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L'uvre
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chronologie
1966
Diaphanéis
cordes et percussions
1968
Barbelés intérieurs
deux pianos et ensemble
1969
Traces
violoncelle
Per Tre
trio à cordes
Clameurs
cinq instruments
Avventi
ensemble
Versants
cordes
1971
Cinq sonnets de Louise Labé
soprano, haute-contre et cinq
instruments
A.S.C.
piano et ensemble
1ère Sonate
piano
1972
Immer
deux pianos et percussions
Oper'Avventi
sextuor vocal et orchestre
Versants-Traces
cordes
1973
Karl Jubilate
violoncelle
Beau calme nu
flûte
La notte soffre
hautbois
De elegia prima
choeur et cordes
In illo tempore
ensemble
Avventi - Ballet
orchestre
1974
E anela l'alba
clarinette
Frammento per l'armonia della notte
alto et harpe
Solacium
huit instruments
Et incarnatus est
flûte, hautbois, clarinette et ensemble
Karl Exultate
soprano et orchestre
Air de concert
mezzo-soprano et orchestre
Amarlied
violoncelle et orchestre
Querimonia
violoncelle et orchestre
1976
Comme au loin
ensemble
Océan captif
ensemble
Sette Frammenti
quatuor à cordes
1977
Sinfonia
orchestre
Variations
orchestre
1978
D'Obscures étoiles
piano
2ème Sonate
piano
Essai de voix
hautbois
The Julian Trio
flûte, violoncelle et piano
Enclaves
violoncelle et orchestre
1979
3ème Sonate
piano
Est-ce le vent ?
violoncelle et piano
Sablier noir (17 mélodies)
mezzo-soprano et piano
1980
4ème Sonate
piano
Un grand principe de violence commandait
ensemble
L'Ere du vaisseau
chur et orchestre
1981
Cités de la nuit
piano
L'Ange au sourire
basson
Dal dolce pianto al doloroso riso
baryton et piano
D'Autres Belvédères
chur et ensemble
1982
We approach the sea
piano
Echappée
alto et piano
Sonate
violoncelle et piano
Im fröhlichen Ton
douze violoncelles
Dans le tumulte des flots
version 1 sextuor à cordes
version 2 ensemble
1983
Stabat Mater
cinq voix et ensemble baroque
Un enchaînement si prolongé
de la grâce
chur
1984
Migrations/dipe
violoncelle
Nuit d'Eté
violoncelle et ensemble
1985
Parmi les hiérarchies des anges
alto, orgue et orchestre
1986
Aux antiques rives heureuses
flûte et violoncelle
Cir(c)é
hautbois d'amour
1987
De la mélancolie
alto
Tombeau de Szymanowski
deux pianos
Quintette vent
Uraeus
violon et quintette à cordes
Celui qui est couronné
haute-contre et ensemble
Concerto
ensemble
In lieblicher Blaüe
orchestre
1988
Heureux les vents qui fuient vers les jardins
orgue
Der Einzige
sept instruments
Aux rives ultérieures
violon et ensemble
Tombeau de Henri Ledroit
soprano, voix solistes, chur et ensemble
1989
De la mélancolie
alto
Auf Naxos
flûte et harpe
Trio
cor, violoncelle et piano
Sur le ton de la joie
cinq instruments
Pensieri dolenti
orgue et sextuor à cordes
La Défaite de Chosroès
violoncelle et ensemble
1990
Maurice Fleuret : In Memoriam
orgue et octuor à vent
Livre de violes
1991
Conciliateur
flûte alto
Esquisses
orgue
Deux pièces de fantaisie
orgue
2ème Concerto
piano et orchestre
1992
Cavatine
violoncelle et quintette à cordes
Le chant de Memnon
flûte et orchestre
Au bord des fleuves de Babylone
orgue et orchestre
1993
La Victoire de Héraclius
orgue
Trois pièces dites "de Rome"
orgue
1994
Habiter la terre en poète
flûte piccolo et piano
Possible pure land emblem
deux pianos
Paysage avec figures absentes
cinq instruments
1995
Trois pièces
alto et piano
Capriccio
flûte et ensemble
Intermezzo
cor et orchestre
Là eussent-dû être des
roses
orchestre
1996
Cahier D'Orgue
Fantaisies et pièces en trio
orgue
Distant voices
saxophone et piano
In lovely blueness
violoncelle et piano
Harmonie
flûte, violon et piano
Pien di quella ineffabile dolcezza
flûte, vibraphone et piano
Quasi una partita
quintette à vents
Hommage à Schubert
orchestre
1997
Le Sylphe
flûte, cor et harpe
1er Quatuor à cordes
L'Oiseau prophète
flûte, piano et voix d'enfants
Paysages de fantaisie
ensemble
1998
Quasi sospeso
violon, violoncelle et piano
Floris Music
cinq instruments
Vogel als Prophet
cinq instruments
O alter Duft
sept instruments
Quasi una serenata
alto et ensemble
Wie aus der Ferne
violoncelle et ensemble
La vie éternelle rayonne sur les
feuilles du jardin
violoncelle et orchestre
AL OL
orchestre
1999
La nuit venue
flûte et harpe
Vivacissimo
flûte et piano
Surge, aquilo
basse et orgue
L'Infinito
soprano et cinq instruments
La nuit
chur et orchestre
Roberto Zucco
opéra
2000
Larghetto con tenerezza
violon, violoncelle et piano
Pour un qui est allé loin de s'amie
mezzo-soprano et piano
Le ciel brûle d'étoiles
orgue et cuivres
2001
Là-bas
piano
Les merveilleux nuages
flûte piccolo et piano
2ème Quatuor à cordes
O beaux yeux bruns
soprano, flûte, violon, vibraphone et piano
Sept sonnets de Louise Labé
Choeur
Dans la continuité des Parques
orchestre
2002
Scogli
basson
Aura
piano
Esquif
alto et piano
Aria
violon et trio à cordes
Omaggio a Donatoni
flûte, violon et violoncelle
Allegretto gioviale
piano et quatuor à cordes
2003
Tormentoso
clarinette
3ème Quatuor à cordes
Inquieto
piano et quatuor à cordes
J'étais dans
ma maison et j'attendais
que la pluie vienne
opéra
Mehr Licht
installation sonore
2004
Burrascoso
piano
L'esprit de solitude
piano
Light Observation Field
flûte
Mon royaume n'est pas de ce monde
orgue
4ème Quatuor à cordes
Cinquante quatre fragments sur
la Déploration du Christ
neuf instruments
2005
Il meraviglioso, anzi
alto
5ème Quatuor à cordes
Chiaroscuro
version 1 - piano et orchestre
version 2 - piano et ensemble
livres [cycles]
Allégories
d'exil - 1976 à 1978
1 - Exergue
violoncelle et ensemble
2 - Epitaphe
ensemble
3 - Piangendo
piano
4 - Dolcezze ignote all'estasi
ensemble
5 - Espace latent
piano et ensemble
6 - Célébration
trio à cordes
7 - Espace de conflit
mezzo-soprano et ensemble
8 - Dans la rue du Jeune Anacharsis
flûte et piano
9 - Airs variés dans un paysage
quatre flûtes
10 - Epilogue
orchestre
Belvédères
- 1979 à 1982
1- piano
2 - piano
3 - clarinette
4 - piano
Pour Mémoire
- 1980
1 - piano et orchestre
2 - soprano et orchestre
3 - cordes
L'Esprit des lieux
- 1981
Livre I
1 - La mer à longs traits
s'est retirée de mes songes
clarinette et ensemble
2 - La bourrasque emporte
ses funérailles vers la mer
violoncelle et ensemble
3 - Bientôt le soleil retrouvera
ses antiques disciples
harpe et ensemble
4 - Où la brume venue de la mer
ondoyait près de l'horizon
ensemble
Livre II :
1 - Comme de ce pur instant de mer
qui précède la brise
trois clarinettes
2 - Un soleil obscur à la cime des vagues
ensemble
3 - Le vent du soir ramène
sa dépouille vers la grève
ensemble
4 - A l'aube, le rivage
ensemble
Utopia glossa -
1981 à 1983
1 - piano
2 - alto
3 - flûte, alto et piano
4 - flûte basse
5 - cinq instruments
6 - Utopia Parafrasi
ensemble
Livres d'Orgue
1 - 1982-1990
2 - 1992-1994
3 - 1994-1995
Livre des Dédicaces - 1987
Etudes pour piano
1986 à 1989
Lied - 1986 à
1987
1 - clarinette en la et piano [Brahms]
2 - violoncelle et piano [Szymanowski]
3 - clarinette, violoncelle et piano [Strauss]
4 - violon, flûte, hautbois, basson [Lambert]
5 - hautbois, cor, piano et sextuor à cordes [Mozart]
6 - clarinette en la, violoncelle et piano [Bach]
7 - basson, contrebasse, harpe, piano [Bachmann]
8 - ensemble [Bach]
9 - clarinette et ensemble
Préludes
pour piano
1986 à 1996 ; révisées en 2003
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Après avoir ouvert leurs portes à
ses débuts prometteurs, au milieu
des années soixante-dix, les salles de concerts et festivals
semblent
avoir quelque peu oublié Jacques Lenot. Pourtant, après
avoir été instituteur pendant dix ans, cet homme n'a
jamais rien fait d'autre que composer de la musique. Régulièrement,
quelques relais se sont maintenus entre son u-vre et le public,
bien minces au regard d'une prolixité étonnante. Grâce
à Florent Gaume que nous saluons sur cette page, nous avons
eu le plaisir
de le rencontrer... et de lui souhaiter un heureux anniversaire
! Tous nos remerciements, également, à Madame Christiane
Coulet.
© charles dolfi-michels / intrada
Dans un peu plus d'un an, le Grand Théâtre de Genève
créera J'étais dans ma maison et j'attendais que
la pluie vienne. Quel regard l'écriture de cet opéra
vous a-t-elle fait porter sur votre parcours de compositeur, et
quel
y a été le rapport à la voix ?
J'ai toujours été attiré par la scène
et le travail vocal.
L'expression scénique, le rapport physique du chanteur avec
la scène,
le lien avec le texte et la musique, me passionnent. Le problème
essentiel reste la difficulté d'y accéder. Le parcours
est extrêmement compliqué : trou-ver un sujet, l'imposer,
convaincre ensuite une maison qui le produise m'a pris des
années. Le projet Lagarce vient après presque dix
ans de collabo-ration avec la direction de l'Opéra de Genève
qui, auparavant, était à Nancy. J'ai connu plusieurs
échecs avec les propositions antérieures : l'adéquation
entre ma musique et les autorisations nécessaires pour utiliser
les textes, libres ou non - puisque, m'étant toujours intéressé
au théâtre contemporain, je voulais mettre en musique
des textes actuels. C'est une démarche épi-neuse qui
a généré des mésaventures telles que
mon travail s'en est trouvé retardé. Le dernier projet
masque en fait une grande forêt : avant lui, de nombreux autres
n'ont pu aboutir. Vous savez que les maisons d'opéra programment
les choses très longtemps à l'avance ; du coup, le
moindre retard dans l'évolution de votre travail est rédhibitoire.
Pour ce qui est de la pièce de Jean-Luc Lagarce, j'ai eu
l'autorisation de choisir plusieurs textes. J'ai commencé
deux opéras sur deux pièces différentes. C'est
finalement Jean-Marie Blanchard, le patron de Genève, qui
m'a activement invité à choisir. Je n'ai pas connu
Lagarce. C'est grâce à Martin Kaltenecker que
j'ai abordé son uvre. J'ai tout lu et y ai trouvé
une certaine communauté d'esprit, si bien qu'après
avoir rencontré l'éditeur (et exécuteur testamen-taire),
je me suis lancé dans cette aventure. Aujourd'hui, l'opéra
est écrit,
la distribution arrêtée, le chef engagé, ainsi
que le metteur en scène, Christophe Perton. Les décisions
ne sont pas encore totalement prises en ce qui concerne certains
points du futur spectacle, mais Christophe Perton, qui, lui, a connu
Jean-Luc Lagarce, a déjà une idée très
précise de qui pourraient être les cinq femmes de la
pièce.
Comment décide-t-on des voix, lorsqu'on
écrit un opéra ?
Le directeur des études musicales de l'Opéra de Genève
m'aide en
amont sur la partition, depuis presque trois ans déjà,
afin que je puisse
tout simplement donner une voix à chaque personnage. Car
il s'agit bien
de cela ! Est-ce que les écrivains de théâtre
se posent précisément cette question de la voix ?
Je l'ignore ; mais nous, compositeurs, avons à définir
une voix exactement référencée à chaque
rôle. Il convient de connaître un peu la situation :
cinq femmes sont réunies ; l'auteur précise qu'il
y a une mère, une plus vieille, sans dire qu'elle
pourrait être le mère de la mère, et trois surs.
On peut donc penser que les surs sont filles de cette mère,
mais ce n'est pas sûr pour autant. Les cinq femmes se lamentent
parce qu'un homme, éventuellement frère, fils et petit-fils,
qui avait autrefois été mis dehors par le père
pour des raisons qu'on ignore, revient à la maison pour leur
dire quelque chose de très important qu'il ne dira finalement
pas. En fait, bien qu'on parle sans cesse de ce personnage et qu'on
l'attende, on ne le verra jamais sur scène. Progressivement,
l'on comprendra que, jeune et atteint d'une maladie dont Lagarce
est mort en 1995, il revient pour mourir. Mais cela aussi reste
dans un troublant non-dit. Chez ces cinq femmes, j'ai vu une hiérarchie
qui m'a invité à imaginer une échelle des voix.
Nous avons connu également des avatars avec les chefs d'orchestre.
Choisir un chef trois ans à l'avance, exiger qu'il soit présent
pendant deux mois pour les répétitions, ce qui est
effroyablement difficile dans un planning de maestro, n'est
pas chose aisée. Finalement, c'est Daniel Kawka qui dirigera
la création. Avec l'Ensemble Orchestral Contemporain, il
a créé une de mes anciennes pièces, qui n'avait
encore jamais été donnée. Donc, quand Genève
m'a dit : "untel n'est pas libre, celui-ci ne pourra être
là deux mois durant, un tel autre n'est pas sûr",
etc., j'ai proposé une courte liste de personnalités
avec lesquelles je souhaitais travailler, dont faisait partie Kawka.
Ce jeune chef me l'a lui-même annoncé : "Je
me lance dans cette belle aventure". Quelle joie ! Dans
cet opéra, il n'y a pas de voix d'homme ; j'ai décidé
de placer un chur d'hommes dans la fosse d'orchestre ou en
coulisses pour une scène a cappella, pendant que deux
des femmes s'invectivent sur le plateau.
Comment conçoit-on l'orchestre d'un
opéra ?
J'ai eu un mal infini à composer cette uvre,
je l'avoue. J'ai écrit plusieurs opéras qui n'ont
pas été joués, qui croupissent dans mes tiroirs,
mais qui m'ont entraîné à cet exercice. La difficulté
venait de l'absence absolue de dramaturgie - puisque le texte de
Lagarce est avare en didascalies et indi-cations -, un côté
intérieur à la Bergman, aussi fascinant que déroutant,
et en même temps des traces de dérision venues de Beckett.
Avoir la chance de produire l'uvre sur une grande scène
internationale m'a fait réfléchir
à l'utilisation de l'orchestre. Par des interventions musicales
semi cham-bristes, plutôt que par une convocation constante
de tout l'effectif, j'ai pu suggérer une dramaturgie, dans
les alternance, les oppositions de timbres, etc. La 1ère
scène requiert l'orchestre, la seconde un sextuor à
cordes - mon souvenir de Capriccio de Strauss -, la troisième
un septuor à vents virtuosissime, en coulisses, et
ainsi de suite. Les musiciens d'orchestre n'acceptent pas naturellement
un travail de soliste : nous allons réfléchir
à l'engagement de musiciens supplémentaires.
Pour la voix, vous aviez composé
Pour mémoire et surtout Le tombeau
de Henri Ledroit ; pouvez-vous nous en parler ?
Pour mémoire n'est pas une pièce complètement
aboutie ; je ne l'aime plus beaucoup, pour dire vrai. Le tombeau
est plus intéressant. J'avais utilisé la voix de Henri
Ledroit dans un spectacle fait à la Grande Halle de la Villette
en 1986, avec le Groupe Vocal de France. C'était une commande
de Maurice Fleuret en 1984, à l'époque Directeur de
la musique. J'ai imaginé une sorte de bref acte d'opéra
pour un ensemble vocal, un quatuor à cordes et un soliste.
Après l'avoir entendu dans Monteverdi, j'ai choisi Ledroit
dont j'adorais le timbre et le grand charisme théâtral.
J'ai mis deux ans à
le convaincre. Hélas, il est mort quelque temps plus tard.
Philippe Herreweghe, alors plongé dans les cantates de Bach
et non dans le répertoire contemporain, a proposé
de me prêter son orchestre pour faire quelque chose à
sa mémoire. Nous avons eu le financement de quatre festivals
coproducteurs. Ainsi est né Le Tombeau de Henri Ledroit,
construit sur la traduction française du Dies irae
par Jean de La Fontaine, que m'avait fait connaître Jean-Pierre
Derrien. Le chur de La Chapelle Royale a été
exceptionnellement bien préparé par Joël Suhubiette,
Isabelle Poulenard nous a prêté sa voix, et la première
eut lieu au Théâtre de Metz durant les Rencontres Internationales
de Musiques Contemporaines. On le fit ensuite au festival de Lille,
à l'église Notre-Dame de Bonne-Aventure, pour le Festi-val
d'Art Sacré du Vieux Lyon et au Théâtre des
Champs-Elysées à Paris. Enfin, le label FY-Solstice
a souhaité rendre un hommage discographique
à Henri Ledroit, et l'enregistrement qui avait été
fait lors du dernier concert est devenu disque. C'est ma dernière
expérience publique de l'art lyrique, qui pourtant avait
été mon rêve d'enfance.

Des Clameurs de 1969 au 4ème Quatuor à cordes,
on constate la très grande importance d'une écriture
chambriste dans votre uvre. Quel imaginaire sonore cela implique-t-il
?
Quand j'écris pour des effectifs réduits, je peux
me permettre la virtuosité
et l'extravagance. Il y a une implication véritable des musiciens
qui veulent défendre telle uvre, ce qui n'est naturellement
pas du tout le cas des musi-ciens d'orchestre auxquels on l'impose.
J'ai beaucoup écrit par groupes de pièces qui se suivent,
palliant mon souci de toujours du développement. On peut
se distinguer a contrario de l'histoire de la musique en
ne développant pas, en apposant des objets sonores non reliés
à un discours ; mais si l'on admet un discours, le discours
impliquant le sens, on finit par raconter quel-que chose, ce qui
revient à dire : développer. Donc, si l'on développe,
on ouvre la voie à la fameuse question : qu'avez-vous
voulu dire ?
Ce propos-là ne m'a jamais concerné. Je tiens
le propos secret, en musi-que, et sans sous-titres. À force
d'écrire, j'ai trouvé un certain art du dévelop-pement,
mais à travers un parcours de plusieurs petites pièces
formant un cycle.
D'ailleurs, plusieurs cycles sont observables
dans votre trajet de compositeur ; les Allégories d'exil,
les Utopia, enfin les Trois livres d'orgue
Oui. Plutôt que de me sentir incapable de développer
au sein d'une uvre, ce qui n'a rien d'agréable, j'opérais
autrefois par prolifération du matériau
en des effectifs successifs, formant une sorte d'uvre gigogne.
Il n'est donc pas tout à fait juste, de ce point de vue,
de parler de cycle. Du reste, c'était plus de l'ordre de
l'utopie, puisque ces uvres n'ont jamais été
jouées sous forme de cycle, toutes ensemble. C'était
une vue de l'esprit, sans doute. Pour l'orgue, le mot livre
m'a toujours fasciné. Contrairement à Boulez, il ne
me vient pas de Mallarmé, mais du Livre d'Orgue français
du 17ème siècle, principalement de Nicolas de Grigny.
J'ai voulu tenter de me glisser dans
ce moule. Cette idée du livre est à la fois
plus juste et plus actuelle que
celle du cycle ; elle traverse également mes cahiers
d'Études ou mes Préludes pour piano,
qu'elle relie, d'ailleurs. Mais je n'ai plus aujourd'hui cette envie
de tracer un parcours de plusieurs pièces venues d'un même
potentiel. J'assume volontiers la contradiction de mes inspirations.
Par exemple, j'ai beaucoup écrit cette année, et précisément
des choses extrêmement différentes les unes des autres.
Dois-je entendre que cette particularité,
du cycle au livre, pourrait en partie définir
votre esthétique ?
À présent, je peux dire que mon langage est constitué.
Il vient de ce qu'on appelle la musique sérielle.
J'ai pris les choses telles qu'elles ont été re-
çues à la mort de Webern, en 1945 (année de
ma naissance). Boulez a fait ceci avec la série, Nono en
a fait cela, Stockhausen autre chose encore. Aujourd'hui, la série
a été dérivée par d'autres, comme Elliott
Carter. Je ne revendique pas une indépendance de choix par
rapport à cette question, partant du fait que je ne me prends
pas pour un inventeur, mais pour quel-qu'un qui puise, dans ce qui
est déjà fait, une matière à satisfaire
un ima-
ginaire sans cesse en mouvement. Le chemin de Lachenmann, celui
de Gérard Pesson, à sa manière, ne sont certes
pas les miens. Pourtant, j'en suis proche par la pensée,
puisque j'ai écrit de nombreuses pièces que fort peu
d'événements traversent, ou alors uniquement des incidents
hystéri-ques qui sortent de la piste avec violence, dans
une provocation théâtrale que j'appelle extravagance.
Le peu, le gris, le presque rien, vous pouvez le voir constamment
dans mon uvre. Même si je me suis également servi
de la prolifération des cellules chez Ligeti, héritée
encore de la série.
© charles dolfi-michels / intrada
Votre production soliste s'est précipitée,
ces dernières années, poursuivant entre autres un
appel présent dès les commencements aux vents (flûte,
basson, clarinette, etc.) ; pourquoi ?
J'ai rencontré des gens extraordinaires. Je viens de fêter
une collaboration de trente ans avec le pianiste et pédagogue
Jacques Raynaut. Des musi-ciens m'ont demandé de la musique,
que ce soit le violoncelliste Marc Coppey, le clarinettiste Nicolas
Baldeyrou, et tout récemment le pianiste Winston Choi. Cette
circonstance arrive en même temps que le surgis-sement d'une
inspiration soliste, l'un nourrissant l'autre, bien sûr. Vincent
Warnier savait que j'avais écrit beaucoup de musique d'orgue
par le passé : il m'a donc sollicité pour une nouvelle
uvre. Le jeune pianiste canadien Winston Choi a exploré
d'anciennes pièces pour piano dont beaucoup n'avaient jamais
été jouées, et, au regard de son prodigieux
enthousiasme, je lui en ai composées d'autres. Quant aux
pièces antérieures pour vents, elles ont plutôt
été, non pas commandées mais invitées,
si l'on peut dire, par des responsables d'orchestres, d'ensembles,
etc. Plus jeune, je ne connaissais pas les musiciens, et il n'est
pas dans ma nature d'aller demander quelque chose à quelqu'un
; je n'ai jamais fait cette démarche. Du coup, le vrai travail
de collaboration avec les solistes est chose récente.

En 1997, vous signiez un 1er Quatuor à cordes. Un
second arrive
en 2001, un troisième deux ans plus tard, le 4ème
l'année dernière. Pourrions-nous explorer avec vous
le chemin que votre uvre parcourt avec cette formation ? Avez-vous
d'autres quatuors en gestation ?
En 1975, Harry Halbreich m'a commandé un quatuor pour le
festival de Royan, bizarrement ; je dis bizarrement parce
que j'étais encore un jeune compositeur. Fort de sa certitude
que l'écriture d'un quatuor était obligatoire dans
un parcours de musicien, il jugeait bon que je m'y essaie. À
l'époque, j'avais travaillé avec Franco Donatoni et
d'autres qui, comme lui, avaient une idée assez globale du
quatuor, venue du structuralisme. Je me suis lancé dans l'écriture
des Sept fragments pour quatuor à cordes, sachant
que Royan, qui m'aimait bien, me commandait en même temps
une oeuvre
pour le célèbre Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden.
Et au prin-temps 1977, les deux uvres se sont vertement ramassées
!
Les 28 minutes de mes Fragments ont été créées
dans la foulée du 1er Quatuor de Wolfgang Rihm, superbe
partition de 45 minutes, par le Berner Streichquartett ; le public
fut accablé par le climat austère, inabouti, assez
interminable du mien, s'il faut tout dire. Le soir même, Ernst
Bour et Baden Baden jouaient ma Sinfonia entre la 3ème
Symphonie de Henryk Gorecki et Lichtzwang (in memoriam Paul
Celan) de Rihm ; la critique m'a littéralement détruit
! On offrait cet orchestre génial à l'instituteur
de trente-deux ans que j'étais alors, qui comptait bien en
profiter, et qui se grisait mégalomania-quement avec
cette uvre de trois quarts d'heure qui n'intéressa
personne (rires) ! Face à ces deux échecs, je me suis
naturellement interdit tout autre quatuor et encore plus symphonie.
Près de quinze ans plus tard, pour les soixante ans de mon
maître
Sylvano Bussotti, je me risquais à Trois mouvements qui
se trouvaient être écrits pour quatuor sans que je
le mentionne précisément. Après une fête
que nous lui faisons au Théâtre du Rond-Point (Paris),
Bussotti me deman-de de déposer la partition à son
hôtel. Bien sûr, je remets l'uvre pour lui à
la réception de ce grand hôtel de la rue de Rivoli
: il n'a jamais pu mettre la main dessus ! Nous avons appris ce
jour-là, après maintes recherches, qu'un quatre étoiles
pouvaient perdre des plis importants
La malédiction se confirmait.
Après cinq ans passés dans le Gers, j'ai vécu
dans le pavillon d'un château que me prêtait un mécène,
dans le Nord-Pas-de-Calais ; j'ai passé là quatre
années fructueuses dans le plus grand calme. J'y ai beaucoup
écrit, et un beau jour, je me suis dit : "je suis
seul, je suis protégé, je réfléchis,
personne ne me dérange, n'est-il pas temps de me poser à
nouveau la question du quatuor à cordes ?" Sans
commande, sans suggestion de qui que ce soit, j'ai composé
un quatuor dans ces conditions idéales. Un soir où
elle joue ma musique, Dominique My me trouvant fatigué, je
lui parle de l'écriture fiévreuse de ce quatuor ;
elle veut le voir, je le lui montre, et elle décide de le
monter avec les musiciens de l'ensemble Fa dans le cadre d'une tournée
aux USA, de sorte qu'il est très vite créé
au Musée Guggenheim, à New York, en décembre
1998. Au retour, Dominique My l'a fait rejouer ici et là,
m'invitant à l'appeler 1er Quatuor, persuadée
qu'elle était que j'allais continuer à écrire
pour cette formation. Très tôt ensuite, j'ai en effet
composé un 2ème Quatuor que les Rosamonde ont
enregistré pour Intrada. Le 11 septembre 2001, alors que
j'étais occupé par l'écriture d'un Troisième
Concerto pour piano,
le compositeur Philippe Fénelon me téléphone
de Barcelone et me dit : "Jacques, tu devrais allumer la
télé ; il se passe une chose inouïe"
;
je bougonne - parce que je suis concentré sur mon travail
et que je n'imagine rien qui m'oblige à allumer la télévision
l'après-midi -, il insiste : "vraiment, tu devrais
allumer !". J'allume
et vous connaissez la suite
! Du coup, j'abandonne le concerto, et l'état dans lequel
l'événement me plonge nécessite que, pour reconstituer
les morceaux allégoriques de cette sévère chute
des tours jumelles new-yorkaises, je me lance dans un nouveau quatuor
à cordes. Plus tard, pour son mariage, j'offre à Eric
Tanguy un quintette avec piano que le quatuor Rosamonde et Vahan
Mardirossian jouent aux Flâneries Musicales de Reims ; je
leur montre la partition de ce nouveau quatuor, et ils décident
de s'y essayer. De fait, ils l'enregistrent en 2003, le disque sort
quelques mois plus tard, et ils le créent publiquement lors
du concert anniversaire [17 novembre 2005 : lire
notre chronique].
Le violoncelle Marc Coppey - pour qui j'ai écrit La vie
éternelle rayonne sur les feuilles du jardin, qu'a commandé
l'Orchestre Philharmonique de Liège - directeur artistique
du Festival de Musique de Chambre de Colmar me fait appeler ; ayant
eu vent de l'existence du 2ème Quatuor, il me demande si
j'accepterais d'en composer un 3ème. Me retirant une quinzaine
de jours dans le Gers, le 3ème Quatuor s'y écrit
presque de lui-même, mais encore dans le prolongement de l'opéra
que je venais d'achever. Créé à Colmar en mars
2003, il fut rejoué avec le 3ème de Schumann,
par les quatre merveil-leux jeunes musiciens italiens qui constituent
le Quatuor Prometeo, en juin 2005 à Avignon.
À la mémoire de l'organiste Jean Boyer, je conçus
les Cinquante-quatre fragments sur la déploration du Christ
pour un concert donné le même jour au Musée
du Petit Palais d'Avignon où l'on peut admirer, parmi les
tableaux de la collection Campana, l'impressionnante toile de Ambrogio
da Fossano
(Il Bergonone), avec son Christ verdâtre. J'ai écrit
une partition pour neuf instrumentistes que j'ai engagés
dans la région. Le 1er violon y était tenu par Cordelia
Palm ; il se trouve qu'elle a constitué un quatuor avec des
amis, et qu'elle m'a demandé d'imaginer une nouvelle uvre,
qu'elle souhaitait moins difficile que le 3ème Quatuor,
moins implacable que
le 1er, etc. Entre-temps, j'ai dédié mon 4ème
Quatuor à Françoise Thinat,
la créatrice du Concours de Piano XXe siècle d'Orléans,
à qui je dois la rencontre avec Winston Choi. Puis j'ai repensé
à Cordelia Palm : de son idée vient donc de naître
mon 5ème Quatuor. Ces deux dernières uvres
n'ont pas encore été créées à
ce jour.
bergognone : la déploration du christ
avec saint jean-baptiste
© a. guerrand / avignon, musée du petit palais
Pourquoi n'avez-vous pas travaillé
avec l'électronique ?
Etrangement, j'ai refusé deux opportunités majeures
dans ma vie, sans doute par manque de maturité. Grâce
à Olivier Messiaen, j'ai été joué pour
la première fois et avec succès au festival de Royan
par l'Orchestre National de l'ORTF ; j'avais vingt ans. À
l'issue du concert, il m'invite à rejoindre sa classe au
conservatoire à la rentrée suivante ; j'ai refusé.
À la fin des années soixante-dix, Pierre Boulez, qui
ne me connaissait pas, choisit une uvre que j'avais envoyée
au comité de lecture. Il me fit réécrire la
partition, préparer un nouveau matériel, et créa
Dolcezze ignote all'estasi (Allégorie d'exil IV) en
mars 1980. À la sortie du concert, au Théâtre
de la Ville, à Paris, où l'Ensemble Intercontemporain
avait également joué l'Opus 9 de Schönberg et
deux oeuvres d'Hugues Dufourt et Elliott Carter, Boulez me demanda
si j'étais content. Je répondis que oui. "Pas
moi, ajouta-t-il. Il y a chez vous un potentiel non utilisé.
Savez-vous ce que l'on fait à l'Ircam ?". Et là,
j'ai répondu : "ça ne m'intéresse pas".
Cela ne l'empêcha pas de faire diriger mon Pour mémoire
III avec l'Orchestre de Paris en 1983 par Daniel Barenboïm,
en remplacement du Surgir de Hugues Dufourt, pas encore prêt.
Et je viens de lui dédier Alto contralto, pour son
quatre-vingtième anniversaire. Néanmoins, ces deux
refus m'ont isolé de la recherche musicale de l'Ircam et
écarté de l'héritage de Messiaen.
© charles dolfi-michels / intrada

Entre Allégories d'exil, Un soleil obscur à
la cime des vagues, Dans le tumulte des flots, We
approach the Sea, Aux antiques rives heureuses, etc.,
certains titres de votre uvre renvoient-ils à une poétique
de l'insularité ?
Peut-être
Je suis né à Saint-Jean d'Angély,
en Charente Maritime, à soixante kilomètres de la
mer. Or, mes parents ne sont pas de la région.
Ma mère est née dans la vallée de la Marne
et mon père près de Besançon, dans une famille
d'horlogers qui s'installa plus tard dans cette même vallée.
Démobilisé après l'armistice de 1940, il retrouva
près de La Rochelle ma future mère, connue auparavant
dans ce village champenois, poussée elle aussi avec ses parents
par la botte allemande, lors de l'exode. Ils s'épou-
sèrent et eurent trois enfants dont vous avez un exemplaire
devant vous !
Ils n'étaient donc pas du tout atlantiques. Ma mère,
fille d'un serrurier et maréchal- ferrant, garda toute sa
vie une extrême nostalgie de son
village champenois et de sa famille restée là ; mon
père ne parlait que
de sa Franche-Comté et de sa mère qui venait du canton
de Vaud, en Suis-se. Ils étaient des gens de l'Est, de
l'intérieur, qui n'avaient aucune idée de la mer.
Je suis né en 1945, et lorsque j'étais petit - dans
cette famille qui avait à se reconstruire après guerre,
qui n'était pas riche - j'entendais toujours dire : "lorsqu'on
aura une voiture, on ira à la mer". Elle n'était
qu'à soixante kilomètres, mais les parcourir était
regardé comme une épreuve. Avant que l'on ait une
voiture à nous, nous avons cependant pu aller au moins une
fois voir la mer : c'était à Royan, ville complètement
rasée par
le bombardement des troupes alliées, le 5 janvier 1945, pour
réduire une poche de résistance allemande. J'ai donc
fait, à cinq ou six ans, l'amalgame d'une ville en ruine
et de la mer.
Pour l'anecdote, en 1982, j'ai pris le train avec Jean-Pierre Derrien
pour
aller chez ses parents, à Concarneau, en Bretagne ; il fallait
alors plus de
six heures pour faire ce trajet depuis Montparnasse. Arrivé
à Redon, le train a commencé à prendre du retard
à cause d'une inondation. Pour rire, j'ai dit : "We
approach the Sea !" - moi qui ne parle pas du tout anglais
- ce qui vous explique ce faux idiome qu'évoque le titre
de l'uvre pour piano composée pendant le séjour
breton qui suivit.
La première fois que je suis allé à New York,
en décembre 1998, pour la création de mon 1er Quatuor,
je dormais dans les hauteurs ouest de la ville, non loin de l'Université
Columbia. Le soir même de mon arrivée, n'arrivant pas
à dormir à cause du décalage horaire et de
l'excitation de me trouver là, j'ai descendu Broadway à
pied - le sentier des indiens - pour aller voir la mer à
la pointe de Manhattan, face à la Statue de la Liberté,
parcourant pour ce faire cette énorme distance. Lorsque j'ai
atteint Battery Park, il y avait du vent, le jour s'était
levé, il faisait beau et froid, le ciel était complètement
bleu, l'océan battait les flancs de New York, et c'était
tout simplement magnifique !
battery park, new york © roving rube 2003
Dans ma drôle d'histoire avec la mer, je ne sais pas précisément
si
l'on peut parler d'insularité, d'isolement ou d'exil,
mais pour moi qui ne suis absolument pas marin, qui déteste
l'eau, qui nage très mal, qui ai horreur des piscines, qui
ne me pose jamais sur une plage, je connais une étrange fascination
pour le vent, le mouvement de l'eau, les tempêtes, partant
que
la mer y demeure intimement liée à la mort. En vous
parlant de tout cela, je pense à De la destruction comme
élément de l'histoire naturelle, le texte magistral
de Sebald où il raconte l'effroyable bombardement de Hambourg,
tressant une sorte de parabole entre la mer où se jetaient
les brûlés, le feu et l'anéantissement. Je ne
saurais vous en dire plus : votre question touche en moi une chose
qui nécessiterait une exploration plus profonde, peut-être
propos recueillis le 16 novembre 2005 par Bertrand
Bolognesi
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