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MAÎTRE ZACHARIUS
DE JEAN-MARIE CURTI
Opéra en un acte d'après
Jules Verne
roman
visionnaire
Livret
et tessitures
Musique
et histoire
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Chef d'orchestre né à Montreux (Suisse), Jean-Marie
Curti suit une
formation littéraire à Fribourg et des études
musicales dans diverses villes d'Europe, dont l'Accademia Chigiana
de Sienne. Etabli à Genève, il fonde
en 1975 l'Atelier Instrumental et, en 1982, L'Opéra-Studio
de Genève. Par ailleurs, chanteur haute-contre, organiste
et compositeur, il a écrit Le Jeu
de l'Esprit (opéra d'église), L'Appel (ballet
avec percussions), L'Espoir
des fous (cantate pour choeur et orchestre), Candide
(opéra-comique),
Le grand Tétras (opéra pour 600 interprètes)
, etc. Maître Zacharius,
son dernier ouvrage créé à Bonneville en octobre
2008, part en tournée
en 2009-2010, s'installant notamment au Théâtre de
Châtillon (31 janvier 09) puis au Bâtiment des Forces
Motrices de Genève (18 et 19 février 09).
roman visionnaire
Chez Verne, la science permet beaucoup de jeu sur
l'apparence
et l'illusion (un sous-marin pris pour un monstre, une cantatrice
morte
qui réapparait, etc.). Qu'en est-il pour le conte fantastique
auquel vous
vous êtes intéressé ?
D'une façon consciente certainement, Jules
Verne a revisité le "mythe"
de Faust. Le sujet est universel : le souci de transmettre son savoir
à sa progéniture, par alliance ou non, se heurte,
dans ce qu'il a de plus profond pour chacun d'entre nous, au propre
besoin de celui-ci de perdurer. Tout récit mythique, synthèse
de nos envies, réflexions, projections, doit s'incarner dans
des personnages clairement perceptibles sous peine de rester dans
le pur domaine intellectuel, philosophique. C'est donc sans problème
de "transcription" qu'un cerveau aussi actif et imaginatif
que celui de ce jeune Nantais, fasciné par l'invitation au
voyage qu'il a constamment sous les yeux, nous propose à
lui seul une mythologie personnelle et complète, pour ce
que j'en connais. Sa soif de connaissances est sans limite, ancrée
dans son siècle scientifique, tout déborde si naturellement,
dans une langue parfaitement maîtrisée !
Je ne connais pas le déclic : pourquoi
son premier grand récit, qu'il retravaillera tout
à la fin sa vie, est-il consacré à un problème
si "adulte" ? Peut-être a-t-il simplement reçu
une montre ? De fait, toute la production de l'Opéra-Studio
est basée sur l'illusion et l'apparence, parce que justement
le sieur Pittonaccio - le diable - est mis en récit comme
un pivot de montre, comme le maître du monde que le très
catholique Jules Verne place bien aux commandes mouvantes des rouages,
dans notre pauvre lutte terrestre et fatiguée.
C'est fantastique, et c'est diablement réel. C'est de l'invention,
mais c'est documenté avec une précision diabolique.
C'est visionnaire (Verne, pour rebondir sur la réclamation
des clients de Zacharius, propose la montre à quartz !) mais
c'est au service d'une théologie et d'une morale ancrée
dans la fin du Moyen Age, là où la sorcellerie excelle.
Comment diable ne pas voir la quête du Graal dans le parcours
initiatique que Zacharius et sa famille entreprennent dans les gorges
imaginées des Dents du Midi !
LIVRET ET TESSITURES
Vous êtes votre propre librettiste. Comment
s'est passé le choix des personnages à inviter ou
non sur scène, et celui des tessitures ?
En lisant ce texte qu'un ami violoniste de Bordeaux m'a mis sous
les
yeux - notamment parce que le village proche de Genève où
j'habite y est mentionné -, je suis resté sidéré
par le sens dramatique du texte : l'art du dialogue, celui de préparer
le lecteur à une thèse exposée peu après,
l'opposition savante des ambiances et des situations, mais surtout
le naturel des personnages. Tout est clair, tout évolue comme
une pièce de théâtre. J'ai appris plus tard
en allant visiter son monde de Nantes puis d'Amiens que Jules Verne
avait écrit diverses pièces de théâtre
[Théâtre inédit, Ed. le cherche midi, Paris
2005] avant de se lancer dans le roman et que sa pratique également
musicale l'avait porté à s'intéresser de près
à l'opéra, à écrire des livrets d'opérette,
à chosir des musiques, à organiser des concerts quand
son élection politique lui en a donné les moyens.
Bref, un opéra s'imposait, dont il serait l'auteur du texte
lui seul. Je n'ai
donc pas voulu qu'un autre écrivain me fasse une adaptation,
laquelle était pourtant nécessaire puisque le récit
n'était pas pensé comme un livret. Mon travail a simplement
consisté à mettre dans la bouche des personnages
les quelques rares paroles qui manquaient au suivi du récit,
en les puisant dans les descriptions de liaison. Il n'y a pas un
mot du livret qui ne soit pas de Verne. Pour cette raison, j'annonce
l'opéra avec "texte de Jules Verne et musique de Jean-Marie
Curti". Même pour les Filles du Rhône et les Génies
des Dents du Midi, personnages que j'ai ajoutés, les quelques
textes sont puisés dans le récit, hormis les onomatopées.
A ce sujet, il me semblait sympathique d'entourer le diable d'une
compagnie de quatre jeunes femmes toutes soprani, afin de mieux
faire percevoir la manipulation constante des êtres et des
situations. C'est aussi une source d'amusement possible pour le
metteur en scène ! Mais les personnages existent dans le
récit initial : ce sont les Dames de Genève qui viennent
rapporter les montres à l'atelier, rôles que j'ai simplement
élargis aux mondes de l'eau et de l'air.
Je voulais aussi m'inscrire dans la tradition de l'opéra.
J'aime qu'on me raconte une histoire. Les thèses de l'anti-opéra
ne m'ont pas convaincu, ni le public d'ailleurs. En étudiant
l'histoire de la musique et de la "civilisation", nous
voyons les codes qui se sont installés peu à peu quant
aux rôles théologiques puis, dans un autre ordre, belcantistes
des voix. Il serait trop long de développer cela ici, mais
c'est passionnant ! On ne transgresse
pas ces codes si facilement. J'ai essayé un peu pourtant,
en m'appuyant
sur des têtes brûlées comme Mozart par exemple
(Reine de la Nuit) ou Saint-Saëns (Dalila) !
L'opéra a été composé pour des solistes
précis, auditionnés avant la composition, avec le
souci de représenter une très large palette sonore.
Pittonaccio, le diable, s'imposait à moi comme contre-ténor.
La voix tient
de la transgression et offre des couleurs qui nous charment, nous
énervent, nous fascinent, nous blessent, nous émeuvent.
En plus, il joue
du saxophone ! Maître Zacharius a un rôle écrasant.
Il montre plusieurs facettes de son caractère, pas seulement
l'opiniâtreté. Je voulais une voix d'airain, un baryton
de grande ampleur. Sa fille Gérande, amoureuse de l'apprenti
! Le répertoire est mince pour les altos. Mais c'est la voix
de la terre, de la passion contenue. Cela me paraissait plus original
que le sempiternel duo soprano-ténor. De plus cela permet
des entrelacements
de voix. Aubert, l'apprenti : je n'ai pas osé en faire une
basse, et la raison évoquée ci-dessus me stimulait.
Alors un ténor, selon la coutume !
Mais une voix forte, ramassée, avec un esprit calme, pour
ne pas gêner Zacharius. Scholastique est la gardienne du foyer
vacillant, émanation du 15è ou 16è siècle
genevois imaginé par Verne. Une soprano colorature impressionnera
plus que l'habituelle mezzo en servante. Cela permet de
la montrer aussi comme l'auteur la décrit : également
une grenouille de bénitier. Pour l''Ermite, j'ai suivi la
tradition : une basse. Mais ici une basse profonde, qui ne ménage
pas les do grave ! Pour les quatre soprani, j'ai distribué
une colorature légère, une colorature lyrique, une
soprano large
et une dramatique. La palette des voix, servie par des solistes
acquis à
la cause, fait tout son effet selon moi. Le public jugera.
L'orchestre est également distribué avec un souci
de couleurs variées, ciblées et fortes, en liaison
avec les voix chantées. Toutes les parties sont écrites
pour des solistes : on entend un quintette à cordes traditionnel
avec une contrebasse à cinq cordes. Puis on trouve : piccolo,
flûte en ut, flûte en sol, hautbois, cor anglais, clarinette
en Sib, clarinette en la, saxophone alto, basson, contrebasson,
cor, trompette en ut, trompette en ré, trombone basse, tuba
basse, harpe, et une importante multi-percussion pour deux personnes.
Enfin, il me paraissait essentiel que l'uvre une fois achevée
soit mise dans les mains d'un metteur en scène qui lui apporte
la richesse de sa vision personnelle. Cet exercice périlleux
pour une création est assuré par un ami de longue
date, Serge Lipszyc et sa solide équipe de production.
Par contre, je n'ai pas pu résister au plaisir de diriger
moi-même.
MUSIQUE ET HISTOIRE
A vous lire, le mot "opéra"
semble souvent associé au mot "passion".
Votre travail musical recherche-t-il une expressivité particulière
?
Toute action globale artistique me semble devoir être animée
de
passion pour rester cohérente. Quand je me suis attaqué
par exemple à la transcription du manuscrit neumé
de 1488, l'office en l'honneur de Nicolas de Flue écrit
à Luzern, ce sont des enjeux de patience, de précision
dans
la comparaison des sources, un souci de synthèse qui président
au travail. Mais s'il s'agit d'imaginer un opéra complet
sur un texte du génial Jules Verne, il faut, outre un peu
d'humilité, un grand et bon souffle pour se hisser déjà
à sa cheville. Par ailleurs, je suis assez du genre passionné
et vous avez compris que je fonctionne au coup de cur.
Ceci dit, je souhaite qu'un chanteur chante, qu'un instrumentiste
joue,
qu'un auditeur écoute. Je n'aime pas les prises de tête,
ni les chapelles. Donc je ris avec le personnage qui me fait rire
et pleure avec l'autre. Je réfléchis quand un troisième
me le demande. Et puis, quelques clins d'il : une valse
en hommage à Gounod pour le diable, un Psaume de Goudimel
écrit à Genève pour l'entrée de Zacharius
dans la cathédrale... pourquoi
pas ? Par dessus tout, il faut - c'est sûr - un certain
recul pour rester dans son propre langage. La partition est je
crois méticuleuse et demande beaucoup d'engagement et de
concentration aux interprètes.
Qu'apportent au compositeur vos différentes
expériences de chef d'orchestre, chanteur et organiste
? Votre intérêt pour la musique
du Moyen Age ?
Une meilleure connaissance des possibilités de chacun.
En dirigeant l'uvre, je me suis parfois demandé pourquoi
le compositeur avait fait si compliqué ! Personne n'est
ménagé. Toute la troupe est dans l'atelier de Maître
Zacharius, affairée à faire fonctionner ces foutues
montres. Mes études personnelles de percussion, de claviers,
de chant, de musicologie, de littérature sont autant de
ponts jetés entre les genres, les époques.
Le Moyen Age, qui dure 1000 ans en Europe, est un univers complexe,
très mouvant, aux strates différenciées.
Nous y trouvons les fondements récents et concrets de notre
culture. Comme chef d'orchestre, il m'est apparu essentiel de
travailler l'évolution de notre polyphonie et d'aller aux
sources connues de la mélodie: on comprend mieux comment
les compositeurs
se nourrissent, tel Brahms avec ses hémioles, Mozart et
son subtil choix
de tonalités, César Franck avec son ré mineur
torturé, ou encore Olivier Messiaen et ses titres d'uvres
surprenants, sans parler du maître absolu, Johann Sebastian
Bach, ni de tant d'autres, en tant d'aspects. Et donc, aller de
l'autre côté de la barrière, composer dans
la lignée, partager le repas, c'est peut-être aider
à mieux partager la musique avec les interprètes.
Mais je composais avant de diriger.
Il faut signaler au critique attentif que Jules Verne a besoin
parfois de
forcer un peu ses connaissances historiques pour étayer
sa thèse. Si des horloges existaient bien à Genève
(et ailleurs) à la fin du Moyen Age, les montres ont été
inventées par les Huguenots réfugiés au bout
du lac. Ils
y ont développé aussi la culture maraîchère
et les fameux cardons, sans oublier le système bancaire,
soit dit en passant.
C'est aussi le cas pour Andernatt qui n'existe pas (Je n'ose pas
penser à une confusion avec l'Andermatt du Gotthard. Il
s'agit plutôt d'une fantaisie
sur le lieu imaginaire par excellence, le rocher improbable en
celtique). Le château décrit ressemble à celui
de la Bâtiaz à Martigny, il n'en existe pas
à l'endroit décrit près d'Evionnaz. Toutes
les autres descriptions sont rigoureusement exactes.
Jules Verne dit clairement situer son récit juste avant
la Réforme, semble-
t-il pour ne pas gêner son éditeur très catholique
comme lui. On peut aussi penser à Sylvestre II, le grand
Pape de l'an Mil, soit le Français Gerbert d'Aurillac,
qui introduisit non seulement les horloges dans les églises,
mais aussi l'orgue et l'écriture arabe des chiffres. Cette
source d'inspiration est toutefois lointaine et pas forcément
nécessaire à la démonstration. J'ai choisi
quant à moi de privilégier la coïncidence historique
par la citation
d'un "pseaume en vers mesurez" de Claude Lejeune sur
la vanité du monde, particulièrement à propos,
en plus du Goudimel, plutôt que le Te Deum en plain chant,
lors de la visite à la Cathédrale de Genève.
Mais la prière dans l'atelier et la visite à l'Ermite
du Scex (le rocher en burgonde) restent d'essence catholique puisque
je reste fidèle au texte.
Propos recueillis par Laurent Bergnach en janvier
09
MAÎTRE ZACHARIUS
Théâtre de Châtillon / samedi 31 janvier, 20h30
Bâtiment des Forces Motrices (Genève) / 18 et 19 février,
20h30
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