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OLIVIER HOLT Diriger La Nouvelle Babylone, de Chostakovitch...
Entretien
Dates
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La Nouvelle Babylone, opus 18
au catalogue du compositeur russe, est composée à
partir des images, souvent poétiques, du film muet réalisé,
dans les années 1928 et 1929, par les fondateurs de la FEKS
(l'école du comédien excentrique) Grigori Kozintsev
et Leonid Trauberg.
L'histoire
racontée est d'inspiration historique : la scène prend place
à Paris au moment de l'insurrection de la Commune. On voit d'abord se figerà
l'écran l'amertume française de la défaite de 1870, puis
se dessiner, sous fond de propagande communiste russe, un portrait émouvant
de la société, pour se retrouver, à la fin du film, face
au mur des fédérés. Le film joue sur les contrastes, sur
la description de modes de vie opposés ; ceux de trois catégories
de personnages représentant cette so-ciété en guerre. Les
réalisateurs et le compositeur mettent en effet l'accent sur les différences
d'attitude des types de personnages en montrant, par l'image et par le commentaire
musical, des tableaux de bourgeois égril-lards, de soldats harassés,
du peuple dévoué, composé d'ouvrières, de cordonniers
et de laveuses. Ce n'est pas seulement le destin d'une ven-deuse communarde du
grand magasin La nouvelle Babylone ou celui d'un soldat versaillais
que l'on suit, c'est celui d'une société à l'heure de la
Révolution, qui d'un côté réprime, lutte et périt
puis, de l'autre, s'amuse et rit. Olivier Holt,
qui dirige cette saison La Nouvelle Babylone de Dimitri Chostakovitch
à la tête de l'Orchestre National de Lille, nous explique
la particularité du métier de chef d'orchestre quand il s'agit
de restituer en direct la partition qui soutient les images d'un des plus
célèbres films muets des années vingt.
Entretien
Que
pensait Chostakovitch de ce film ? Il dit le plus grand mal de sa
musique pour La Nouvelle Babylone, parce que le travail avec les réalisateurs
n'a pas été un travail de concertation, comme le compositeur en
avait l'habitude avec les gens de théâtre, il dit aussi que ce film
n'a connu le succès que grâce au bon accueil qui lui fut réservé
à l'étranger. Il faut probablement comprendre que Chostakovitch
a accepté ce travail parce qu'étant une véritable star
depuis la création de sa Première Symphonie, dans son
pays mais aussi hors des frontières russes, il est devenu en quelque sorte
le compositeur favori du régime. Il dit que l'écriture de cette
partition ne lui a posé que des problèmes, en particulier parce
que le comité des jeunes communistes a trouvé que le film était
contre- révolutionnaire
Le film vous a aussi
posé quelques problèmes, à vous, chef d'orchestre, au niveau
du codage de la vidéo de travail que vous avez reçue. Peut-on savoir
pourquoi ce film n'est jamais donné avec la même longueur de bobine
? C'est une affaire compliquée
Sur la partition, il y a marqué
que l'exécution de la musique dure 90 minutes, le film est sur quatre bobines
et à l'époque, les quatre bobines étaient à trois
vitesses différentes : il y a du 24, du 22 et du 20 images-seconde, pour
une raison que j'ignore. Le film a été abîmé, restauré,
des séquences ont donc été coupées mais à ce
moment-là, personne n'a pris soin d'appeler des musicologues pour retrancher
la musique correspondant aux images qui allaient manquer. Il y a par exemple
un passage, dans la séquence Paris assiégée, où
Chostakovitch a noté l'indication métronomique 80 à la noire,
et moi, suite à des coupures qui ont provoqué un petit décalage,
je me retrouve, à cet endroit précis, avec trop d'images et
plus assez de musique. Je dois alors faire jouer l'orchestre à 84 à
la croche, plus lentement, de façon plus caricaturale pour coller avec
les images ! Je sais que, quand un de mes collègues a donné cette
partition avec le film il y a très longtemps, le projec-tionniste jouait
avec le variateur, mais il faut une grande connaissance de la musique
.
J'ai eu au téléphone le dernier projectionniste chargé de
projeter ce film sur le territoire français ces dernières années;,
il m'a dit : "ne nous embarrassons pas, on fait tout le film en vingt
images seconde", ce qui ajoute quelques minutes en plus et donne
finalement une version d'une heure trente trois minutes. Pour ce qui est des erreurs
dans le pro-cessus du codage du film : elles m'ont beaucoup servi à saisir
comment on pouvait procéder pour restituer au mieux la partition dans
son rapport avec les images. Comment faites-vous pour allier
au mieux les images et les sons, dans ces conditions ? Comme j'ai décidé
que le cinéma était un art et que la musique en était un
aussi, il m'a paru essentiel de suivre toutes les indications d'origine repor-tées
sur la partition, qui sont notées sous forme de groupes nominaux. Ces courtes
phrases indiquent ce qui se passe à l'écran à un moment précis
de la partition : j'essaie de me trouver au bon endroit, sous la bonne image,
sans tricher avec le texte musical, c'est-à-dire sans faire de fausses
repri-ses ou des coupures arrangeantes, comme cela se pratique parfois. Dans ces
conditions, il faut vraiment que je dirige cette musique comme je dirige-rais
une partition de ballet, c'est-à-dire qu'il faut fluctuer, naviguer entre
un repère et un autre repère. Malheureusement, les indications sont
assez éloignées les unes des autres sur la partition et elles s'amenuisent
au fur et à mesure que le film avance
Cela
signifie-t-il que vous ne suivrez pas principalement le time-code lors
de la projection ? Je pense qu'il faut vraiment apprendre le film, les
images, pour tomber pile sur les repères. J'ai effectivement
déjà dirigé de la musique de film ou de publicité
avec des séquences bien définies de trente secondes ou de cinq
minutes par exemple, en studio, avec le film et surtout avec le time-code comme
repère
mais là, c'est différent, ce n'est pas la bonne
solution parce que mes 1 heure 33 minutes ici, sur mon magnétoscope, ne
sont pas forcement les 1 h 33 avec les bobines et avec les différents
projecteurs à Lille puis dans les salles en tournée. Le projectionniste
m'a dit que le défilement pouvait varier de 50 secondes à 1 minute.
Il est donc plus habile de suivre le film, c'est-à-dire de le regarder,
tout en sachant quand on doit le regarder
on regarde le film un peu comme
un instrumentiste ou un chanteur regarde un chef : à certains moments appropriés.
En plus des variations de matériels, il faut avoir en tête que la
matière musicale elle-même n'est pas stable. Par exemple, je vais
être dans la grande salle de l'Orchestre National de Lille, dans un
gros volume, avec une petite formation; ensuite, je serai dans de plus petites
salles avec une acoustique différente : même la musique bougera.
Il faut alors avoir le maximum de repères en tête et sur le papier. A
force de regarder le film, y a-t-il d'autres repères qui se créent,
entre les repères indiqués ? Oui. D'abord on s'aperçoit
qu'il y a, en gros, huit séquences de dix minutes, huit chapitres dans
le film : dans une séquence de dix minutes, on a généralement
un mouvement rapide qui précède une grande partie lente. Ou bien,
on a une valse dans la grande partie et un final rapide, souvent parce que les
séquences du film ont deux histoires. Ensuite, on a ces repères
un peu épars
puis d'autres viennent effectivement : on en ajoute.
J'ai décidé de faire un petit story-board. On sait que le
story-board génère le film en temps normal, là
je procède à l'inverse, je génère un story-board
du film sur ma partition. J'ajoute des petits dessins : une actrice apparaît
à telle mesure, je la dessine. J'ai dessiné l'arrivée de
la locomotive etc.
Quels genres de réflexes
les musiciens doivent-ils avoir pour jouer la musique de ce film ? De
bons réflexes ! Ils sont complètement obligés de suivre le
chef
Ce style de musique constante, d'une heure trente trois minutes
sans pause, sans non plus possibilité de repos sur une mélodie chantée,
est délicat. Il n'y a rien d'autre que de la musique toute droite,
aucune structure avec retour, rien de cyclique comme chez César Franck,
aucune réminiscence, c'est de la pure musique illustrative. La seule chose
qui puisse jouer le rôle de repères pour les musiciens, ce sont
les très nombreuses citations françaises : La Marseillaise,
Ah ça ira! mais beaucoup d'Offenbach puisqu'il y a des scènes
de cabaret, le film étant construit sur une série de contrepoints
entre le petit peuple qui travaille et les bourgeois qui passent leur temps à
s'amuser dans le cabaret. Chostakovitch cite donc les highlights d'Offenbach
: les cancans d'Orphée aux Enfers, des thèmes de La
Belle Hélène, de La Périchole et des Contes
d'Hoffmann, mais ça reste pourtant sa musique, sa manière d'amener
les citations, d'arranger, même si on peut trouver aussi des passages à
la Tchaïkovski puis quel-ques idées mahlériennes
Les musiciens
doivent travailler cette partition comme un programme symphonique. Cependant,
certains pupitres sont bien plus exposés. Par exemple, le trompettiste
tient une partie concertante du début à la fin. En fait, il n'y
aucune soupape de décompression dans la partition, particulièrement
pour les instrumentistes à vent qui sont quasiment tous solistes. Chostakovitch
est-il un compositeur de musique de film inspiré ? Il faut d'abord
dire que tous les principes d'écriture qu'il développe dans d'autres
styles de composition sont présents dans La Nouvelle Babylone,
il y a beaucoup de fausses fugues, de principe de pathos à deux
ou à trois voix, il y a quelques idées de thèmes qui reviendront
dans d'autres uvres, une vague idée de thème de la Cinquième
Symphonie, toutes ces montées de phrases vers un point culminant se
structurent de la même façon, il y a même une toute petite
réminiscence presque cachée de la Première. Ce
que l'on peut dire, c'est que sa musique de film illustre mais ne souligne pas
exactement les images. Par exemple, lorsque je lis l'indication-repère
tambour sur la partition, ce qui correspond à la vision d'un tambour
à l'image, l'instrument qu'il choisit de faire jouer dans l'orchestre
n'est pas un tambour
c'est d'ailleurs une vraie surprise pour nous qui
sommes habitués au modèle inverse : on ne verrait pas aujourd'hui
les acteurs d'un peplum emboucher leur trompette de Jéricho
accompagnés par une bande-son de quatorze violons qui jouent de la
musique polytonale ! Parfois, Chostakovitch fait marcher en duo des instruments
sans qu'on puisse voir deux personnages qui se distinguent nettement à
l'écran : il interprète les images. Il invente aussi une sorte
de récitatif d'orchestre : par exemple, au moment de la conférence
animée des révolutionnaires, il fait ponctuer les discours par
des cuivres de façon comique. Il utilise très curieusement le piano,
l'instrument, tout seul, uniquement pour seize mesures, ainsi que des instruments
à percussion comme le xylophone et le flexaton
Mais il y a surtout
une trouvaille qui prouve le génie de ce grand compositeur et l'intelligence
avec laquelle il a saisi le film : c'est la manière de traiter musicalement,
dans une séquence du film, l'alternance rapide des plans entre les gens
qui chantent La Marseillaise et ceux qui s'amusent au cabaret. Chostakovitch
trouve, à ce moment-là, une superpo-sition tout à fait réussie
du thème de La Marseillaise dans le ton initial et de celui du célèbre
cancan d'Offenbach. Puis le film se termine sur la vision du mur des fédérés,
sur un accord étonnamment suspensif de sixte et quarte
c'est intéressant,
je trouve, comme idée de non-achèvement
Propos
recueillis par Pauline Guilmot Dates
Jeudi
23 octobre, 20h, à Lille (Nouveau Siècle) vendredi 24
octobre, 20h, au Portel (Salle Carpentier) samedi 25 octobre, 20h30,
à Coudekerque-Branche (Espace Jean Vilar) |