| PORTRAIT
philippe jaroussky contre ténor
Les
années d'initiation Questions
de répertoires Une
carrière en devenir
Prochains
concerts
Cliquez sur l'image pour voir la photo en entier Arbace
dans Catone i n Utica de Vivaldi © Bernard-Michel
Palazon
| Où
pourra-t-on bientôt vous entendre? |
26 août au Festival de Sablé :
Ferrari, Legrenzi, Monteverdi
Sances, Mazzocchi, Cazzatti
avec l'Ensemble Artaserse
2 septembre à Utrecht
et 5 septembre à Périgueux :
Un concert pour Mazarin
avec La Fenice dirigée par Jean Tubéry
le 18 septembre à Saint Florent
Le Vieil :
Concert vocal tchèque
avec Astryd Cottet, Elisabeth Fernandez
Jean-Gabriel Saint-Martin
dirigés par Nicole Fallien
9 octobre au Festival d'Ambronay
et 18 octobre à Paris (TCE) :
le rôle d'Osmino dans
La Fida Ninfa de Antonio Vivaldi
(version de concert)
avec Veronica Cangemi, Marie-Nicole Lemieux Sébastien
Droy, et l'Ensemble Matheus
dirigés par Jean-Christophe Spinosi
12 octobre à Orléans
15, 17 et 19 octobre à Tourcoing :
L'Orfeo de Claudio Monteverdi
scénographie de Jacky Lautem
avec Delphine Gillot, Alain Bertschy
Marie Planinsek,Vincent Bouchot
la Grande Ecurie et la Chambre du Roy
dirigés par Jean-Claude Malgoire
23 octobre à Lille :
Cantates pour alto de Antonio Vivaldi
avec l'Ensemble Artaserse
|
Nerone dans Agrippina de Händel
© Dr Vous
pouvez lire nos comptes rendus d'écoute des disques Bassani paru chez
Opus 111 et Ferrari paru chez Ambroisie
|
Nous avons eu le plaisir de rencontrer Philippe Jaroussky.
Il conviendra de le saluer sur cette page pour s'être prêté
à l'exercice de l'interview, et
de remercier Mesdames Aude de Jamblinne et Aude Leriche, ainsi que
Yutha Tep, Philippe Maillard Productions et Virgin Classics / Emi,
sans la complicité desquels cet entretien n'aurait eu
lieu. Comment
êtes-vous venu à la musique ? Mes parents ne sont pas
musiciens professionnels. J'habitais en banlieue parisienne, et j'avais au
collège un professeur de musique que je voyais une heure par semaine
qui m'a éveillé à l'écoute de la musique classique,
à la pratique musicale, au chant. Ce fut un véritable choc et il
m'a conseillé de m'inscrire dans un conservatoire. C'est donc relativement
tard, à l'âge de onze ans, que j'ai commencé la pratique d'un
instrument, le violon, au conservatoire de Sartrouville (j'ai complété
ma formation en commençant les cours de piano à quinze ans). Peut-être
parce que je n'étais pas du tout poussé par mes parents, et que
l'envie venait unique-ment de moi-même, je me suis plongé complètement
dans la musique et, après mon bac, tout en ayant conscience du retard que
j'avais par rapport à des enfants qui ont commencé la musique
bien plus jeune, je me suis donné un ou deux ans pour tenter de faire de
ma passion un métier. Après le
travail de l'instrument - ou pendant le travail de l'instrument, je ne sais pas
si les choses se sont faites en même temps ou non - comment est arrivé
le travail de la voix ? J'avais bien conscience que je ne serai jamais
un violoniste ou un pianiste virtuose, et je pensais me diriger vers un domaine
plus théorique. J'ai donc commencé les cours d'écriture,
d'analyse, dans le but d'étudier plus tard la composition et la direction.
En même temps, j'ai toujours ressenti le besoin de chanter, en voix de tête,
le plus souvent. Cependant lorsque j'ai vu le film Farinelli - j'étais
encore violoniste, je ne prenais pas de cours de chant -, je n'ai pas vraiment
été enthousiasmé par la musique, alors que certains airs
font maintenant parti de mon répertoire de prédilection ! C'est
d'abord en écoutant en concert un sopraniste, vers l'âge de dix-huit
ans, que j'ai eu le déclic. J'ai commencé à prendre
des cours avec son professeur, Nicole Fallien, qui est encore le mien
depuis huit ans ; elle m'a fait rapidement travailler en voix de tête,
qui était pour moi la plus facile au niveau de l'émission, et
je suis entré au CNR de Paris en classe de chant baroque à dix-neuf
ans. Ensuite les choses se sont accélérées. Il y a eu un
stage à Royaumont avec Gérard Lesne, qui m'a ensuite engagé
pour ma première production, le producteur Philippe Maillard qui m'a organisé
mon premier récital à Paris au musée Grévin, et tout
de suite après, la rencontre avec Jean-Claude Malgoire grâce à
qui j'ai pu tout de suite vivre de mon métier, alors que j'étais
encore élève violoniste au CNR de Versailles. J'ai eu cette grande
chance de commencer à travailler tout en continuant mes études,
de ne pas connaître ce stress de la professionnalisation qui fait peur
à beaucoup de jeunes musiciens, à juste titre. Du fait de ma tessiture
qui était assez rare (je chantais en sopraniste), tout s'est enchaîné
de façon naturelle. Commencer ma carrière tout en poursuivant mes
études m'a permis de gagner beaucoup dans l'apprentissage : mettre en pratique
très vite la théorie, découvrir le travail scénique,
gérer la fatigue vocale, etc. De plus, on se confronte à des
chanteurs qui ont plus d'expérience, et c'est indispensable.
Zelim dans La
verità i n cimento de Vivaldi © Brigitte
Enguerand
Quels
ont été vos maîtres - tant en ce qui concerne l'enseignement
que la rencontre, l'influence, l'inspiration, ou encore le modèle ?
Pour ce qui est du modèle, il y a évidemment Maria
Callas, très importante pour moi, que j'écoute et regarde
très souvent, même si l'on n'a pas beaucoup de documents filmés.
Pour l'inspiration, c'est Cecilia Bartoli, pour le travail de la couleur
qu'elle accomplit en vraie magicienne de la voix. Un contre ténor ne possède
pas à la base une voix très colorée, et il nous faut travailler
d'autant plus dans cette direction. Dans l'enseignement, mon professeur a
toujours été Nicole Fallien ; elle a pris soin de ne pas me faire
chanter dans une place vocale plus large que la mienne, par exemple. Lorsque j'ai
débuté, j'étais très jeune, et je chantais très
clair, avec une voix fine, proche de celle d'un enfant ; maintenant, après
un peu plus d'années de chant, je cherche à développer d'autres
aspects, comme le grave de la voix, sa rondeur, sa projection. C'est une chance
d'avoir confiance en un professeur qui connaît votre voix depuis le début et
sait exactement dans quelle direction elle peut se développer. Le problème
du chanteur, c'est de céder à la tentation de s'écouter, sans
faire confiance à des sensations plus physiques. On se met alors à
fabriquer un son au lieu de rechercher le naturel, et ça peut être
dangereux et irrémédiable. Sur le plan stylistique, j'ai beaucoup
appris au département de musique ancienne du CNR de Paris auprès
de Michel Laplénie, Kenneth Weiss ou encore Sophie Boulin.
Il y a peu d'endroits où l'on apprend le baroque en France et j'y ai acquis
une formation riche et complète. C'est aussi au CNR que j'ai rencontré
Jean Tubéry. Depuis je travaille régulièrement avec
lui et dernièrement pour Un concert pour Mazarin qui vient de paraître
au disque chez Virgin. Sa rigueur et sa grande musicalité m'aident à
approfondir ma connaissance du Seicento dont il est un des grands spécialistes.
Mais le premier choc a été de travailler et de me produire dès
l'âge de vingt ans avec Gérard Lesne. Son souci de la ligne
vocale, son exigence du détail, a éveillé en moi une conscience
différente du chant. Quant à la personnalité qui m'a le
plus marqué, c'est sans conteste Jean-Claude Malgoire. Il m'a
fait confiance très tôt, et pour des grands rôles, notamment
Néron dans L'Incoronazione di Poppea de Monteverdi, aussi exigeant
vocalement que théâtralement. Malgoire n'impose rien et préfère
vous guider vers votre propre interprétation. De plus, il a été
le premier à prendre conscience de l'évolution de ma voix, et à
en tenir compte, en me confiant des parties d'alto, celle de la Messe en Si, par
exemple. Malgoire est un musicien d'une grande générosité,
et c'est un grand plaisir de le retrouver bientôt pour la Matthäeus
Passion. Enfin, la rencontre avec Jean-Christophe Spinosi a été
déterminante dans le développement de ma carrière, puisque
j'ai participé à deux de ses pro-ductions d'opéra, La
verità in cimento et Orlando furioso, deux ouvrages de Vivaldi.
Spinosi a un enthousiasme communicatif qui vous porte et vous encourage à
aller plus loin encore.
L'on
vous entend dans des uvres de Gabrieli, Bassani, Vivaldi, Händel,
Strozzi ; ainsi abordez-vous des pièces qui réunissent autant de
points communs que de dissemblances. Quel est, personnellement, le répertoire
qui vous intéresse, qui vous excite le plus ? Mon compositeur
préféré est sans aucun doute Händel, dont la production
lyrique me passionne. Je rêve de chanter certains rôles sur scène
- comme Ruggiero dans Alcina, ou encore Sesto dans Giulio Cesare.
Pourtant, certains pensent que le charme immédiat et l'énergie de
la musique de Vivaldi me conviennent mieux pour l'instant. D'autre part,
le XVIIème siècle italien reste une part importante de mon répertoire.
Chez Vivaldi ou Händel, on aborde le bel canto, avec notamment une
jouissance physique du chant, de la virtuosité. Chez Ferrari, Strozzi,
Monteverdi, on est confronté à une musique plus intérieure,
plus complexe et cependant plus fluide dans son rapport au texte. J'ai créé
l'ensemble Artaserse parce que j'avais envie d'explorer par moi-même
des partitions encore peu chantées, et besoin de m'entourer de musiciens
avec lesquels je puisse développer une réelle complicité,
indispensable pour un répertoire si intime. J'ai beaucoup appris en
enregistrant mon premier disque consacré à Benedetto Ferrari,
compositeur d'une originalité remarquable mais dont on a malheureusement
perdu une grande partie de l'oeuvre. La direction artistique d'un ensemble,
la recherche de nouveaux répertoires me passionnent de plus en plus.
J'ai d'ailleurs l'intention de me consacrer davantage à la musique baroque
anglaise et allemande. Je chante depuis peu Purcell et même Byrd, avec un
consort de violes. J'ai également très envie de travailler les cantates
de Johann Sebastian Bach, mais il me reste encore à me perfectionner
au niveau de la prononciation de ces deux langues, m'étant jusqu'à
maintenant beaucoup concentré sur la musique italienne.
© anaclase Une
voix évolue, elle est soumise à un certain nombre d'aléas
; la couleur se modifie, la tessiture également. Comment choisissez-vous
les uvres que vous chantez ? Comment évaluez-vous ce qu'il est
bon ou non de faire, pourquoi acceptez-vous ceci plutôt que cela ?
J'ai beaucoup travaillé en tant que sopraniste, par exemple Néro
dans Agrippina de Händel, et c'est ce qui fait la particularité
de ma voix. Elle se caractérise par la clarté des aigus, qui
peut parfois étonner. Je pense cependant être plutôt un contre
ténor mezzo, et je ne dois pas trop fatiguer ma voix dans l'aigu.
A l'inverse, certains rôles pour alto restent pour le moment trop graves
pour moi, et je dois encore jongler entre deux tes-situres, parfois. Quand
je chante alto aujourd'hui, je fais très attention à la texture
instrumentale qui m'accompagne ainsi qu'à l'acoustique des salles dans
lesquelles je chante. Mais ma voix a tendance à gagner en largeur, et c'est
dans cette direction que je veux travailler. Par exemple, la Matthäeus
Passion de Bach me permet de développer un calme, une rondeur, une
plénitude de la voix. Quand on est jeune, on est souvent très volontariste
dans le geste technique, mais avec les années d'expérience en concert,
on se rend compte qu'il faut intégrer ce geste de façon beaucoup
plus profonde dans le corps, plus simplement aussi. L'opéra permet également
d'aller plus loin dans ce travail avec le corps grâce au temps que l'on
possède pour la maturation d'un rôle. La dimension scénique
permet en effet de libérer certaines tensions et inhibitions.
Cliquez sur l'image pour voir la photo en entier Zelim
dans La verità i n cimento de Vivaldi © Brigitte
Enguerand Il
y a eu des spectacles où votre participation a été particulièrement
remarquée et saluée, il y a également eu l'encouragement
du Syndicat de la Critique, en mai dernier, et aujourd'hui celui des Victoires
de la Musiques. Comment percevez-vous ces choses ? Avez-vous envie d'en parler
? En dehors du caractère de simple récompense qui peut
paraître secondaire, je ne suis pas de ces artistes qui disent "ça
ne sert à rien". Je pense que si cela peut permettre de choisir
ce que l'on a envie de faire, de pouvoir chanter les rôles dont on rêve,
alors c'est important. D'autre part, la diffusion est énorme : les Victoires
de la Musique Classique, c'est une des rares émissions de musique
classique qui existent à la télévision, à une heure
d'écoute raisonnable. Tout artiste a envie d'être entendu, donc diffusé.
De plus, la catégorie des révélations se distingue
par un vote du public, et la diffusion à un million d'exemplaire d'un disque
gratuit permet de toucher un plus large public, pas forcément mélomane.
Faire découvrir et aimer la musique classique est un devoir moral et civique
que je ressens profondément.
En projet ?...
Je viens récemment de signer un contrat exclusif avec Virgin Classics.
Après la sortie d'un premier disque Un concert pour Mazarin avec La
Fenice et Jean Tubéry, j'enregistre des cantates de Vivaldi avec Artaserse,
où je pourrai poursuivre le travail effectué précédemment
pour Benedetto Ferrari. Il y a d'ailleurs toute une série de concerts cet
été dans les festivals avec ce programme, avant de le graver. J'enregistrerai
aussi Orlando furioso de Vivaldi en juin 2004 avec l'ensemble Matheus,
avant sa tournée d'automne à Amsterdam, en Allemagne, etc. Les projets
d'opéras sont pour 2005, avec le rôle d'Eustazio dans Rinaldo
de Händel à l'Opéra des Flandres, et enfin le rôle-titre
du même opéra avec Jean-Claude Malgoire au Théâtre des
Champs-Elysées. propos recueillis le 13 février
2004 par Bertrand Bolognesi Cliquez sur l'image pour voir la photo en entier ©
anaclase |