnus, votre narration ne suivra certainement pas
la trame du film. Vous vous rappelant bien le début et la
fin, vous y ajouterez des éléments pertinents auxquels
vous donnerez plus de relief. Mais le concept de pertinence demeure
extrêmement personnel ! Pour l'un, ce sera tel visage, telle
lumière pour un autre ou encore une situa-tion cocasse, la
pertinence étant relativement subjective. J'ai essayé
d'appli-quer cette observation dans le rapport entre la Miniature
et le 2ème mouve-ment du Concerto. Voici mon hypothèse
de départ : un auditeur ayant écouté la Miniature
en concert tente, une fois rentré chez lui, de la transcrire
pour orchestre, c'est-à-dire en couleurs, et selon ses propres
critères de pertinence.
Ce soir, on fera l'expérience en direct et en public : Pierre-Laurent
Aimard jouera Tangata Manu au piano, l'orchestre fera ensuite
son entrée avec un premier mouvement qui n'a pas grand'chose
à voir avec cette pièce, si ce n'est quelques relations
de matériau, puis le mouvement rapide sera le souvenir de
la Miniature - avec une fin et un début assez proches,
des moments pertinents que j'ai choisis et qui s'élargiront,
se ralentiront, se raccourciront, s'accélèreront ou
auront totalement disparu -, et enfin, nous sortirons de cette tentative
d'écriture d'un possible souvenir pour découvrir une
troisième section.
C'est le palpable et l'impalpable que vous
vous proposez de travailler
Exactement. En tant que compositeur, il
me faut bien uvrer sur le recto de la forme ; c'est mon côté
face. Mais j'espère contrôler indirectement le verso.
Heureusement, on distingue assez bien les éléments
qui peuvent aisément construire des morphologies interne,
des images mentales, et ceux de con-tours et de fond qui ne délimitent
pas de formes particulières. Vous regar-dez un ciel de nuages
bas lors d'un jour d'hiver : il paraît uniformément
gris, ce n'est qu'une sorte de fond ; à l'inverse, le ciel
orageux, avec sa proliféra-tion de nuages changeants, vous
offre la possibilité d'une appréhension morphologique.
Ce sont là des phénomènes connus que j'utilise,
que je teste, définissant quelles sortes de choses peuvent
fonctionner en sachant que, si l'on veut laisser à l'auditeur
la liberté de prendre ce qu'il veut dans une écoute
attentive, il faut que la musique propose plusieurs directions
en même temps. Mon rôle est
alors de doser quelles directions je privilégie, combien
j'en privilégie, pour créer une riche ambigüité
et non une sorte de cacophonie qui ne mènerait nulle part.
Cette question délicate m'intéresse beaucoup et je
l'expérimente dans plusieurs pièces. Ma phase d'apprentis-sage
et de maîtrise des matériaux étant désormais
conclue (les douze premières années de mon parcours
de compositeur), il paraît naturel
que je m'interroge sur la concomitance
de ces matériaux au sein d'une grande forme, comme ce concerto
qui dure une bonne demi-heure.
L'écriture d'un concerto implique-t-elle
chez vous une réflexion sur l'action et la place de l'individu
(soliste) dans la collectivité (orchestre) ?
Absolument ! Je trouverais pervers d'écrire un concerto
dans lequel le soliste ne serait pas assumé dans son rôle
de soliste. Dans ce cas, c'est un autre objet qu'il ne faut pas
dénommer concerto. Pour ce qui est ambigu, il y a
des appellations comme symphonie concertante. Cela dit, dans
Upon a Blade of Grass, le soliste n'est pas toujours le chef
indiscuté et indiscuta-ble ; ici, le chef est parfois l'orchestre.
Il y a trois cadences, dont une pour l'orchestre. Le rôle
du piano reste donc relativement souple. Il faut s'inter-roger sur
le rôle d'un instrument sur lequel on pose la lumière
et comment cette lumière, tout en s'orientant parfois ailleurs,
en tournant, peut rester concentrée sur le soliste. À
l'heure actuelle, j'ai écrit trois concerti, j'en
écrirai d'autres, je pense. Chacun d'eux entretient un rapport
profond avec un poème de Yeats. Chez ce poète, il
y a toute une dimension ésotérique
à laquelle il faut savoir s'initier.
What they undertook to do
They brought to pass ;
All things hang like a drop of dew
Upon a blade of grass *
Upon a Blade of Grass : voilà le titre. Ici,
le piano est le brin d'herbe et les gouttes de rosée
l'orchestre, traité avec la délicatesse évoquée
par se vers.
À Cleveland, en août 1996, Pierre-Laurent
Aimard a créé Upon a Blade
of Grass ; comment avez-vous travaillé cette uvre
avec lui ?
Je n'ai pas eu besoin de beaucoup travailler avec lui, en fait.
Grâce à notre rencontre sur Traiettoria, je
connaissais ce que, dans son immense talent, j'avais envie de solliciter.
Parfois, je lui posais des questions - Est-ce que l'on peut faire
ça ? À quelle vitesse put-on jouer tel passage ? Etc.
- pour avoir une idée de la compatibilité du tempo
que j'avais en tête avec une certaine gestique, par exemple.
Dans cette page, il y a toujours un travail élaboré
entre un geste qui s'organise autour d'un moment de coalition énergétique
et un tempo rapide qui possède sa propre inertie musicale.
Je travaille beaucoup avec des vitesses différentes. Les
gens disent volontiers que la musique est l'art du temps. Pourtant,
le plus souvent, les musiciens d'un orchestre jouent tous à
la même vitesse. Pourquoi ne pas donner,
par des moyens simples, l'impression de plusieurs strates temporelles
qui évolueraient ensemble ? Ma réflexion n'est pas
une nouveauté : Ligeti
a beaucoup fait cela dans ses dernières uvres et, plus
loin de nous, l'Ars subtilior du Moyen Âge s'est attelé
à ces préoccupations. C'est donc une chose musicalement
connue mais relativement négligée au profit d'une
pulsation primitive qui nécessiterait un raffinement. Mais
la réalisation du tempo se mesure à des impossibilités
gestiques. Si le geste est trop lent, vous accentuez chaque note
et l'on perd l'ensemble qu'elles devraient for-mer ; quand vous
jouez plus vite, le rôle disparait et le contour se révèle
; mais si l'accélération est excessive, la perception
de l'ensemble formé
par les notes s'amenuise, et l'ordre dans lequel elles sont jouées
ne compte plus. Il me fallait donc finement doser ces paramètres
pour préserver la perception de chaque note dans des limites
temporelles respectueuses de l'ensemble. C'est principalement pour
cela - c'est-à-dire la réalisation des morphologies
que j'avais à l'esprit - qu' Aimard m'a aidé.

Le dernier mouvement est dédié
à Ken Saro Wiwa, écrivain ogoni
engagé dans la défense de son peuple et celle de l'écologie
du Delta du Niger contre les compagnies pétrolières
; il fut assassiné par le gouver-nement nigérian,
le 10 novembre 1995. Il apparaît ici, comme dans d'au-tres
de vos uvres, que vous vous inscriviez dans la tradition italienne
de l'engagement politique de l'artiste, ou l'engagement humain
pour repren-dre l'expression de Luigi Nono. Quelle incidence cette
dédicace induit-elle sur le final de votre concerto
?
Il est évident qu'en écrivant in memoriam,
le rôle social de la personne
n'est pas forcément représenté dans l'uvre.
Il s'agit avant tout d'un rituel. Ce n'est pas uniquement parce
que Ken Saro Wiwa est mort dans les cir-constances que vous venez
de dire que cette dédicace est nécessaire, mais aussi
parce que personne n'a rien dit alors. Des écrivains, des
jour-nalistes, des artistes, des intellectuels assassinés
par des régimes dicta-toriaux, ce sont des choses fréquentes,
malheureusement. En général, les gens protestent,
une conscience publique met au banc le régime coupable de
ce crime, même si ce banc demeure parfois peu efficace. Mon
projet
de concerto prévoyait un mouvement lent et répétitif
en vis-à-vis du premier. Quand on a pendu Ken Saro Wiwa et
que j'ai constaté l'absence de réaction à cet
événement, je me suis dit qu'il fallait au moins que
ce nom reste. D'ailleurs, en cet instant précis, par votre
question, suscitée par cette dédi-cace, nous sommes
conduits à réveiller le rôle que cet homme put
avoir, ainsi que l'ensemble de relations de plus en plus complexes,
critiques, difficiles et tendues entre le pouvoir, l'environnement
et le domaine social ; et vos lecteurs s'interrogeront peut-être
! Ken Saro Wiwa n'était pas systé-
matiquement fâché avec tout le monde ; il n'était
pas un contestataire acharné. C'était un grand homme
de lettre, et sa dimension politique et poétique est présente
dans ce final, à travers le rituel terrien d'une musique
funèbre et le rituel extraterrien - n'étant
pas religieux, je ne peux pas dire paradisiaque ou céleste
- d'une musique plus subtilement travaillée que
l'on n'associe pas habituellement à la fonction funèbre.
Ces deux mondes se rejoignent. Voilà comment la dédicace
transforma mon projet.
Vous dirigerez ce soir la première
française de Upon o Blade of Grass. Comment percevez-vous
la musique de Marco Stroppa ?
Péter Eötvös :
La musique de Stroppa est d'une grande finesse d'écriture.
Je l'ai abordée pour la première fois dans les années
quatre-vingt.
Il y eut notamment Élet...fogytiglan (dialogo immaginario
fra un poeta e un filosofo) - un titre hongrois ! - que j'ai
créé en 1989 avec l'Ensemble Intercon-temporain pour
le Festival d'Automne. J'avais trouvé cette pièce
vraiment difficile ; complexe, cohérente, intime et difficile,
oui. Marco Stroppa et moi, on se connait depuis longtemps, vous
savez. C'est très important, car on dirige différemment
la musique d'un auteur que l'on connait personnelle-ment. Il est
très attaché à la Hongrie. Il y est venu souvent,
enseignant à l'Académie Bartók de Szombathely.
Il y a trouvé quelque chose qui lui convenait, je crois.
Quant au Concerto ?...
Je l'ai découvert au début de cette semaine. Il est
merveilleusement bien écrit. C'est le témoin d'un
monde très personnel, d'une grande richesse. Dans cette uvre,
plus encore que dans celles que je connaissais de lui, Stroppa opère
comme un peintre qui sait exactement quel pigment utiliser pour
retenir, altérer, atténuer ou faire vibrer la lumière,
avec un art exceptionnel de la couleur.
Quelle approche de votre concerto avez-vous
eu avec Péter Eötvös ?
Marco Stroppa :
J'ai travaillé deux fois avec lui. Je connaissais donc son
talent, son charisme et sa précision, mais aussi ce qui,
dans l'uvre, irait de soi et
les points sur lesquels j'aurais à intervenir pour me faire
comprendre. Mon rôle aura été celui d'un aiguilleur
d'attention pour lui indiquer où concentrer le plus son pouvoir
de chef. Je crois que cette uvre profite beaucoup de
la tension provoquée pendant le concert. Il y a une tension
d'écoute et de direction qui fait exploser le seuil dynamique
: les pianissimi seront si peu audibles qu'ils obligeront
les oreilles à s'approcher de phénomènes mi-croscopiques,
les fortissimi rempliront l'espace. Je sais que l'effet souhaité
sera au rendez-vous, car Péter Eötvös fait cela
très bien.
À l'issue du concert de
ce soir, Presse Musicale Internationale (PMI) remettra à
Péter Eötvös le Prix Antoine Livio 2006,
une distinction qui couronne une personnalité du monde
musicale dont le travail incita la critique à reconsidérer
une uvre, un compositeur, une tradition ou
une époque (je cite). Péter Eötvös vous
semble-t-il répondre à cette définition ?
Par son parcours de compositeur et de chef, par son approche du
théâtre, par sa relation particulière avec la
tradition musicale hongroise - que j'eus la chance et le bonheur
d'approcher pendant de nombreuses années en Hongrie -, Péter
Eötvös se trouve parfaitement décrit par l'énoncé
que
vous venez de faire.
Permettez-moi toutefois d'exprimer un regret : pourquoi décerne-t-on
toujours ce genre de prix lorsqu'on en n'a plus besoin ? J'aurais
trouvé génial qu'on le donne à Eötvös
lorsqu'il avait trente ans. Quand on a cin-quante, soixante, soixante-dix
ans, on n'en a plus besoin. Certes, la recon-naissance fait plaisir.
Mais au lieu de saluer une carrière visible, il serait tellement
plus beau que les prix désignent les jeunes artistes avant
que celle-ci se déploie.
Quels sont vos projets ?
Comme toujours, je travaille actuellement sur plusieurs chantiers.
Il y a le chantier Concerti : un Concerto pour violoncelle
et orchestre sera bientôt donné par l'Orchestre
Philharmonique de Radio France - c'est une très ancienne
commande de Radio France -, un Concerto pour piccolo et orchestre
à cordes arrivera aussi, et certainement un Concerto
pour cor de basset et
quelque chose, je ne sais pas encore
quoi (ensemble, orches-tre, ensemble spatialisé : c'est à
voir).
Il y a le chantier Électronique de chambre : la prochaine
uvre, conçue
pour un haut-parleur autour duquel se placera le saxophoniste, sera
créée au Japon dans un an.
Puis, le chantier Orchestre : je trouve le corps sonore de
l'orchestre tout simplement fantastique ; lorsqu'il parvient à
s'enflammer, il donne vie à
une expérience sonore époustouflante qu'aucun autre
moyen jamais ne réalisera. Plus concrètement, l'Orchestre
de Paris créera Ritratti senza volto en mai prochain,
celui de la Radio de Cologne créera ensuite un Triple
con-certo pour accordéon, accordéon-ombre et quatre
groupes orchestraux, celui de la Radio Bavaroise une page pour
chur et orchestre sur des poèmes tardifs de Tagore,
en 2009.
Le quatrième chantier est une tentative de Théâtre
musical sur un livret ins-piré d'un récit Arrigo
Boito, Il Re Orso, que j'imagine pour quatre chanteurs, petit
ensemble instrumental et électronique.
À l'Ircam, je poursuis mes recherches sur le contrôle
de la synthèse, des moyens qui nous permettent de réaliser
des sons véritablement inouïs. Comme vous voyez, il
me faut des journées de trente-cinq heures (rires) !
propos recueillis par Bertrand Bolognesi en
janvier 2007
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