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L'argument
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À Munich, par un brumeux
après-midi de novembre. Un homme exerçant
le métier de dessinateur et illustrateur
reçoit une lettre d'un ancien camarade
de classe, Claus Patera, l'invitant à le
rejoindre dans l'Empire du Rêve, situé
dans une région inconnue de l'Asie centrale,
en pays kirghiz.
Devenu richissime, Claus Patera a fondé ce
mystérieux Empire, lieu d'Asile de tous
ceux que ne satisfait pas la civilisation moderne,
et y a réuni des échantillons
de tout ce que l'Europe peut contenir
de constructions et d'objets datés. Séduit,
le héros
- nommé Kubin à cause de sa ressemblance
avec l'auteur - quitte tout pour gagner Perle, la
capitale de l'Empire, avec sa femme. Il découvre
une ville où le soleil ne brille jamais,
peuplée d'égarés, malades physiquement
ou mentalement, totalement sous l'emprise du Maître
de l'Empire, avec lequel Kubin tente en vain d'obtenir
une entrevue. Impuissant,
il assiste à la mort de sa femme et à
la lente dégradation des lieux. L'Empire
dégénère dans
les maladies et les épidémies, la
prolifération d'animaux répugnants,
la débauche, le crime et l'abomination. Un
milliardaire américain, Hercule Bell, prétend
alors sauver l'Empire en en devenant
le Maître et se substitue à Patera.
On assiste à des assassinats et à
d'épouvantables scènes d'orgies, la
ville oscillant entre le rut et la léthargie.
Ceux qui s'opposent à l'Américain
sont tués.
Une scène finale a lieu entre Patera et l'Américain,
devenus gigantesques. Après la mort de Patera,
dont le corps a retrouvé la beauté
d'un dieu antique, l'ensemble du territoire de l'Empire
du Rêve est désormais occupé
et Hercule Bell s'apprête à retourner
en héros en Amérique.
Après s'être perdu dans les décombres,
Kubin, au bord de la folie, parvient à rentrer
chez lui. Dans sa maison de repos salzbourgeoise,
il s'interroge sur l'énigme de Patera et
la nature contradictoire de notre condition : le
démiurge est un être hybride.
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emmanuel demarcy-mota © dr
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qui était alfred kubin ?
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Né en Bohème en 1877, Alfred Kubin connaît
une enfance tourmentée, marquée par l'angoisse
et la mort. Celle de sa mère en 1887 marquera
toute son uvre : "Les innombrables cadavres
et mourants qui peuplent mon uvre sont aussi enfants
de ce jour sinistre".
Durant ses études à l'Académie
des Beaux-Arts,
il découvre avec passion Schopenhauer, dont la
vision pessimiste va imprégner ses dessins et
toute sa perception du monde. Épris d'une vénération
sans bornes pour les maîtres
anciens - Dürer, Cranach, Vélasquez, Holbein,
Füssli, Grünewald -, le jeune homme découvre
avec passion l'uvre dessinée de Klinger,
Goya, Rops, Munch, Ensor et Redon. Dominés par
le malaise,
la terreur et l'angoisse, ses dessins se font très
noirs et représentent souvent l'humanité
écrasée par des forces qui la dépassent,
presque toujours symbolisées par des géants.
En 1907, la mort de son père le touche profondément.
L'année suivante, au retour d'un voyage en Italie,
il s'attèle fièvreusement à l'écriture
de son unique roman, L'Autre Côté.
Terminé en douze semaines, l'ouvrage fera pour
Kubin office d'exorcisme et lui permettra de clarifier
ses idées.
Il se lance alors dans de nouvelles recherches formelles
et spirituelles, et rejoint les membres du Blaue
Reiter. Si ses uvres font preuve d'une démarche
proche de celle des expressionnistes, leur aspect irrationnel
et fantastique l'empêchera cependant d'être
totalement intégré au mouvement. En 1918,
juste à la fin de la guerre,
il publie une remarquable série d'illustrations
sur le thème de la danse macabre, puis, Panorama,
un recueil de nouvelles, en 1925. Au cours des années
trente, peut-être sous la hantise de
la montée du nazisme, ses dessins reflètent
totalement "l'alternance chaotique du naître
et du disparaître". Il qualifiera cette
époque trouble de satanique. Il exprime
sa vision du monde dans des essais philosophiques. Sa
pensée se rapproche alors des thèses de
Heidegger, selon qui l'homme se compose de deux éléments
:
la conscience de soi et l'être (le chaos dévorant).
Alfred Kubin est mort en 1959.
Aussi bien de son vivant qu'après sa mort,
son uvre n'a jamais touché un très
large public : ses dessins et peintures, qui ne revendiquent
aucune beauté formelle, évoquent un univers
et des thèmes souvent trop morbides. C'est cependant
justement ce qui fait leur force. Leur sécheresse,
leur noirceur, leur aspect parfois malhabile ouvrent
les portes d'un monde incertain, chaotique,
à mi-chemin entre le réel et le fantastique.
L'uvre de Kubin est aussi un extraordinaire témoignage
sur la première moitié de notre siècle
en même temps qu'une interrogation, sans réponse,
sur l'homme et ses univers intérieurs.
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epidemia, d'alfred
kubin © dr
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fabrice dalis chantera kubin © dr
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bruno mantovani à musica
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Samedi 16 septembre, à 18h
Cité de la Musique et de la Danse
Quatre pièces pour
quatuor à cordes
par le Quatuor Danel
Vendredi 22 septembre, à 18h
Cité de la Musique et de la Danse
Quelques effervescences pour
alto et piano
Da Roma pour clarinette, alto et piano
Etude pour les mains alternées
Etude pour le legato
pour piano
Bug pour clarinette
Little Italy pour alto
par le Trio Modulations
Samedi 23 septembre, à 17h
Palais des Fêtes
Cantate n°1 pour
six chanteurs et ensemble
par les Neue Vocalsolisten et l' Ensemble
2e2m
sous la direction de Pierre Roullier
Dimanche 1er octobre, à 11h
Palais du Rhin
Etude pour la main gauche
pour piano
par Jan Michiels
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Nous avons rencontré le compositeur
BRUNO MANTOVANI à
qui nous avons posé quelques questions. Il conviendra de
le saluer
sur cette page et de remercier Monique Herzog sans la
complicité de laquelle ce dossier n'aurait vu le jour.
Dans un monde à mi-chemin entre Kafka et Wells, dans son
unique roman, L'autre côté, le dessinateur symboliste
Alfred Kubin inventait une ville idéale et utopique, où
l'être humain aurait enfin la possibilité de vivre
heureux. Mais contraint-on les hommes au bonheur ? Le paradis pour
tous pourrait bien devenir un enfer collectif. C'est inspiré
par ce roman fantastique précurseur que Bruno Mantovani a
composé son premier opéra.
D'où est né le projet L'autre
côté ? Est-ce la volonté
d'écrire un opéra qui vous a fait porter un certain
regard
sur le roman de Kubin ou, à l'inverse, la lecture de ce texte
qui fit naître l'envie de composer un opéra ?
On m'a plusieurs fois proposé d'écrire des
opéras, ce qui ne s'est jamais fait pour plusieurs raisons,
la principale étant que je n'avais pas de libret-tiste. Je
me suis donc tourné vers des genres qui s'en approchaient,
comme le mélodrame, la musique de films muets, etc., pour
lesquels
j'ai livré plusieurs partitions. En 2002, parce que j'avais
décidé de me confronter plus précisément
à l'opéra, j'ai cherché en librairie de quoi
alimenter ce désir. Le jour même m'appelait Nicholas
Snowman, le directeur de l'Opéra national du Rhin,
pour me proposer cette commande.
Il m'est donc assez difficile de répondre à la question,
puisque désir et proposition sont arrivés en une seule
journée. À partir de là put commen-cer la recherche
d'un texte. Je l'ai amorcée seul, croyant d'abord qu'un opéra
contemporain était forcément une réflexion
sur un théâtre expérimental. Ra-pidement, cette
direction devait me mener à de nombreuses impasses, de sorte
que je n'avais toujours rien. On me fit alors rencontrer François
Regnault. Nous avons pris l'apéritif vers 19h ; à
23h, nous décidions
d'écrire cet opéra ensemble et, le lendemain matin,
nous nous retrouvions déjà pour y travailler ! Nous
avons établi une liste de ce que nous voulions ne pas faire
- par exemple : le mythe ancien. Orienter l'opéra vers le
fantas-tique m'attirait beaucoup ; nous nous sommes donc penchés
sur la cette littérature. Pour des problèmes divers,
comme celui des décors, des des-criptions, beaucoup de romans
furent vite écartés. Durant six mois, nous avons exploré
beaucoup de choses en respectant toujours strictement le cahier
des charges que nous avions préalablement dressé.
François Regnault voyait bien une adaptation de Lumière
d'août de William Faulkner, tandis que Minuit dans
le jardin du bien et du mal, le film de Clint Eastwood, me semblait
possible. Finalement, François Regnault m'a indiqué
L'autre côté, le roman d'Alfred Kubin
qu'il avait lu dans le passé, comme étant exactement
ce que nous cherchions. Sans avoir lu ce texte-là, je connais-sais
Kubin pour quelques-uns de ses dessins et gravures. J'ai lu L'autre
côté
et voilà ! Les trois jours suivants,
j'ai écrit la dramaturgie, et une semaine plus tard, François
s'est lancé dans le livret. Tout est allé très
vite : j'ai lu L'autre côté en mai 2004, la
composition de la partition s'est amorcée dès juillet
pour s'achever à la fin août 2005.
Qu'est-ce qui aura fécondé
le plus votre créativité
dans ce projet ?
Dans mes pièces, j'ai toujours été soucieux
de la théâtralité des uvres que j'écris,
de leur dramaturgie ; il est donc assez évident qu'en écrivant
un opéra - c'est-à-dire en mettant la dramaturgie
au centre de mes préoc-cupations -, je me suis avancé
plus encore sur ce terrain. Au service d'un texte, il m'y fallut
opérer une synthèse de mon savoir-faire. De ce fait,
il ne me semble pas m'être placé en un lieu qui autorise
d'être novateur - novateur par rapport à moi-même,
j'entends. Je crois avoir beaucoup plus inventé dans les
Six pièces pour orchestre [lire notre
chronique du 17 septembre 2004] que dans L'autre côté.
L'objet opéra n'étant pas unique-ment musical,
indépendamment de la jubilation occasionnée par certaines
exigences de la dramaturgie, la créativité ne s'y
déploie pas librement. J'ai éprouvé le besoin
d'en interrompre la composition pour écrire une pièce
d'orchestre, ce qui revenait à ne me poser des questions
qu'exclusivement musicales. S'il doit y avoir originalité,
ou inventivité (toujours par rapport à moi-même,
bien sûr), elle se situera plus dans le rapport au texte que
dans la musique pure.
Dans l'aller vers plutôt
que dans le direct ?
C'est exactement ça, oui.
françois regnault ©
julien baumgartner
Entre la lecture du roman et la prochaine création
à Strasbourg, comment fut vécue la collaboration avec
François Regnault ?
Une forte confiance, rare et précieuse, est née rapidement
entre François et moi. Avec sa connaissance immense de l'opéra,
du théâtre, de la musique, et de tant d'autres choses,
François Regnault garde toujours à l'esprit qu'un
opéra est avant tout un projet de compositeur. C'est pour
cela que j'ai pu amener une dramaturgie avant même qu'il travaille
sur le texte. Ensuite,
au fur et à mesure de l'écriture du livret, il proposa
certains aménagements. Dès que les premières
pages du livret me sont parvenues, j'ai commencé
à composer, tout en sachant assez clairement où nous
allions, puisque François avait dessiné un synopsis
extrêmement précis, notamment en ce qui concernait
la mise en relation des scènes des 1er et 2ème actes
- elles se répondent dramatiquement et, du coup, harmoniquement.
La collabora-tion fut vécue sans aucun conflit, ni artistique
ni humain. Nous avons beau-coup échangé par mail,
puisqu'alors François était à Paris et que
j'habitais à Rome - environ dix à quinze mails par
jour pendant un an, ce qui n'est pas rien ! Ayant à assurer
certaines activités romaines à ce moment-là,
il m'a
vu plusieurs fois sur place pour travailler. Ce qui était
formidable, c'est qu'il me présentait ses procédés
littéraires en les illustrant toujours d'un propos musical
et opératique ; de mon côté, j'essayais de faire
le contraire : du coup, la rencontre en fut d'autant plus aisée.
Et aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'il est un peu derrière
la partition, de même que je me vois derrière le livret.
En revanche, le fait d'avoir un certain nombre de pages de texte
qui arrivaient au fur et à mesure fut une surprise à
laquelle il me fallut m'adap-ter. En fait, j'avais en tête
de réaliser un opéra d'une heure et demie ; mais,
au final, le 1er acte occupe ce temps à lui seul ! Certes,
j'avais totale liberté de couper ou d'adapter ; mais il n'y
avait pas tant de chose à enlever, et il n'y a vraiment rien
de trop dans cet acte.
RENCONTRE AVEC BRUNO MANTOVANI,
animée par Corinne
Schneider
à l'Opéra de Strasbourg
Samedi 23 septembre, à15 h
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Aujourd'hui, l'on crée plutôt
des opéras brefs...
Oui, je sais. K de Manoury fait quatre-vingt minutes,
Julie de Boesmans en compte soixante-dix, etc. L'autre
côté occupe environ deux heures et demie, ce qui
est rare. Cela me plait beaucoup de jouer également la carte
du grand opéra à la française, si je puis dire.
Je veux dire : assumer le genre opéra, qui exige non seulement
un sujet, mais aussi une histoire, un argu-ment, une intrigue -
on appelle cela comme on veut -, tout en essayant, à notre
échelle, de le renouveler par le langage musical. Depuis
Wozzeck,
la musique a changé, n'est-ce pas ? Or, après la grande
purge des années soixante, on ne s'est guère posé
la question de ce que l'évolution du langa-ge musical pouvait
transcender ou non dans l'opéra. Lorsque je parle de grand
opéra à la française, j'exprime n'avoir
aucun mépris pour les Rossini français, pour les Meyerbeer,
etc. Certes, la musique de Meyerbeer n'est pas la plus excitante
qui soit, mais théâtralement, elle fonctionne. Si l'on
ne veut pas s'embêter avec les contraintes de la scène,
il ne faut pas accepter une commande d'opéra. Pour être
plus précis, je trouverais malhonnête de l'accepter
et de livrer une cantate, voilà tout !
Autre collaboration : celle avec le metteur en scène. Comment
s'est-elle décidée, comment s'est-elle passée
?
Emmanuel Demarcy-Mota fut amené par François
Regnault. Ce sera sa première mise en scène d'opéra.
De même que c'est le premier livret de François - hormis
les formes plus expérimentales réalisées pour
Aperghis - et que c'est mon premier opéra. Emmanuel fait
partie de ceux qui se frot-tent aux grands textes classiques en
les actualisant par les moyens d'aujourd'hui. Personne, dans l'équipe,
n'est contemplatif. Comme moi, Emmanuel est très attaché
au mouvement, à l'action. Par exemple, son travail montre
volontiers des décors qui se déplacent, ce que nous
avions envisagé dès les premiers pas du projet, puisque
il fallait que ce monde utopique qui devient une dictature se transforme
également scéniquement. Pour la première fois,
ce metteur en scène n'est pas libre avec le temps ;
au piano, je lui ai joué tout l'opéra, à raison
d'un acte par jour. On a tout chronométré. Par exemple
: j'ai prévu de grands interludes orchestraux, autant parce
qu'ils permettent des changements de décors que par néces-sité
artistique pure ; eh bien, Emmanuel trouvait ces moments beaucoup
trop longs et s'angoissait à l'idée d'avoir à
les combler théâtralement. À partir du moment
où il a compris que d'elle-même la musique comble l'espace,
tout est devenu évident. !
Comptez-vous intervenir durant les répétitions
?
Franchement, on a tout cadenassé. Il existe un story-board
très défini et chronométré de l'opéra.
Le 20 juin, on l'a relu, reprécisé les schémas
de décors, etc. On a peu de temps - trois semaines ! - :
il s'agit de l'occuper
le plus efficacement possible.

Comment est conçu l'orchestre de cet opéra ?
Il y a du monde ! En fosse, un orchestre symphonique traditionnel
- celui
des petits Wagner ou des petits Strauss, environ -, avec trois percussions
et un piano droit, auquel s'ajoutent quatre musiciens des Percussions
de Strasbourg, placés dans les loges. Au total, j'utilise
donc sept percussion-nistes. La frontalité scène/public
s'en trouve rompue. D'autre part, par la démultiplication
d'un même instrument, on arrive à créer des
choses nouvelles, ce que je développe par ailleurs dans ma
musique instrumen-tale. Par exemple, j'ai écrit un Concerto
pour trois caisses claires et trois ensembles qui sera joué
à l'Ircam en février 2007, six cymbales chinoises
inventant pour certains de ses passages une sonorité inouïe.
Le mouve-ment dans l'espace n'ajouterait-il pas un autre niveau
de contrepoint à la matière musicale ? La disposition
spatiale est très importante dans ma musique. Ici, les percussions
inventent un espace particulier à L'autre côté.
Comment y sont vocalement
caractérisés les personnages ?
D'abord, il faut savoir que cet opéra met en scène
dix rôles masculins
et un seul rôle féminin qui, d'ailleurs, meurt très
vite : il était indispensable d'élargir au maximum
les tessitures afin de rendre tout ce monde identi-fiable. On y
rencontrera donc tous les registres, depuis la basse profonde jusqu'au
contre-ténor, avec un doublon - deux ténors (Kubin
et le Coiffeur) -, plus un rôle travesti, celui de l'Editeur,
confié à un mezzo-soprano. Cela dit, la caractérisation,
dépassant de loin le seul souci de la tessiture, s'inscrit
avant tout dans l'écriture et la prosodie de chaque personnage.
Si j'ai voulu faire un opéra, c'est sans doute pour essayer
de rendre la prosodie signi-fiante sur le plan dramaturgique. En
allant vite, je dirai que dans L'autre côté,
l'expression des bons procède du conjoint et du mélismatique,
tandis que celle des méchants opère dans le monosyllabique
et le disjoint. Le paroxysme des premiers étant Madame Kubin
et le Dictateur celui des seconds, leurs styles vont logiquement
fusionner dans les personnages que cette classification rapide mettrait
entre eux deux, créant une palette intermédiaire dans
le traitement du français.
Ecrit-on différemment
d'une autre musique celle que
l'on destine à l'opéra ?
Il y a les contraintes des chanteurs, celles de périodicité
ou de rythme
- un opéra pointilliste et sans pulsation serait mou,
par exemple -, et enfin,
il faut laisser de la place au texte, tout simplement. Il n'est
pas nécessaire de créer un sens sonore continuellement
: par moment, l'orchestre doit s'effacer au profit de la parole.
Il y a des passages d'action, de narration, etc.
bruno mantovani et pierre boulez © philippe
daguet / éditions lemoine
Etes-vous intervenu dans
les choix de distribution ?
Il y a eu des auditions, oui. Nous voulions surtout nous garder
d'exigences excessives, voire farfelues. L'important était
de former une équipe d'artistes capables de s'engager et
de s'entendre pour défendre une création. À
qua-lités égales, il vaut mieux s'entourer de chanteurs
de bonne volonté et, si possible, sympathiques, non ? Dans
le projet, de mon côté, j'ai amené Sylvia
Vadimova avec laquelle j'ai beaucoup travaillé par le
passé, ainsi que Robert Expert que j'avais connu au
conservatoire, quelqu'un dont j'admire la grande présence
scénique. Puis l'Opéra national du Rhin m'a présenté
des gens venant d'univers différents. Et peu à peu
s'est formée
ce que je crois être une sorte de troupe.
Quel rôle avez-vous
réservé au Chur ?
Primordial ! Il est le premier personnage, en fait. C'est l'emploi
d'un
chur qui fait la différence entre un opéra de
chambre et un grand opéra. Pour moi, l'orchestre n'est pas
ce qui différencie ces genres, car avec dix musiciens, on
peut déjà faire beaucoup de choses. Nous trouvant
dans un thème politique, le chur ne pouvait être
qu'essentiel. Il sera coloriste au début de la représentation
- prolongeant des mots en coulisses dans un rendu proche de l'électronique
-, puis deviendra acteur, peuple opprimé, des musiques parfois
contradictoires pouvant se superposer dans la partition chorale
- comme par exemple dans la présentation du sortilège
de l'horloge enchantée. Outre tout ce qu'implique un rôle
de peuple - or, il s'agit bien ici de l'histoire d'une révolution,
n'est-ce pas ? -, je l'utilise égale-ment pour représenter
tout ce qui n'est pas représentable. Au-delà des nécessités
imposées par le texte, j'aime écrire pour chur
; depuis quel-ques années, je le fais régulièrement
et avec beaucoup de plaisir, et actuellement, je compose deux uvres
pour Accentus et une pour Musicatreize.
Quel est votre rapport à
la voix ?
C'est d'abord un rapport au texte. En utilisant la voix, je me pose
la question du mode de jeu naturel et du mode de jeu artificiel
et surtout du contraste signifiant ou non entre ces deux modes,
de même que dans mon travail instrumental. La voix peut parler,
parler sur des rythmes, chanter de façon presque parlée,
chanter d'une manière plus vocale, chanter très rapidement,
etc. Le rapport à la voix est problématique parce
que lié à une organologie très éloignée
de celle d'un instrument où un doigté fait la note.
À l'heure où sévissent de nombreux courants
néo, peut-on voir dans L'autre côté,
un opéra qui montre un Empire du Rêve totalitaire et
passéiste - rappelons que seuls de vieux objets usagés
ont le droit d'y entrer - une sorte d'état des lieux manifestant
d'autres préoccupations esthétiques et politiques
?
Pour commencer : l'opéra n'est-il pas un vieux truc
en soi (rires) ?!
Sans plaisanter, vous savez bien que je me suis ouvertement engagé
contre les courants qu'évoque votre question. Ma virulence
à cet égard
n'est un secret pour personne. L'autre côté
nous montre une société idéale cultivant les
vieux trucs, et il se trouve qu'elle est une dictature :
le message me paraît clair, non ? Je ne vise pas seulement
les néo : je vois la France d'aujourd'hui comme un
très vieux pays où les prochaines élections
prési-dentielles ne seront qu'une vaste mascarade guignolesque.
Le roman de Kubin est de 1909 ; l'opéra sera créé
en 2006 : dans les deux cas, nous sommes dans des fins de siècle.
Et l'on est surpris de lire Kubin lui-même, revenant à
Paris en 1914 : "Bien que cette fois-ci, guidé par
mon nouvel ami, j'eusse vraiment pu visiter Paris et découvrir,
dans la vie diurne et nocturne de cette ville unique, de nombreux
côtés que je ne connaissais pas, je n'eus pas dans
l'ensemble des impressions aussi extraordinaires
et décisives que celles que m'avait laissées ma première
visite. Le grand nombre d'automobiles qui circulaient dans la rue
et remplaçaient les vieux chevaux me surprit. Il y avait
encore plus de cinéma, tout était plus usé,
les restaurants étaient plus chers et la nourriture quelque
peu frelatée, en un mot tout s'était un peu plus américanisé
". Indéniablement, nous vivons
une période fin-de-siècle, avec toutes les
usures que cela implique.
Envisagez-vous de vous atteler
à d'autres opéras ?
Après avoir écrit un opéra, il se pourrait
fort que survienne dans l'avenir l'envie d'en écrire un autre.
Actuellement, en lisant de la littérature, je me pose presque
systématiquement la question de la possibilité ou
non de faire un opéra à partir de ce que j'ai sous
les yeux ; il se trouve que la réponse est toujours non.
L'idéal serait en effet de lire un texte et d'être
spontanément persuadé d'en faire un opéra ;
mais ce n'est pas si simple. D'autant qu'on peut être conseillé
par des gens de théâtre qui apporteront des réponses
concrètes à diverses interrogations, ou par des gens
de cultures qui, eux, n'apportent aucune réponse puisqu'ils
n'ont pas l'habitude de s'emparer d'une uvre et encore moins
celle des réalités de la scène.
propos recueillis le 15 août 2006 par Bertrand
Bolognesi
En savoir plus
L'AUTRE CÔTÉ
Opéra fantastique en un prologue et deux actes
d'aprèsL'Autre Côté (Die andere Seite)
le roman d'Alfred Kubin
Musique de Bruno Mantovani
(Éditions Henry Lemoine, Paris)
Livret de François Regnault
Commande de l'Opéra national du Rhin
et de l'Etat avec le Fonds de création lyrique
Distribution
Kubin Fabrice Dalis
Madame Kubin Maryline Fallot
Gautsch, Teretatian, l'Huissier, l'Américain Lionel Peintre
Le Coiffeur Avi Klemberg
L'Éditeur Sylvia Vadimova
Le Médecin Lampenbogen Robert Expert
Son Excellence, Patéra Jean-Loup Pagésy
Une Religieuse Violeta Poleksic
Churs de l'Opéra national du Rhin
dirigés par Michel Capperon
Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Les Percussions de Strasbourg
Bernhard Kontarsky, direction musicale
Emmanuel Demarcy-Mota, mise en scène
François Regnault, dramaturgie
Yves Collet, scénographie et lumières
Corinne Baudelot, Costumes
création mondiale
à Strasbourg les 23, 26 et 28 septembre
à Mulhouse le 6 octobre
© hartland villa / opéra
national du rhin
Renseignements
03 88 75 48 00
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