L'Œuvre

chronologie

1966
Diaphanéis
cordes et percussions

1968
Barbelés intérieurs
deux pianos et ensemble

1969
Traces
violoncelle

Per Tre
trio à cordes

Clameurs
cinq instruments

Avventi
ensemble

Versants
cordes

1971
Cinq sonnets de Louise Labé
soprano, haute-contre et cinq instruments

A.S.C.
piano et ensemble

1ère Sonate
piano

1972
Immer
deux pianos et percussions

Oper'Avventi
sextuor vocal et orchestre

Versants-Traces
cordes

1973
Karl Jubilate
violoncelle

Beau calme nu
flûte

La notte soffre
hautbois

De elegia prima
choeur et cordes

In illo tempore
ensemble

Avventi - Ballet
orchestre

1974
E anela l'alba
clarinette

Frammento per l'armonia della notte
alto et harpe

Solacium
huit instruments

Et incarnatus est
flûte, hautbois, clarinette et ensemble

Karl Exultate
soprano et orchestre

Air de concert
mezzo-soprano et orchestre

Amarlied
violoncelle et orchestre

Querimonia
violoncelle et orchestre

1976
Comme au loin
ensemble

Océan captif
ensemble

Sette Frammenti
quatuor à cordes

1977
Sinfonia
orchestre

Variations
orchestre

1978
D'Obscures étoiles
piano

2ème Sonate
piano

Essai de voix
hautbois

The Julian Trio
flûte, violoncelle et piano

Enclaves
violoncelle et orchestre

1979
3ème Sonate
piano

Est-ce le vent ?
violoncelle et piano

Sablier noir (17 mélodies)
mezzo-soprano et piano

1980
4ème Sonate
piano

Un grand principe de violence commandait
ensemble

L'Ere du vaisseau
chœur et orchestre

1981
Cités de la nuit
piano

L'Ange au sourire
basson

Dal dolce pianto al doloroso riso
baryton et piano

D'Autres Belvédères
chœur et ensemble

1982
We approach the sea
piano

Echappée
alto et piano

Sonate
violoncelle et piano

Im fröhlichen Ton
douze violoncelles

Dans le tumulte des flots
version 1 sextuor à cordes
version 2 ensemble

1983
Stabat Mater
cinq voix et ensemble baroque

Un enchaînement si prolongé de la grâce
chœur

1984
Migrations/Œdipe
violoncelle

Nuit d'Eté
violoncelle et ensemble

1985
Parmi les hiérarchies des anges
alto, orgue et orchestre

1986
Aux antiques rives heureuses
flûte et violoncelle

Cir(c)é
hautbois d'amour

1987
De la mélancolie
alto

Tombeau de Szymanowski
deux pianos

Quintette vent

Uraeus
violon et quintette à cordes

Celui qui est couronné
haute-contre et ensemble

Concerto
ensemble

In lieblicher Blaüe
orchestre

1988
Heureux les vents qui fuient vers les jardins
orgue

Der Einzige
sept instruments

Aux rives ultérieures
violon et ensemble

Tombeau de Henri Ledroit
soprano, voix solistes, chœur et ensemble

1989
De la mélancolie
alto

Auf Naxos
flûte et harpe

Trio
cor, violoncelle et piano

Sur le ton de la joie
cinq instruments

Pensieri dolenti
orgue et sextuor à cordes

La Défaite de Chosroès
violoncelle et ensemble

1990
Maurice Fleuret : In Memoriam
orgue et octuor à vent

Livre de violes

1991
Conciliateur
flûte alto

Esquisses
orgue

Deux pièces de fantaisie
orgue

2ème Concerto
piano et orchestre

1992
Cavatine
violoncelle et quintette à cordes

Le chant de Memnon
flûte et orchestre

Au bord des fleuves de Babylone
orgue et orchestre

1993
La Victoire de Héraclius
orgue

Trois pièces dites "de Rome"
orgue

1994
Habiter la terre en poète
flûte piccolo et piano

Possible pure land emblem
deux pianos

Paysage avec figures absentes
cinq instruments

1995
Trois pièces
alto et piano

Capriccio
flûte et ensemble

Intermezzo
cor et orchestre

Là eussent-dû être des roses
orchestre

1996
Cahier D'Orgue

Fantaisies et pièces en trio
orgue

Distant voices
saxophone et piano

In lovely blueness
violoncelle et piano

Harmonie
flûte, violon et piano

Pien di quella ineffabile dolcezza
flûte, vibraphone et piano

Quasi una partita
quintette à vents

Hommage à Schubert
orchestre

1997
Le Sylphe
flûte, cor et harpe

1er Quatuor à cordes

L'Oiseau prophète
flûte, piano et voix d'enfants

Paysages de fantaisie
ensemble

1998
Quasi sospeso
violon, violoncelle et piano

Floris Music
cinq instruments

Vogel als Prophet
cinq instruments

O alter Duft
sept instruments

Quasi una serenata
alto et ensemble

Wie aus der Ferne
violoncelle et ensemble

La vie éternelle rayonne sur les feuilles du jardin
violoncelle et orchestre

AL OL
orchestre

1999
La nuit venue
flûte et harpe

Vivacissimo
flûte et piano

Surge, aquilo
basse et orgue

L'Infinito
soprano et cinq instruments

La nuit
chœur et orchestre

Roberto Zucco
opéra

2000
Larghetto con tenerezza
violon, violoncelle et piano

Pour un qui est allé loin de s'amie
mezzo-soprano et piano

Le ciel brûle d'étoiles
orgue et cuivres

2001
Là-bas
piano

Les merveilleux nuages
flûte piccolo et piano

2ème Quatuor à cordes

O beaux yeux bruns
soprano, flûte, violon, vibraphone et piano

Sept sonnets de Louise Labé
Choeur

Dans la continuité des Parques
orchestre

2002
Scogli
basson

Aura
piano

Esquif
alto et piano

Aria
violon et trio à cordes

Omaggio a Donatoni
flûte, violon et violoncelle

Allegretto gioviale
piano et quatuor à cordes

2003
Tormentoso
clarinette

3ème Quatuor à cordes

Inquieto
piano et quatuor à cordes

J'étais dans ma maison et j'attendais
que la pluie vienne

opéra

Mehr Licht
installation sonore

2004
Burrascoso
piano

L'esprit de solitude
piano

Light Observation Field
flûte

Mon royaume n'est pas de ce monde
orgue

4ème Quatuor à cordes

Cinquante quatre fragments sur
la Déploration du Christ

neuf instruments

2005
Il meraviglioso, anzi
alto

5ème Quatuor à cordes

Chiaroscuro
version 1 - piano et orchestre
version 2 - piano et ensemble


livres [cycles]

Allégories d'exil - 1976 à 1978
1 - Exergue
violoncelle et ensemble
2 - Epitaphe
ensemble
3 - Piangendo
piano
4 - Dolcezze ignote all'estasi
ensemble
5 - Espace latent
piano et ensemble
6 - Célébration
trio à cordes
7 - Espace de conflit
mezzo-soprano et ensemble
8 - Dans la rue du Jeune Anacharsis
flûte et piano
9 - Airs variés dans un paysage
quatre flûtes
10 - Epilogue
orchestre

Belvédères - 1979 à 1982
1- piano
2 - piano
3 - clarinette
4 - piano

Pour Mémoire - 1980
1 - piano et orchestre
2 - soprano et orchestre
3 - cordes

L'Esprit des lieux - 1981
Livre I
1 - La mer à longs traits
s'est retirée de mes songes

clarinette et ensemble
2 - La bourrasque emporte
ses funérailles vers la mer
violoncelle et ensemble
3 - Bientôt le soleil retrouvera
ses antiques disciples

harpe et ensemble
4 - Où la brume venue de la mer
ondoyait près de l'horizon

ensemble
Livre II :
1 - Comme de ce pur instant de mer
qui précède la brise

trois clarinettes
2 - Un soleil obscur à la cime des vagues
ensemble
3 - Le vent du soir ramène
sa dépouille vers la grève

ensemble
4 - A l'aube, le rivage
ensemble

Utopia glossa - 1981 à 1983
1 - piano
2 - alto
3 - flûte, alto et piano
4 - flûte basse
5 - cinq instruments
6 - Utopia Parafrasi
ensemble

Livres d'Orgue
1 - 1982-1990
2 - 1992-1994
3 - 1994-1995
Livre des Dédicaces - 1987

Etudes pour piano
1986 à 1989

Lied - 1986 à 1987
1 - clarinette en la et piano [Brahms]
2 - violoncelle et piano [Szymanowski]
3 - clarinette, violoncelle et piano [Strauss]
4 - violon, flûte, hautbois, basson [Lambert]
5 - hautbois, cor, piano et sextuor à cordes [Mozart]
6 - clarinette en la, violoncelle et piano [Bach]
7 - basson, contrebasse, harpe, piano [Bachmann]
8 - ensemble [Bach]
9 - clarinette et ensemble

Préludes pour piano
1986 à 1996 ; révisées en 2003

 

Après avoir ouvert leurs portes à ses débuts prometteurs, au milieu
des années soixante-dix, les salles de concerts et festivals semblent
avoir quelque peu oublié Jacques Lenot. Pourtant, après avoir été instituteur pendant dix ans, cet homme n'a jamais rien fait d'autre que composer de la musique. Régulièrement, quelques relais se sont maintenus entre son œu-vre et le public, bien minces au regard d'une prolixité étonnante. Grâce à Florent Gaume que nous saluons sur cette page, nous avons eu le plaisir
de le rencontrer... et de lui souhaiter un heureux anniversaire ! Tous nos remerciements, également, à Madame Christiane Coulet.

 

 

© charles dolfi-michels / intrada

 

 



Dans un peu plus d'un an, le Grand Théâtre de Genève créera J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne. Quel regard l'écriture de cet opéra vous a-t-elle fait porter sur votre parcours de compositeur, et quel
y a été le rapport à la voix ?


J'ai toujours été attiré par la scène et le travail vocal.
L'expression scénique, le rapport physique du chanteur avec la scène,
le lien avec le texte et la musique, me passionnent. Le problème essentiel reste la difficulté d'y accéder. Le parcours est extrêmement compliqué : trou-ver un sujet, l'imposer, convaincre ensuite une maison qui le produise m'a pris des années. Le projet Lagarce vient après presque dix ans de collabo-ration avec la direction de l'Opéra de Genève qui, auparavant, était à Nancy. J'ai connu plusieurs échecs avec les propositions antérieures : l'adéquation entre ma musique et les autorisations nécessaires pour utiliser les textes, libres ou non - puisque, m'étant toujours intéressé au théâtre contemporain, je voulais mettre en musique des textes actuels. C'est une démarche épi-neuse qui a généré des mésaventures telles que mon travail s'en est trouvé retardé. Le dernier projet masque en fait une grande forêt : avant lui, de nombreux autres n'ont pu aboutir. Vous savez que les maisons d'opéra programment les choses très longtemps à l'avance ; du coup, le moindre retard dans l'évolution de votre travail est rédhibitoire. Pour ce qui est de la pièce de Jean-Luc Lagarce, j'ai eu l'autorisation de choisir plusieurs textes. J'ai commencé deux opéras sur deux pièces différentes. C'est finalement Jean-Marie Blanchard, le patron de Genève, qui m'a activement invité à choisir. Je n'ai pas connu Lagarce. C'est grâce à Martin Kaltenecker que
j'ai abordé son œuvre. J'ai tout lu et y ai trouvé une certaine communauté d'esprit, si bien qu'après avoir rencontré l'éditeur (et exécuteur testamen-taire), je me suis lancé dans cette aventure. Aujourd'hui, l'opéra est écrit,
la distribution arrêtée, le chef engagé, ainsi que le metteur en scène, Christophe Perton. Les décisions ne sont pas encore totalement prises en ce qui concerne certains points du futur spectacle, mais Christophe Perton, qui, lui, a connu Jean-Luc Lagarce, a déjà une idée très précise de qui pourraient être les cinq femmes de la pièce.

Comment décide-t-on des voix, lorsqu'on écrit un opéra ?

Le directeur des études musicales de l'Opéra de Genève m'aide en
amont sur la partition, depuis presque trois ans déjà, afin que je puisse
tout simplement donner une voix à chaque personnage. Car il s'agit bien
de cela ! Est-ce que les écrivains de théâtre se posent précisément cette question de la voix ? Je l'ignore ; mais nous, compositeurs, avons à définir une voix exactement référencée à chaque rôle. Il convient de connaître un peu la situation : cinq femmes sont réunies ; l'auteur précise qu'il y a une mère, une plus vieille, sans dire qu'elle pourrait être le mère de la mère, et trois sœurs. On peut donc penser que les sœurs sont filles de cette mère, mais ce n'est pas sûr pour autant. Les cinq femmes se lamentent parce qu'un homme, éventuellement frère, fils et petit-fils, qui avait autrefois été mis dehors par le père pour des raisons qu'on ignore, revient à la maison pour leur dire quelque chose de très important qu'il ne dira finalement pas. En fait, bien qu'on parle sans cesse de ce personnage et qu'on l'attende, on ne le verra jamais sur scène. Progressivement, l'on comprendra que, jeune et atteint d'une maladie dont Lagarce est mort en 1995, il revient pour mourir. Mais cela aussi reste dans un troublant non-dit. Chez ces cinq femmes, j'ai vu une hiérarchie qui m'a invité à imaginer une échelle des voix. Nous avons connu également des avatars avec les chefs d'orchestre. Choisir un chef trois ans à l'avance, exiger qu'il soit présent pendant deux mois pour les répétitions, ce qui est effroyablement difficile dans un planning de maestro, n'est pas chose aisée. Finalement, c'est Daniel Kawka qui dirigera la création. Avec l'Ensemble Orchestral Contemporain, il a créé une de mes anciennes pièces, qui n'avait encore jamais été donnée. Donc, quand Genève m'a dit : "untel n'est pas libre, celui-ci ne pourra être là deux mois durant, un tel autre n'est pas sûr", etc., j'ai proposé une courte liste de personnalités avec lesquelles je souhaitais travailler, dont faisait partie Kawka. Ce jeune chef me l'a lui-même annoncé : "Je me lance dans cette belle aventure". Quelle joie ! Dans cet opéra, il n'y a pas de voix d'homme ; j'ai décidé de placer un chœur d'hommes dans la fosse d'orchestre ou en coulisses pour une scène a cappella, pendant que deux des femmes s'invectivent sur le plateau.

Comment conçoit-on l'orchestre d'un opéra ?

J'ai eu un mal infini à composer cette œuvre, je l'avoue. J'ai écrit plusieurs opéras qui n'ont pas été joués, qui croupissent dans mes tiroirs, mais qui m'ont entraîné à cet exercice. La difficulté venait de l'absence absolue de dramaturgie - puisque le texte de Lagarce est avare en didascalies et indi-cations -, un côté intérieur à la Bergman, aussi fascinant que déroutant, et en même temps des traces de dérision venues de Beckett. Avoir la chance de produire l'œuvre sur une grande scène internationale m'a fait réfléchir
à l'utilisation de l'orchestre. Par des interventions musicales semi cham-bristes, plutôt que par une convocation constante de tout l'effectif, j'ai pu suggérer une dramaturgie, dans les alternance, les oppositions de timbres, etc. La 1ère scène requiert l'orchestre, la seconde un sextuor à cordes - mon souvenir de Capriccio de Strauss -, la troisième un septuor à vents virtuosissime, en coulisses, et ainsi de suite. Les musiciens d'orchestre n'acceptent pas naturellement un travail de soliste : nous allons réfléchir
à l'engagement de musiciens supplémentaires.

Pour la voix, vous aviez composé Pour mémoire et surtout Le tombeau
de Henri Ledroit
; pouvez-vous nous en parler ?


Pour mémoire n'est pas une pièce complètement aboutie ; je ne l'aime plus beaucoup, pour dire vrai. Le tombeau est plus intéressant. J'avais utilisé la voix de Henri Ledroit dans un spectacle fait à la Grande Halle de la Villette en 1986, avec le Groupe Vocal de France. C'était une commande de Maurice Fleuret en 1984, à l'époque Directeur de la musique. J'ai imaginé une sorte de bref acte d'opéra pour un ensemble vocal, un quatuor à cordes et un soliste. Après l'avoir entendu dans Monteverdi, j'ai choisi Ledroit dont j'adorais le timbre et le grand charisme théâtral. J'ai mis deux ans à
le convaincre. Hélas, il est mort quelque temps plus tard. Philippe Herreweghe, alors plongé dans les cantates de Bach et non dans le répertoire contemporain, a proposé de me prêter son orchestre pour faire quelque chose à sa mémoire. Nous avons eu le financement de quatre festivals coproducteurs. Ainsi est né Le Tombeau de Henri Ledroit, construit sur la traduction française du Dies irae par Jean de La Fontaine, que m'avait fait connaître Jean-Pierre Derrien. Le chœur de La Chapelle Royale a été exceptionnellement bien préparé par Joël Suhubiette, Isabelle Poulenard nous a prêté sa voix, et la première eut lieu au Théâtre de Metz durant les Rencontres Internationales de Musiques Contemporaines. On le fit ensuite au festival de Lille, à l'église Notre-Dame de Bonne-Aventure, pour le Festi-val d'Art Sacré du Vieux Lyon et au Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Enfin, le label FY-Solstice a souhaité rendre un hommage discographique
à Henri Ledroit, et l'enregistrement qui avait été fait lors du dernier concert est devenu disque. C'est ma dernière expérience publique de l'art lyrique, qui pourtant avait été mon rêve d'enfance.



© jacqueslenot.net






Des Clameurs de 1969 au 4ème Quatuor à cordes, on constate la très grande importance d'une écriture chambriste dans votre œuvre. Quel imaginaire sonore cela implique-t-il ?


Quand j'écris pour des effectifs réduits, je peux me permettre la virtuosité
et l'extravagance. Il y a une implication véritable des musiciens qui veulent défendre telle œuvre, ce qui n'est naturellement pas du tout le cas des musi-ciens d'orchestre auxquels on l'impose. J'ai beaucoup écrit par groupes de pièces qui se suivent, palliant mon souci de toujours du développement. On peut se distinguer a contrario de l'histoire de la musique en ne développant pas, en apposant des objets sonores non reliés à un discours ; mais si l'on admet un discours, le discours impliquant le sens, on finit par raconter quel-que chose, ce qui revient à dire : développer. Donc, si l'on développe, on ouvre la voie à la fameuse question : qu'avez-vous voulu dire ?
Ce propos-là ne m'a jamais concerné. Je tiens le propos secret, en musi-que, et sans sous-titres. À force d'écrire, j'ai trouvé un certain art du dévelop-pement, mais à travers un parcours de plusieurs petites pièces formant un cycle.

D'ailleurs, plusieurs cycles sont observables dans votre trajet de compositeur ; les Allégories d'exil, les Utopia, enfin les Trois livres d'orgue

Oui. Plutôt que de me sentir incapable de développer au sein d'une œuvre, ce qui n'a rien d'agréable, j'opérais autrefois par prolifération du matériau
en des effectifs successifs, formant une sorte d'œuvre gigogne. Il n'est donc pas tout à fait juste, de ce point de vue, de parler de cycle. Du reste, c'était plus de l'ordre de l'utopie, puisque ces œuvres n'ont jamais été jouées sous forme de cycle, toutes ensemble. C'était une vue de l'esprit, sans doute. Pour l'orgue, le mot livre m'a toujours fasciné. Contrairement à Boulez, il ne me vient pas de Mallarmé, mais du Livre d'Orgue français du 17ème siècle, principalement de Nicolas de Grigny. J'ai voulu tenter de me glisser dans
ce moule. Cette idée du livre est à la fois plus juste et plus actuelle que
celle du cycle ; elle traverse également mes cahiers d'Études ou mes Préludes pour piano, qu'elle relie, d'ailleurs. Mais je n'ai plus aujourd'hui cette envie de tracer un parcours de plusieurs pièces venues d'un même potentiel. J'assume volontiers la contradiction de mes inspirations. Par exemple, j'ai beaucoup écrit cette année, et précisément des choses extrêmement différentes les unes des autres.

Dois-je entendre que cette particularité, du cycle au livre, pourrait en partie définir votre esthétique ?

À présent, je peux dire que mon langage est constitué. Il vient de ce qu'on appelle la musique sérielle. J'ai pris les choses telles qu'elles ont été re-
çues à la mort de Webern, en 1945 (année de ma naissance). Boulez a fait ceci avec la série, Nono en a fait cela, Stockhausen autre chose encore. Aujourd'hui, la série a été dérivée par d'autres, comme Elliott Carter. Je ne revendique pas une indépendance de choix par rapport à cette question, partant du fait que je ne me prends pas pour un inventeur, mais pour quel-qu'un qui puise, dans ce qui est déjà fait, une matière à satisfaire un ima-
ginaire sans cesse en mouvement. Le chemin de Lachenmann, celui de Gérard Pesson, à sa manière, ne sont certes pas les miens. Pourtant, j'en suis proche par la pensée, puisque j'ai écrit de nombreuses pièces que fort peu d'événements traversent, ou alors uniquement des incidents hystéri-ques qui sortent de la piste avec violence, dans une provocation théâtrale que j'appelle extravagance. Le peu, le gris, le presque rien, vous pouvez le voir constamment dans mon œuvre. Même si je me suis également servi
de la prolifération des cellules chez Ligeti, héritée encore de la série.

 

© charles dolfi-michels / intrada

Votre production soliste s'est précipitée, ces dernières années, poursuivant entre autres un appel présent dès les commencements aux vents (flûte, basson, clarinette, etc.) ; pourquoi ?

J'ai rencontré des gens extraordinaires. Je viens de fêter une collaboration de trente ans avec le pianiste et pédagogue Jacques Raynaut. Des musi-ciens m'ont demandé de la musique, que ce soit le violoncelliste Marc Coppey, le clarinettiste Nicolas Baldeyrou, et tout récemment le pianiste Winston Choi. Cette circonstance arrive en même temps que le surgis-sement d'une inspiration soliste, l'un nourrissant l'autre, bien sûr. Vincent Warnier savait que j'avais écrit beaucoup de musique d'orgue par le passé : il m'a donc sollicité pour une nouvelle œuvre. Le jeune pianiste canadien Winston Choi a exploré d'anciennes pièces pour piano dont beaucoup n'avaient jamais été jouées, et, au regard de son prodigieux enthousiasme, je lui en ai composées d'autres. Quant aux pièces antérieures pour vents, elles ont plutôt été, non pas commandées mais invitées, si l'on peut dire, par des responsables d'orchestres, d'ensembles, etc. Plus jeune, je ne connaissais pas les musiciens, et il n'est pas dans ma nature d'aller demander quelque chose à quelqu'un ; je n'ai jamais fait cette démarche. Du coup, le vrai travail de collaboration avec les solistes est chose récente.





En 1997, vous signiez un 1er Quatuor à cordes. Un second arrive
en 2001, un troisième deux ans plus tard, le 4ème l'année dernière. Pourrions-nous explorer avec vous le chemin que votre œuvre parcourt avec cette formation ? Avez-vous d'autres quatuors en gestation ?


En 1975, Harry Halbreich m'a commandé un quatuor pour le festival de Royan, bizarrement ; je dis bizarrement parce que j'étais encore un jeune compositeur. Fort de sa certitude que l'écriture d'un quatuor était obligatoire dans un parcours de musicien, il jugeait bon que je m'y essaie. À l'époque, j'avais travaillé avec Franco Donatoni et d'autres qui, comme lui, avaient une idée assez globale du quatuor, venue du structuralisme. Je me suis lancé dans l'écriture des Sept fragments pour quatuor à cordes, sachant que Royan, qui m'aimait bien, me commandait en même temps une oeuvre
pour le célèbre Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden. Et au prin-temps 1977, les deux œuvres se sont vertement ramassées !
Les 28 minutes de mes Fragments ont été créées dans la foulée du 1er Quatuor de Wolfgang Rihm, superbe partition de 45 minutes, par le Berner Streichquartett ; le public fut accablé par le climat austère, inabouti, assez interminable du mien, s'il faut tout dire. Le soir même, Ernst Bour et Baden Baden jouaient ma Sinfonia entre la 3ème Symphonie de Henryk Gorecki et Lichtzwang (in memoriam Paul Celan) de Rihm ; la critique m'a littéralement détruit ! On offrait cet orchestre génial à l'instituteur de trente-deux ans que j'étais alors, qui comptait bien en profiter, et qui se grisait mégalomania-quement avec cette œuvre de trois quarts d'heure qui n'intéressa personne (rires) ! Face à ces deux échecs, je me suis naturellement interdit tout autre quatuor et encore plus symphonie.

Près de quinze ans plus tard, pour les soixante ans de mon maître
Sylvano Bussotti, je me risquais à Trois mouvements qui se trouvaient être écrits pour quatuor sans que je le mentionne précisément. Après une fête que nous lui faisons au Théâtre du Rond-Point (Paris), Bussotti me deman-de de déposer la partition à son hôtel. Bien sûr, je remets l'œuvre pour lui à la réception de ce grand hôtel de la rue de Rivoli : il n'a jamais pu mettre la main dessus ! Nous avons appris ce jour-là, après maintes recherches, qu'un quatre étoiles pouvaient perdre des plis importants…
La malédiction se confirmait.

Après cinq ans passés dans le Gers, j'ai vécu dans le pavillon d'un château que me prêtait un mécène, dans le Nord-Pas-de-Calais ; j'ai passé là quatre années fructueuses dans le plus grand calme. J'y ai beaucoup écrit, et un beau jour, je me suis dit : "je suis seul, je suis protégé, je réfléchis, personne ne me dérange, n'est-il pas temps de me poser à nouveau la question du quatuor à cordes ?" Sans commande, sans suggestion de qui que ce soit, j'ai composé un quatuor dans ces conditions idéales. Un soir où elle joue ma musique, Dominique My me trouvant fatigué, je lui parle de l'écriture fiévreuse de ce quatuor ; elle veut le voir, je le lui montre, et elle décide de le monter avec les musiciens de l'ensemble Fa dans le cadre d'une tournée aux USA, de sorte qu'il est très vite créé au Musée Guggenheim, à New York, en décembre 1998. Au retour, Dominique My l'a fait rejouer ici et là, m'invitant à l'appeler 1er Quatuor, persuadée qu'elle était que j'allais continuer à écrire pour cette formation. Très tôt ensuite, j'ai en effet composé un 2ème Quatuor que les Rosamonde ont enregistré pour Intrada. Le 11 septembre 2001, alors que j'étais occupé par l'écriture d'un Troisième Concerto pour piano,
le compositeur Philippe Fénelon me téléphone de Barcelone et me dit : "Jacques, tu devrais allumer la télé ; il se passe une chose inouïe" ;
je bougonne - parce que je suis concentré sur mon travail et que je n'imagine rien qui m'oblige à allumer la télévision l'après-midi -, il insiste : "vraiment, tu devrais allumer !". J'allume… et vous connaissez la suite ! Du coup, j'abandonne le concerto, et l'état dans lequel l'événement me plonge nécessite que, pour reconstituer les morceaux allégoriques de cette sévère chute des tours jumelles new-yorkaises, je me lance dans un nouveau quatuor à cordes. Plus tard, pour son mariage, j'offre à Eric Tanguy un quintette avec piano que le quatuor Rosamonde et Vahan Mardirossian jouent aux Flâneries Musicales de Reims ; je leur montre la partition de ce nouveau quatuor, et ils décident de s'y essayer. De fait, ils l'enregistrent en 2003, le disque sort quelques mois plus tard, et ils le créent publiquement lors du concert anniversaire [17 novembre 2005 : lire notre chronique].

Le violoncelle Marc Coppey - pour qui j'ai écrit La vie éternelle rayonne sur les feuilles du jardin, qu'a commandé l'Orchestre Philharmonique de Liège - directeur artistique du Festival de Musique de Chambre de Colmar me fait appeler ; ayant eu vent de l'existence du 2ème Quatuor, il me demande si j'accepterais d'en composer un 3ème. Me retirant une quinzaine de jours dans le Gers, le 3ème Quatuor s'y écrit presque de lui-même, mais encore dans le prolongement de l'opéra que je venais d'achever. Créé à Colmar en mars 2003, il fut rejoué avec le 3ème de Schumann, par les quatre merveil-leux jeunes musiciens italiens qui constituent le Quatuor Prometeo, en juin 2005 à Avignon.

À la mémoire de l'organiste Jean Boyer, je conçus les Cinquante-quatre fragments sur la déploration du Christ pour un concert donné le même jour au Musée du Petit Palais d'Avignon où l'on peut admirer, parmi les tableaux de la collection Campana, l'impressionnante toile de Ambrogio da Fossano
(Il Bergonone), avec son Christ verdâtre. J'ai écrit une partition pour neuf instrumentistes que j'ai engagés dans la région. Le 1er violon y était tenu par Cordelia Palm ; il se trouve qu'elle a constitué un quatuor avec des
amis, et qu'elle m'a demandé d'imaginer une nouvelle œuvre, qu'elle souhaitait moins difficile que le 3ème Quatuor, moins implacable que
le 1er, etc. Entre-temps, j'ai dédié mon 4ème Quatuor à Françoise Thinat,
la créatrice du Concours de Piano XXe siècle d'Orléans, à qui je dois la rencontre avec Winston Choi. Puis j'ai repensé à Cordelia Palm : de son idée vient donc de naître mon 5ème Quatuor. Ces deux dernières œuvres n'ont pas encore été créées à ce jour.


bergognone : la déploration du christ avec saint jean-baptiste
© a. guerrand / avignon, musée du petit palais

Pourquoi n'avez-vous pas travaillé avec l'électronique ?

Etrangement, j'ai refusé deux opportunités majeures dans ma vie, sans doute par manque de maturité. Grâce à Olivier Messiaen, j'ai été joué pour
la première fois et avec succès au festival de Royan par l'Orchestre National de l'ORTF ; j'avais vingt ans. À l'issue du concert, il m'invite à rejoindre sa classe au conservatoire à la rentrée suivante ; j'ai refusé.
À la fin des années soixante-dix, Pierre Boulez, qui ne me connaissait pas, choisit une œuvre que j'avais envoyée au comité de lecture. Il me fit réécrire la partition, préparer un nouveau matériel, et créa Dolcezze ignote all'estasi (Allégorie d'exil IV) en mars 1980. À la sortie du concert, au Théâtre de la Ville, à Paris, où l'Ensemble Intercontemporain avait également joué l'Opus 9 de Schönberg et deux oeuvres d'Hugues Dufourt et Elliott Carter, Boulez me demanda si j'étais content. Je répondis que oui. "Pas moi, ajouta-t-il. Il y a chez vous un potentiel non utilisé. Savez-vous ce que l'on fait à l'Ircam ?". Et là, j'ai répondu : "ça ne m'intéresse pas". Cela ne l'empêcha pas de faire diriger mon Pour mémoire III avec l'Orchestre de Paris en 1983 par Daniel Barenboïm, en remplacement du Surgir de Hugues Dufourt, pas encore prêt. Et je viens de lui dédier Alto contralto, pour son quatre-vingtième anniversaire. Néanmoins, ces deux refus m'ont isolé de la recherche musicale de l'Ircam et écarté de l'héritage de Messiaen.

 

© charles dolfi-michels / intrada





Entre Allégories d'exil, Un soleil obscur à la cime des vagues, Dans le tumulte des flots, We approach the Sea, Aux antiques rives heureuses, etc., certains titres de votre œuvre renvoient-ils à une poétique de l'insularité ?


Peut-être… Je suis né à Saint-Jean d'Angély, en Charente Maritime, à soixante kilomètres de la mer. Or, mes parents ne sont pas de la région.
Ma mère est née dans la vallée de la Marne et mon père près de Besançon, dans une famille d'horlogers qui s'installa plus tard dans cette même vallée. Démobilisé après l'armistice de 1940, il retrouva près de La Rochelle ma future mère, connue auparavant dans ce village champenois, poussée elle aussi avec ses parents par la botte allemande, lors de l'exode. Ils s'épou-
sèrent et eurent trois enfants dont vous avez un exemplaire devant vous !
Ils n'étaient donc pas du tout atlantiques. Ma mère, fille d'un serrurier et maréchal- ferrant, garda toute sa vie une extrême nostalgie de son
village champenois et de sa famille restée là ; mon père ne parlait que
de sa Franche-Comté et de sa mère qui venait du canton de Vaud, en Suis-se. Ils étaient des gens de l'Est, de l'intérieur, qui n'avaient aucune idée de la mer. Je suis né en 1945, et lorsque j'étais petit - dans cette famille qui avait à se reconstruire après guerre, qui n'était pas riche - j'entendais toujours dire : "lorsqu'on aura une voiture, on ira à la mer". Elle n'était qu'à soixante kilomètres, mais les parcourir était regardé comme une épreuve. Avant que l'on ait une voiture à nous, nous avons cependant pu aller au moins une fois voir la mer : c'était à Royan, ville complètement rasée par
le bombardement des troupes alliées, le 5 janvier 1945, pour réduire une poche de résistance allemande. J'ai donc fait, à cinq ou six ans, l'amalgame d'une ville en ruine et de la mer.

Pour l'anecdote, en 1982, j'ai pris le train avec Jean-Pierre Derrien pour
aller chez ses parents, à Concarneau, en Bretagne ; il fallait alors plus de
six heures pour faire ce trajet depuis Montparnasse. Arrivé à Redon, le train a commencé à prendre du retard à cause d'une inondation. Pour rire, j'ai dit : "We approach the Sea !" - moi qui ne parle pas du tout anglais - ce qui vous explique ce faux idiome qu'évoque le titre de l'œuvre pour piano composée pendant le séjour breton qui suivit.

La première fois que je suis allé à New York, en décembre 1998, pour la création de mon 1er Quatuor, je dormais dans les hauteurs ouest de la ville, non loin de l'Université Columbia. Le soir même de mon arrivée, n'arrivant pas à dormir à cause du décalage horaire et de l'excitation de me trouver là, j'ai descendu Broadway à pied - le sentier des indiens - pour aller voir la mer à la pointe de Manhattan, face à la Statue de la Liberté, parcourant pour ce faire cette énorme distance. Lorsque j'ai atteint Battery Park, il y avait du vent, le jour s'était levé, il faisait beau et froid, le ciel était complètement bleu, l'océan battait les flancs de New York, et c'était tout simplement magnifique !


battery park, new york © roving rube 2003

 

Dans ma drôle d'histoire avec la mer, je ne sais pas précisément si
l'on peut parler d'insularité, d'isolement ou d'exil, mais pour moi qui ne suis absolument pas marin, qui déteste l'eau, qui nage très mal, qui ai horreur des piscines, qui ne me pose jamais sur une plage, je connais une étrange fascination pour le vent, le mouvement de l'eau, les tempêtes, partant que
la mer y demeure intimement liée à la mort. En vous parlant de tout cela, je pense à De la destruction comme élément de l'histoire naturelle, le texte magistral de Sebald où il raconte l'effroyable bombardement de Hambourg, tressant une sorte de parabole entre la mer où se jetaient les brûlés, le feu et l'anéantissement. Je ne saurais vous en dire plus : votre question touche en moi une chose qui nécessiterait une exploration plus profonde, peut-être…

propos recueillis le 16 novembre 2005 par Bertrand Bolognesi

 

 

 

 

 

 


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