JEAN-PHILIPPE
WURTZ, chef d'orchestre Comment
s'est fondé l'ensemble LINEA ? L'aventure
de Kurzwellen (mai/juin 2004) Présentation
de la saison Anciens
et modernes Comment
vit LINEA ?
En
savoir plus |
Nous avons rencontré le chef de l'ensemble LINEA - la
formation strasbourgeoise spécialisée dans le répertoire
contemporain - à qui nous avons posé quelques questions. Il conviendra
de le saluer sur cette page pour s'être prêté à l'exercice,
et de remercier Aurélie Rigaud et Marine Nicodeau sans la complicité
desquelles ce dossier n'aurait vu le jour.
Vous êtes le fondateur de l'ensemble LINEA : comment cela
s'est-il fait ? L'ensemble LINEA existe depuis 1998. Il est
né de la rencontre des musiciens et d'une volonté commune de promouvoir
une certaine musique. Après, c'est surtout une question de persévérance.
Il ne suffit pas d'avoir envie ; il faut beaucoup travailler, s'organiser, se
structurer, se faire con-naître, envisager la communication : pour tout
dire, devenir professionnel. Tout ça ne se fait pas en un jour, compte
tenu des exigences spécifiques à la musique contemporaine. Les
concerts sont souvent très complexes ; par exemple, pour celui de demain
(programme du 22 septembre, dans le cadre de MUSICA), nous travaillons
avec une mandoliniste et un gambiste, ce qui ne nous est familier. C'est aussi
ce qui est intéressant : en arriver à embrasser tous les domaines,
à notre échelle, bien sûr. C'est pour cela qu'on existe. J'ai
la chance de travailler non seulement avec d'excellents musiciens mais de réelles
personnalités. Une formation de ce type néces-site des solistes
qui se prennent en charge. Je procède de manière assez collégiale
: je collecte les idées de chacun, je jauge cette somme, et j'en extrais
les programmes de LINEA. La base vient des musiciens, un peu de moi aussi,
bien sûr, mais l'esthétique qui m'est le plus proche ne prévaut
pas sur les désirs des membres de l'ensemble. Dans une société
d'argent, l'essentiel est de croire en ce que nous faisons ; nous partons de rien,
nous travaillons comme des fous, tout cela pour une heure de musique... Mais
c'est tellement exaltant ! Quel instrument pratiquez-vous
vous-même ? intervenez-vous en tant qu'instrumentiste dans les concerts
de l'ensemble? Non, je n'interviens pas du tout. Au départ,
je suis pianiste. Si vous voulez, mon itinéraire musical est passé
par le piano, qui reste un instrument qui m'intéresse beaucoup, mais j'ai
toujours eu envie d'être chef d'orchestre. Pour cela, il fallait pratiquer
un instrument de façon très sérieuse, et ça a été
le piano, depuis l'âge de huit ans. Dès que j'ai abordé la
direction, la page piano a vite été tournée ! Il m'arrive
aujourd'hui de jouer pour mon plaisir, mais pas du tout dans une optique professionnelle.
Demain, vous allez jouer les musiques de Huber
et Rihm, mais dans le courant de votre saison, vous abordez volontiers des
compositeurs nettement moins connus du public, voire peu médiatisés.
Avec quels types de programmation avez-vous commencé les activités
de Linea ? En fait, Huber est l'un de ceux qu'on a le plus joué,
et depuis le début. Je me sentais assez proche de son esthétique.
Nous l'avons rencontré dès 1992, donc bien avant que l'ensemble
existe, lors de sa résidence au Conservatoire de Strasbourg. Son enseignement,
son contact, avaient marqué profondément plusieurs des futurs membres
de LINEA. Cette personnalité formidable, incroyable même,
aura mis en germe quelque chose qui s'est développée bien plus tard.
Sinon, on a joué un peu de tout, avec une préférence pour
des compositeurs dont le métier était déjà fait. On
n'a pas fait de véritables créations avec de jeunes auteurs dans
les premières années, afin de consolider l'ensemble. Pour faire
des progrès il est nécessaire de se frotter à des partitions
bien écrites, sinon vous ne pouvez pas savoir pourquoi vous n'y arrivez
pas, si le problème vient de vous ou de l'auteur. Alors, on savait que
ce n'était jamais la faute du compositeur, ce qui a permit de travailler,
de se remettre en question et de progresser. Lorsqu'on a senti que l'ensemble
devenait plus fort, plus à même de déterminer et de comprendre
les raisons de tel obstacle, on a pu s'ouvrir à la création, et
rejoindre ce qui était notre but depuis. C'est toujours extrêmement
enrichissant de rencontrer de grandes uvres, indé- niablement,
même si certaines d'entre elles appartiennent désormais à
l'histoire. Et le programme du concert pour MUSICA...?
Il y aura deux uvres de Klaus Huber. C'est un compositeur que nous jouons
beaucoup depuis le début de l'ensemble. Nous aurons la chance de donner
l'une de ses dernières uvres. C'est un compositeur qui a une certaine
longévité, pour ainsi dire. A quatre-vingt ans, son travail connaît
une maturité fascinante et touchante. A l'âme de marcher sur ses
pieds de soie est une uvre magnifique qui convoque trois solistes :
un contreténor, un violoncelle et un baryton gambiste (pas un chanteur),
dans une sorte de confrontation entre les instruments du passé et ceux
d'aujourd'hui. Le style est épuré ; avec le temps, il semble que
le compositeur revienne à l'essen-tiel. Il y aura également une
pièce de Wolfgang Rihm, Abgewandt 2 : Music in memoriam Luigi Nono,
une uvre fort belle qui joue un violent contraste, particulièrement
noire, d'une expression terrible et abyssale. Comment
s'est monté un projet comme Kurzwellen ? Kurzwellen
est une pièce que LINEA avait déjà jouée en 2000 au
Festival WHY NOT ? de Dijon. Ce fut une de nos expériences les plus
réussies et enthousiasmantes sur le plan de la communication avec le public.
C'était tout à fait étonnant. J'avais un peu peur de présenter
cette uvre - qui est tout à fait radicale (comme l'est tout le travail
de Karlheinz Stockhausen), avec les radios, cette espèce d'improvisation
permanente à laquelle elle a recours, cette pièce qui n'est jamais
la même, avec une partition composée de plus et de moins
(ce qui n'est certes pas fait pour rassurer un musicien tout juste sorti du conservatoire
!) - au public de Dijon qui n'a pas le passé musical de celui de Strasbourg
qui, depuis des dizaines d'années, fréquen-te la musique contemporaine.
En fait, le fonctionnement, la structure même de la pièce - son jeu
avec les radios, avec l'imprévu, ses événements dont on ne
sait pas quand ils vont arriver et ce qu'ils seront, ses voix venus de différents
coins de la planète -, font de Kurzwellen une chose absolument palpitante
et passionnante. Les instrumentistes sont très concentrés et particulièrement
à l'écoute des postes de radio puisqu'ils s'en servent comme base
de matériau sonore, et cette écoute se transmet. Quand les musiciens
sur scène écoutent beaucoup, dans la salle le public le fait
; c'est une saine contagion ! Plus tard, le projet avec la danse est venu
d'une mienne volonté de nous rapprocher du monde de la création.
A la différence de comédiens ou de danseurs qui, lorsqu'ils se lancent
dans une nouvelle aventure, commencent pour ainsi dire à zéro et
construisent au fil des répétitions une pièce, une chorégraphie,
une uvre, le musicien, lui, lorsqu'il arrive pour jouer une création,
se retrouve dans la même situation que celui qui va jouer une symphonie
de Beethoven, finale-ment, à savoir qu'il va interpréter une partition,
qu'il aborde avec tout son métier, etc. La part de création du musicien
n'est pas grande, si on la compare à celle que rencontrent les acteurs
des milieux de la danse ou du théâtre. Et je trouve cela fort
dommage ! Evidemment, lors des premières répétitions d'une
uvre inconnue, les musiciens suggèrent des choses ; il y a un apport
personnel qui n'est pas négligeable, c'est vrai, mais relative- ment
restreint. J'avais depuis longtemps envie d'enrichir le vécu artistique
de l'ensemble en plongeant chacun dans une expérience de ce genre. Vous
savez, lorsqu'on a des plus et des moins sous les yeux, ce n'est
pas du tout facile ; on doigt commencer par remettre en question une grande part
de son métier de musicien, se demander ce que l'on va faire lorsqu'on va
tirer l'archet ou souffler dans la clarinette, par exemple. C'est ce qui m'a poussé
à mener un tel projet.
Pouvez-vous
nous présenter votre dernière saison et les projets qui s'amorcent
pour vous aujourd'hui et demain? L'an dernier, LINEA s'est lancé
dans une saison strasbourgeoise dans laquelle sont apparus des compositeurs encore
peu médiatisés. On a cherché à développer une
autre approche de la musique contemporaine et de la création. Je suis
intimement convaincu que les compositeurs ont des choses à nous dire, et
que ces choses n'ont pas forcément un rapport exclusif avec la musique.
La musique ne saurait n'être qu'un vecteur d'elle-même, n'est-ce pas
? Elle véhicule d'autres préoccupations - sociales, philosophiques,
religieuses, conflictuelles, esthétiques, politiques ; toutes sortes
de choses ! - Tous les compositeurs ne traitent pas de thème sociaux,
ou ne s'engagent pas forcément politiquement, mais lorsqu'on joue un compositeur
palestinien, il est évident que sa musique a inévitablement
quelque chose à voir avec ses propres racines qui vont bien sûr se
confronter avec la situation actuelle, et ainsi de suite. Il - et on - ne peut
pas y échapper, tout simplement. Ce qui m'intéresse dans la musique
contemporaine (puisqu'on l'appelle comme ça - ce n'est pas terrible,
mais on sait ce que c'est, tout le monde se comprend...), c'est cette rencontre
là, rendue possible. Vous avez peut-être un voisin compo-siteur qui
regarde les mêmes informations télévisuelles que vous, qui
fait ses achats dans le même supermarché, qui empreinte la ligne
de bus sur laquelle vous voyagez, etc. ; la différence entre vous deux,
c'est que lui trans-forme cette actualité partagée en une uvre
d'art. Et cette uvre d'art doit vous parler puisqu'elle est faite de ce
que vous vivez vous aussi ! Je suis très convaincu de cela : la musique,
et toute la création contemporaine, est un moyen de rapprocher les gens.
Notre mission, c'est peut-être ça : montrer au public que tout cela
n'est pas loin d'eux, que la musique d'aujourd'hui n'a rien d'une abstraction,
briser la glace qui s'est établie il y a une quarantaine d'années
lorsque certains dictats de la musique contemporaine ont imposé l'absurde
monothéisme de la complexité, une époque où il
fallait être le plus incompréhensible possible, dans la musique parfois,
mais surtout dans le discours qui l'accompagnait. Ce travers, qu'on pourrait
dire aujourd'hui historique et largement révolu, a dégoûté
énormément de gens, et le malentendu s'est fâcheusement installé,
de sorte qu'il y a aujourd'hui un grand préjugé du public vis-à-vis de
la musique de son temps. Il est indispensable de cicatriser cette bles-sure, car
lorsqu'on travaille certaines uvres, même complexes, on ne peut
manquer d'y voir ou apercevoir des préoccupations extramusicales qui
concernent tout un chacun. La musique, c'est un métier, il y a des gens
pour ça, des chercheurs, des musicologues ; c'est très bien, tout
en n'intéressant pas tout le monde ! En revanche, elle doit parler
à tout le monde, et elle le fait par un autre biais. Dans les concerts
Champs Libres, on a tenu à faire en sorte que les compositeurs soient
là, mais aussi qu'il y ait toujours une rencontre. Lorsque quelqu'un vient
de son pays - Kazakhstan, Corée, Palestine, Ouzbékistan, Israël,
etc. -, ce que cette personne a à dire m'intéresse toujours. Elle
connaît, elle vit une autre culture ; elle a grandit, été
éduquée différemment de moi, elle a une façon de voir
le monde forcément autre. Je suis certain que je peux m'enrichir et
peut-être m'élever si je peux ouvrir mes oreilles pour l'entendre.
Après, qu'elle parle de musique ou pas, ça m'est complètement
égal ! Un compositeur va peut-être plus naturellement parler musique
parce que c'est ce qu'il fait. Les entretiens portèrent donc essentiellement
là-dessus. Pour vous donner un exemple : on n'a pas par-tout dans le monde
le même rapport à la musique, et certainement pas un rapport identique
à celui que nous avons en occident. Ici, nous avons aujourd'hui une relation
de consommation à la musique : nous achetons de la musique, nous
l'apprécions, nous la rejetons, nous l'élisons, nous nous en lassons,
nous l'oublions pour une autre, etc. Certaines cultures n'ont pas du tout une
relation comparable. Imaginons tout simplement que la musique soit omniprésente
au marché, et qu'enfant vous fréquentiez les marchés : votre
rapport à la musique sera pour toujours fortement lié à l'ambiance
particulière du marché, qui peut-être vous plongera dans le
passé connu et inconnu, c'est-à-dire vos propres racines. Tout
cela, il faut en parler, le partager, révéler ces clés parfois
simples et insoupçonnées de l'approche de la musique. Dans le courant
de la saison, nous avons opéré des focus géographiques.
Il y a eu Israël/Palestine, et c'était très intéressant
d'aborder et d'accueillir des compositeurs issus des deux pays ; Corée/Japon,
avec la passionnante thématique historique que cela ne manque pas d'évoquer
; et aussi Italie/Allemagne, plus proche de nous, qui permit de soulever
les différences d'écoles qui existent encore et toujours, entre
la sensualité italienne et la construction germanique. On a terminé
par Europe de l'Est, avec la question européennes et notamment celle
de ses limites, de ce que sont ses confins - est-ce que le Kazakhstan est en Europe
ou en Asie, par exemple ? -. Du coup, on interprète des com-positeurs très
peu connus, quoiqu'ils soient tous joués par ailleurs. Ce chemin différent
que nous jalonnons a une dimension culturelle plus large, non exclusivement musicale.

Depuis
une dizaine d'années déjà, la plupart des orchestres, et
principalement les formations des villes de province, vont présenter dans
une même soirée un ouverture de Weber, un concerto de Mozart, une
symphonie de Mendelssohn - par exemple - et une création d'un compositeur
d'aujourd'hui. Pensez-vous que ce type de programmation est à même
de changer les données du problèmes, d'amorcer une réconciliation
avec le public ? Certainement. C'est une chose qui se faisait déjà
beaucoup à Strasbourg à l'époque de Ernest Bour. Il y
avait rarement un concert sans une pièce d'aujourd'hui. Personnellement,
je trouve incompréhensible que les orchestres jouent plus de musique du
passé que de musique du pré- sent ; ça devrait être
strictement l'inverse ! Plus posément, je dirais que ce devrait être
moitié-moitié, en fait. Je ne renie pas le passé, loin de
là, et il m'arrive parfois de conseiller à des compositeurs - parce
que c'est un réel souci : certains d'entre eux connaissent trop peu leurs
ancêtres - de se plonger dans une partition de Debussy ou de Wagner parce
que je suis alors convaincu qu'ils auraient des choses à en apprendre.
Ceci étant dit, je crois que l'orchestre est un instrument historique,
qui appartient d'avantage aux 18ème, 19ème et au début du
20ème siècles qu'à l'après guerre et à nos
jours. Il y a des uvres pour orchestre, c'est vrai, mais il y en a encore
plus pour ensemble, ou pour formations de chambre. L'ensemble est l'instrument
propre à la musique d'après 1940. Pour une musique qui s'est complexifiée
sur les plans polyphoniques et rythmiques, il est bon d'avoir des outils plus
simples, ou réduits. Lorsque vous écouter Pierrot lunaire,
vous avez l'impression d'entendre tout un orchestre alors qu'il n'y a que cinq
instruments, parce qu'il y a beaucoup de canons, d'imitations rythmiques, etc.
Cette musique est lisible et perceptible précisément parce qu'elle
n'est pas jouée par un orchestre. Il est impossible d'imaginer une transposition
philharmonique de Pierrot (rires) !!! Il y a donc une certaine logique
au fait que les orchestres ne jouent pas énormément de musique contemporaine
: malgré l'existence de grandes uvres qu'on ne peut nier, ils ne
disposent pas d'un véritable répertoire. D'autre part, peut-être
faudrait-il réformer la structure de l'orchestre pour qu'elle permette
de jouer cette musique : pour monter une uvre nouvelle ou peu jouée,
il faut plus de temps, et le temps est justement ce qui manque aux orchestres
; en général, pour un concert, vous disposez de cinq services, dans
le meilleur des cas, qui servent à répéter l'uvre contemporaine
mais aussi deux ou trois mastodontes qu'il faut bien faire aussi ! On entend
souvent les compositeurs s'en plaindre, mais les chefs n'ont guère le choix,
ou alors il leur faut négocier âprement des conditions exceptionnelles
avec l'administration de l'orchestre, ou refuser catégoriquement. Il
faudrait également changer profondément la mentalité
des personnes à l'intérieur même de l'orchestre - je ne dis
pas que celle-ci soit mauvaise ; j'ai travaillé avec des orchestres,
et j'aime beaucoup le faire ! - ; souvent, la création nécessite
des musiciens très flexibles, non seulement capables mais activement désireux
de faire des choses nouvelles avec leurs instruments, et c'est là une curiosité
qui n'habite vraisemblablement pas chacun dans un orchestre. Cela vient de son
statut social, tout simplement : historiquement, un orchestre est une énorme
masse de personnes au sein de laquelle chacune a un rôle déterminant
à jouer, mais la responsabilité individuelle est moindre
que dans un ensemble. La création a besoin de musiciens responsables
de leur partie, de gens qui vont se poser des questions sur l'intention du compositeur
lorsqu'ils vont recevoir une partition. Lors du déchiffrage déjà,
il y a un sain questionnement qui entraîne la préparation de trois
ou quatre options qui seront ensuite proposées à l'auteur qui n'aura
plus qu'à s'expli-quer ou à choisir. En comparaison, l'orchestre,
à cause de ses dimensions, est inerte : les musiciens y attendent que le
chef leur dise quoi faire. C'est un problème insoluble ! Cela me fait penser
à une pièce de Klaus Huber que nous avons jouée, La Terre
des Hommes : elle s'inspire d'un texte de la philosophe Simone Weil qui
s'était volontairement embauchée dans une usine automobile au début
du siècle afin d'éprouver ce que cette vie là pouvait être.
C'était une femme fragile et extrêmement sensible, qui est morte
fort précocement, et qui écrit dans son journal toutes les douleurs
qu'elle ressent ; dans l'uvre de Huber, ces mots de douleurs se trouvent
criés, scandés par les musiciens de l'ensemble, dans un chaos assour-dissant
de trois minutes qui les accumule au bruit de l'usine. Le fait de donner un texte
à dire aux musiciens les fait réfléchir sur ce qu'ils font.
Même le moins curieux d'entre eux est obligé de se demander pourquoi
il dit cela, lit un texte et le comprend. Là où ça devient
intéressant, c'est lorsqu'il faut expliquer aux musiciens - qui le demandent
! - qui est Simone Weil, ce qu'elle a vécu, etc. Alors, vous n'avez plus
seulement un technicien qui honore son rôle mais qui sait pourquoi il a
à le faire de telle manière. Et cela rejoint les textes mêmes
de Weil sur le travail en usine, où elle dit que tout serait moins pénible
si l'on expliquait à l'ouvrier pourquoi ce boulon doit être placé
là, quel importance prend telle pièce dans l'ensemble de la chaîne,
par conséquent quelle est sa responsabilité - c'est une petite
responsabilité mais c'en est une - dans le tout. En d'autres termes,
il s'agit d'une humanisation du travail. Ne devrait-on pas faire cela à
l'orchestre ? On pourrait inventer des tas de choses, faire des séances
avec les instrumentistes, des rencontres avec les compositeurs, les musicologues,
on devrait évidemment leur faire jouer de la musique de chambre, développer
ainsi une écoute et un partage différent de la musique ; car dans
l'état actuel des choses, le métier de musicien d'orchestre est
fort proche de celui de travailleur à la chaîne. C'est une aberration
totale pour quelqu'un qui choisit une carrière artistique ! Mais tout cela
est utopique...
Nous évoquions l'incursion
d'une uvre contemporaine dans un programme d'orchestre classique ; à
l'inverse, est-ce qu'il vous arrive d'insérer dans un programme contemporain
une pièce de Debussy ou de Webern ou de Bach ? Oui. Pour l'instant,
on n'est remonté que jusqu'au début du 20ème siècle.
Etablir des correspondances avec des uvres anciennes est toujours très
intéressant. Par exemple, LINEA a donné un Concert 1912,
parce que c'est une période fascinante - il y a évidemment les Viennois,
mais aussi Bartok, Debussy, Janacek, Scriabine, et tant d'autres. Nous ne sommes
pas encore allés jusqu'aux 19ème et 18ème siècles
; ça se fera probablement. LINEA
est domicilié à Strasbourg où il présente une saison
annuelle. Nous nous rencontrons dans le cadre privilégié du festival
MUSICA, avec son public qui n'est pas exactement le même que celui qui
fréquente les salles de concerts durant le reste l'année. Alors
que la plupart des orchestres de provinces constatent une baisse dans la vente
de leurs abonnements, comment une structure comme la vôtre s'y prend-elle
pour remplir une salle, attirer un public, et même survivre, tout simplement
? Est-ce que vous entreprenez de cultiver un public qui se spécialise
au fil du temps, par exemple ? Bref, comment cela se passe-t-il pour vous ?
Je ne sais pas si nous cultivons un public. Il est encore trop tôt pour
pouvoir établir un constat. On se reverra dans dix ans pour en parler,
si vous voulez (rires) ! Sérieusement, on est habitué à la
difficulté. On sait que ce que l'on fait est très loin des préoccupations
de beaucoup de personnes, que l'offre culturelle est importante, que ce que nous
proposons n'entre pas du tout dans le Hit Parade des passe-temps. On en
prend acte, et l'on essaie de développer des idées nouvelles, de
nouveaux produits, si l'on peut dire, comme cette saison dont nous parlions qui
cherche à approcher la musique contemporaine par son aspect culturel, social,
politique ou philo-sophique, pour dire que cette musique contemporaine n'est pas
l'affaire de techniciens mais celle de monsieur tout le monde. Par tous les moyens,
il faut énormément travailler sur la communication, il s'agit d'informer
et de sortir une identité qui sera reconnaissable et qui saura faire venir
le public. Je crois également beaucoup en la diversité du répertoire
; je n'aime pas quand les ensembles ont des critères esthétiques
trop exclusifs. Les interprètes qui jouent dans un ensemble comme celui-ci
sont des gens curieux qui ont une véritable soif de découvertes
et de nouvelles expériences ; ils ne sont pas venus là pour s'enterrer.
Et lorsqu'on fait plusieurs choses, on connaît le bonheur de toucher des
publics différents. Avec Kurzwellen, on a formidablement élargi
le public : c'était dans un lieu plutôt consacré au théâtre,
qui a des abonnés, il y avait de la danse, donc les gens qui sont venus
pour la danse ont pu découvrir la musique de Stockhausen. De façon
générale, c'est très différent dans les festivals. On
bénéficie alors de leur clientèle habituelle, qui peut parfois
devenir aussi celle de l'ensemble, d'ailleurs. C'est très difficile, et
partout. Il m'est arrivé de diriger des ensembles parisiens chez eux :
les salles étaient plutôt clairse-mées. C'est dommage, mais
nous sommes malheureusement dans une époque où les gens sortent
de moins en moins pour se cultiver. Ce problè-me touche le cinéma,
alors comment voudriez-vous que la musique contemporaine, qui est plus exigeante,
fasse des tabacs ?
Qui
vous soutient ? D'abord, c'est l'Etat qui nous aide, par le biais de
la DRAC Alsace ; puis la Ville de Strasbourg, la Région, le Département.
La SACEM nous soutient énormément. Il y a des aides plus spécifiquement
techniques, comme le SPEDIDAM, etc. LINEA a bénéficié
du Prix de la Fondation SIEMENS 2004 pour la programmation Champs Libres.
La course aux financements demeure un problème crucial, pour ne rien vous
cacher. On le sait, la culture n'a pas en France un budget mirifique, loin s'en
faut. Sans argent, vous n'existez pas ; l'ensemble doit non seulement subvenir
à ses propres besoins existentiels, mais aussi financer les manifestations
qu'il donne. Lorsqu'un festival vous invite, il ne finance qu'une partie de l'opération,
et il vous faut compléter pour pouvoir honorer cette invitation. Notre
travail n'est donc pas une activité rentable, puisque chaque fois que l'on
joue un concert, on perd de l'argent. propos recueillis
le 21 septembre2004 par Bertrand Bolognesi |