PORTRAIT
françois-frédéric guy,
pianiste
Premiers
pas
Le
Concerto du Père Noël
Des
rencontres déterminantes
La
carrière commence
Rivages
contemporains
Jardin
secret
Prochains
concerts
Discographie
En
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Tournée en Israël, du 26 mai au 5 juin :
Six concerts avec le Quatuor Ysaÿe
Brahms & Schumann
Washington, le 20 juin :
Ludwig van Beethoven
Sonates Waldstein & Pathétique
Ferenc Liszt
Sonate en si mineur
La Roque dAnthéron, le1er août :
Frédéric Chopin
Nocturnes
Ferenc Liszt
Vallée d'Oberman
Sonate en si mineur
La Roque dAnthéron, le 18 août
Ludwig van Beethoven
Intégrale des sonates avec cinq pianistes
Serres dAuteuil, le 11 septembre :
Ludwig van Beethoven
4ème et 5ème Sonates pour violon et piano
Avec Raphaël Oleg au violon
Pierre Boulez
Trope
Rio de Janeiro, les 24 et 25 septembre :
Ferenc Liszt
Harmonies poétiques et religieuses
Berlin, les 27, 28 & 29 octobre :
Wolfgang Amadeus Mozart
Concerto n°20 KV. 466
Avec le Berliner Sinfonieorchester
dirigé par Alexandre Briger
Londres, le 3 novembre :
Sergeï Prokofiev
Concerto n°2 Op. 116
Avec le Philharmonia Orchestra
dirigé par Esa Pekka Salonen
Béthune, le 6 novembre :
Brahms, Beethoven & Prokofiev
Avec Raphaël Oleg au violon
Bruxelles, les 13 & 14 novembre :
Sergeï Rachmaninov
Rhapsodie Op.42 sur un thème de Paganini
Avec l'Orchestre National de Belgique
dirigé par Yoël Levi
Milan, le 20 novembre
Ivan Fedele
Concerto pour deux pianos
Avec Pietro de Maria au second piano,
l'Orchestre Verdi dirigé par Charles Bornstein
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| Discographie
de François-Frédéric Guy |
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- Johannes Brahms :
Sonates pour clarinette et piano Op.120
Romain Guyot, clarinette
1995 - Harmonia Mundi HMN911549
- André Boucourechliev :
Les Archipels
1995 - Harmonia Mundi MFA 216001
- Johannes Brahms :
2ème et 3ème Sonates
1997 - Meridian Records CDE 84351
- Ludwig van Beethoven :
29ème Sonate Op 106 et 30ème Sonate
Op 109
1998 - Harmonia Mundi HMN 911639
- Johannes Brahms :
Oeuvres pour violoncelle et piano - 1er Volume
Anne Gastinel, violoncelle
2000 - Auvidis Valois V4817
- Sergeï Prokofiev :
6ème et 8ème Sonates
2001 - Naïve V4898
- Ludwig van Beethoven :
Oeuvres pour violoncelle et piano - I
Anne Gastinel, violoncelle
2001 - Naïve V4927
- Ludwig van Beethoven :
Oeuvres pour violoncelle et piano - II
Anne Gastinel, violoncelle
2005 - Naïve V4995
- Johannes Brahms :
Concerto n°2 Op.83
London Philharmonic Orchestra
Paavo Berglund - Live
2003 - Naïve V4944
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En
savoir plus
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ffguy.com
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Comment la musique a-t-elle commencé pour vous ?
C'est une histoire très banale : il y avait un piano
à la maison sur
lequel mon père jouait. Il jouait plutôt bien, d'ailleurs
: suffisamment pour aborder régulièrement les concerti
de Tchaïkovski, de Grieg, de Schumann, la Fantaisie
en fa mineur et quelques Nocturnes de Chopin. Enfant,
c'est ce que j'entendais. Il y avait les partitions à la
maison. Contre les accords dif-ficiles, mon père notait le
nom des notes, n'ayant jamais eu la chance d'apprendre vraiment
la musique. Une oreille inimaginable lui permettait de jouer sans
lire, pas seulement la mélodie principale avec une vague
figure d'accompagnement, non ! Cette approche ne le satisfaisant
pas, il achetait les partitions sur lesquelles il peinait indéfiniment.
Chez Grieg, par exem-ple, il y avait des lignes entières
d'accords avec le nom des notes écrit au dessus, et lorsqu'on
l'écoutait jouer, on se demandait bien quel besoin avait-il
d'en passer par là puisque, de toute façon, il jouait
tout sans souci ! J'ai commencé par jouer un peu comme lui,
sans savoir, en fait. Nous habitions un village normand fort joli
mais loin de tout : vers six ou sept ans, mes parents m'ont envoyé
au Conservatoire d'Evreux où j'ai passé cinq ans.
J'ai eu la chance d'y avoir un très bon professeur : Dominique
Ponty. Elle connaissait Dominique Merlet : quand j'ai
eu onze ans, elle m'a emmené chez lui. Je lui ai joué
le final de la Sonate en si mineur de Chopin. Merlet était
en rage : il trouvait ça beaucoup trop difficile pour mon
âge et mon niveau, dangereux pour les mains, trop grand, trop
physique et il avait probablement raison ! En même temps,
il était content, je crois, puisqu'il m'a pris comme élève,
d'abord en cours particuliers puis dans sa classe au Conservatoire
à Paris beaucoup plus tard, en 1985. Etudier avec Merlet
était une expérience remarquable et éprouvante
pour un jeune étudiant de seize ans ! Il avait tellement
de choses à transmettre... En même temps la relation
maître-élève qu'il affectionnait particulièrement
était assez difficile à assu-mer à un âge
où l'on rêvait de laisser exploser sa personnalité
! Sa rigidité relative m'a emprisonné dans un carcan
psychologiquement lourd à supporter.
L'après Merlet n'a pas été facile
malgré l'apport considérable de ses conseils et de
sa connaissance musicale - on sait bien que la part invisi-
ble de psychologie et de compréhension de la personnalité
est par ailleurs essentielle au futur artiste qui doit se battre
avec une foule d'angoisses et de problèmes divers, à
commencer bien sûr par la confiance en soi
C'est comme lorsqu'on a vécu avec un père très
autoritaire et qu'il faut soudain voler de ses propres ailes. Vingt
ans après, je ne sais pas si je m'en suis vraiment tout à
fait remis. J'ai parfois du mal à pouvoir être moi-même.
À l'époque, pour moi, il y avait aussi la tyrannie
d'une situation :
vous savez, ce n'est pas évident de débarquer d'un
village au Conservatoire. Quand j'y suis arrivé, je ne me
sentais pas à ma place, et je voyais bien que d'autres se
glissaient avec aisance dans leur nouveau costume de futur artiste.
Je ne comprenais pas comment tout cela fonctionnait et comment
il fallait se comporter ; j'étais perdu, ce n'était
pas mon monde. Il me reste quelque chose de ce sentiment là.
Ma relation immédiate aux chefs d'or-chestre est souvent
problématique, par exemple. Maintenant, après avoir
donné beaucoup de concerts avec orchestre, les choses ont
tendance à s'arranger. Mais j'ai toujours besoin d'un temps
d'adaptation pour me sentir réellement à l'aise dans
cette relation que de nombreux chefs imaginent emprunte systématiquement
de rivalité, de rapport de force et de méfiance basée
sur un jugement rapide plutôt que d'appréhender cette
collaboration un peu trop éphémère comme un
partenariat de musique de chambre ; les chefs d'orchestre le sentent,
et parfois ils en profitent. La génération des cinquantenaires
déjà arrivés, reconnus...
Pour revenir à ma jeunesse, le 3ème Concerto
de Prokofiev a eu une énorme importance. Mon père
avait un 33 tours de Byron Janis dans le
1er Concerto de Rachmaninov sur l'autre face duquel il jouait
le 3ème de Prokofiev ; il écoutait en boucle Rachmaninov,
une des plus sublimes versions qu'on n'ait jamais gravée,
sans retourner jamais le disque. Lorsque que j'avais neuf ans, il
me disait : Prokofiev, c'est de la musique
de sauvages. Un jour, j'ai brisé un tabou : j'ai retourné
le disque ! Depuis, j'ai joué le 3ème Concerto
de Prokofiev au moins vingt-cinq fois ; j'ai aussi joué le
1er Concerto de Rachmaninov, mais plus tardivement, et une
seule fois. Comment dit-on : j'ai tué le père, c'est
ça ?! (Rires). Mon métier est peut-être une
psychanalyse permanente. J'ai souvent tué le père
: par exemple, j'avais d'abord dit que je ne jouerais pas Chopin
en public, ce qui a été le cas depuis quasiment mes
débuts, alors que Chopin a toujours été le
compositeur favori de mon père ; or, il y a deux ans, j'ai
fait à Hambourg son 2ème Concerto avec le Norddeutschrundfunks
Sinfonieorchester - je voulais annuler cet engagement mais mon épouse
ainsi que mon agent
ont réussi à me convaincre que je pouvais aussi avoir
des choses person-nelles à exprimer dans cette merveilleuse
musique ; et je n'ai pas regretté. Le 1er avril dernier,
j'ai interprété pour la première fois le Concerto
de Schumann : je ne l'avais jamais appris lorsque j'étais
étudiant
.
Cette partition était à la maison, mon père
la jouait souvent, de sorte
que je n'ai jamais voulu y toucher. Mais attention, je n'ai jamais
dit : je ne jouerai pas Chopin ou Schumann parce que mon père
l'aime, non ! Je prétendais, en toute bonne foi, ne pas pouvoir
comprendre cette musique. Une manière de faire ma crise d'adolescence,
et je pense que finalement c'était une manière plutôt
tranquille et agréable de franchir cette indispen-sable étape
de rébellion contre le père ! Cette année,
Marc Monnet m'a donc demandé de faire l'ouverture du Printemps
des Arts à Monte Carlo avec ce Concerto ; j'ai
beaucoup joué Schumann pour piano seul pendant toute l'année
dernière : sans doute suis-je en train de devenir enfin adulte
Rien de tel avec le 1er Concerto de Brahms ?
C'est le premier concerto que j'ai pu jouer avec orchestre ;
j'y suis particulièrement attaché. Une histoire de
cadeau du Père Noël,
ce concerto ! Quand j'étais étudiant, c'est lui que
je voulais jouer en premier. Je me disais : le jour où j'aurai
la chance de jouer une telle partition avec un orchestre, je comprendrai
pourquoi je travaille mon piano aujourd'hui. Puis j'ai gagné
le Concours de Pretoria dont l'épreuve finale était
précisément le 1er Concerto de Brahms. Ce fut
ma première expérience avec orchestre : mon rêve
se réalisait ! Il y a trois ans, je l'ai joué avec
Jesús López-Cobos
à Manchester ; il m'a confié que c'était la
première uvre symphonique qu'il ait dirigée
: lui aussi avait une histoire avec ce concerto. En fait, j'ai joué
plus souvent le 2ème Concerto de Brahms - je l'ai
même enregistré -, mais le 1er m'est plus cher. À
la longue, je trouve l'autre moins réussi : il y a des choses
formellement disproportionnées ; et le développement
du
1er mouvement ne fonctionne pas complètement. Son côté
Saint-Saëns
me gêne (c'est évidemment une façon de parler).
Comme toute la première période de Brahms, le 1er
accuse la maladresse infinie de l'écriture pianis-tique,
vraiment folle, celle des Sonates - la seconde par exemple,
truffée d'aberrations physiques - et en même temps
un geste musical phénomé-
nal, sans scories : ce n'est pas travaillé, préparé,
léché, peaufiné ; une sorte de maelström
romantique, sans la patine des dernières uvres, habite
ce geste inouï. Les premiers opus de Brahms - disons jusqu'au
2ème Sextuor à cordes, et cela inclut notamment
les Ballades, les Sonates, ou encore les deux premiers
Quatuors avec piano - me paraissent exceptionnels. Il me semble
qu'il ne devait plus jamais retrouver cette fraîcheur et cette
sponta-néité dans sa maturité.
Quelles ont été les rencontres importantes ?
D'abord Léon Fleisher ; il ne se passe pas un matin
sans que je pense
à lui. Je l'ai rencontré en tant qu'étudiant
du Conservatoire, puis lors d'une résidence au lac de Côme
où j'ai vraiment pu travailler avec lui. Notamment les concerti
de Brahms, mais pas seulement. Ceux de Ravel également,
ou encore Petrouchka. Je n'oublierai jamais la manière
si personnelle qu'il avait d'expliquer le passage en toccata
du 1er mouvement du Concerto en sol de Ravel : "comme
Charlie Chaplin avec son chapeau melon et sa can--ne, la faisant
tournoyer devant lui en déambulant dans les rues de New York".
Ensuite, le fils d'Arthur Schnabel, avec lequel j'ai aussi beaucoup
travaillé.
Il avait quatre-vingt neuf ans et donnait huit heures de cours par
jour. La manière dont il enseignait nous faisait croire que
nous étions au début du siècle ! Comme il était
très vieux, avec une conscience musicale absolue, tout ce
qu'il disait était précis et inspiré. Son côté
aristocrate traversait les cours. Par exemple, pour le début
de la Fantaisie en fa mineur, il m'a dit : "Pensez
que c'est un cortège de rois qui marchent ; ce n'est pas
n'importe qui ; ce n'est pas non plus l'enterrement de n'importe
qui, mais d'une tête couronnée". Il disait
des choses comme cela ; alors, on comprenait.
Il pouvait être intransigeant : je voulais travailler avec
lui la Rhapsodie sur
un thème de Paganini ; il exécrait cette musique,
si bien que lorsque je lui en ai fait la demande, il a répondu
: jamais ! S'il détestait Rachmaninov compositeur,
il vénérait l'interprète. Lorsqu'il était
en Amérique, il ne ratait pour rien au monde un de ses concerts.
Un jour, je l'ai raccompagné chez lui dans sa villa sur les
hauteurs du lac de Côme. J'entre dans sa maison. Je venais
de lui jouer le 1er Concerto de Brahms. Il me présente
la partition de son père, annotée. J'ai demandé
si je pouvais recopier ce qu'Arthur Schnabel y avait écrit.
Et il a dit oui ! Je me suis assis à une table et j'ai repris
toutes les annotations sur ma partition. Il y en a de vraiment passion-nantes
qui corroborent beaucoup ce que lui-même a pu me dire en cours.
Par endroit, ce sont de véritables textes, parlant des hémioles,
entre autres. Le début du 1er mouvement est noté 6/4,
à deux temps lent ; Schnabel avait cette idée lumineuse
qu'afin d'élargir la perception du temps, il fallait jouer
par moment à trois fois deux à l'intérieur
du 6/4, ce qui donnait une mesure à trois temps (expérience
bien connue des chefs d'orchestre). On donne ainsi l'impression
de changer de mesure, alors qu'il n'en est rien. Aujourd'hui, je
travaille toujours sur cette partition.
Il y a eu aussi Perahia, qui est un intellectuel incroyable, mais
c'était plus fugitif. Radu Lupu, également, qui est
un artiste instinctif, un peu ours. Je n'ai jamais pris de cours
avec lui ; on a tissé une relation d'amitié, avec
de grands échanges sur la musique. J'ai joué au bridge
avec lui ! C'est un homme infiniment gentil.
Comment la carrière a-t-elle commencée ?
Cela ne s'est pas fait tout de suite. J'avais très peu d'engagements,
ce qui m'inclinait à douter plus encore que ma nature m'incitait
à le faire.
Un jour, j'ai même cru que je ne voulais plus être pianiste.
C'était très sincère. J'ai dit à Fleisher
que je souhaitais devenir chef d'orchestre. Il m'a fait une recommandation
pour aller étudier la direction à Tanglewood. J'ai
eu beaucoup de chance : les inscriptions étaient quasiment
closes mais, grâce à lui, j'ai été accepté.
C'était insensé ! À ce moment, Anne-Marie Réby
m'a téléphoné. Je savais qu'elle faisait des
émissions sur France Musiques qui permettaient à de
jeunes musiciens de se faire entendre en direct.
Elle m'a invité, précisant que l'émission serait
décentralisée pour l'été à
La Roque d'Anthéron. Ce direct tombait exactement en même
temps que
le stage à Tanglewood. Je n'avais pas hésité
sur les dates de celui-ci, puisque je n'avais de toute façon
aucun engagement ; mon agenda pouvait tout accueillir. Soudain,
il fallait que je choisisse entre aller faire un récital
à La Roque d'Anthéron, ce qui pouvait être un
excellent tremplin pour un pia-niste qui n'avait pas de concert,
et suivre les cours de direction d'orchestre de Tanglewood, ce qui
était inespéré pour s'engager sur une autre
voie.
Et j'ai décidé d'annuler Tanglewood. C'était
fou : cette occasion qui ne
se présente qu'une seule fois dans une vie, et que j'avais
moi-même activement sollicitée, je n'en voulais plus
! J'avais peur d'annoncer pareille incohérence à Fleisher
qui s'était engagé pour moi et auquel j'étais
redeva-ble d'un passe-droit exceptionnel. Lorsque j'ai fini par
le lui dire, il a dit : Oh, fine, good ! Et depuis, je vais
à la Roque tous les ans, j'y donne des récitals, j'y
ai fait quatre ou cinq concertos, et une relation d'amitié
avec René Martin s'est construite.
Cette idée de faire un jour de
la direction d'orchestre
vous a-t-elle quitté ?
La musique que je préfère dans toute l'histoire
de la musique a été écrite par trois personnes
qui n'ont jamais composé une uvre pour piano : à
savoir Wagner, Mahler et Bruckner ; on pourrait y ajouter Richard
Strauss, car ce qu'il a écrit pour le piano est anecdotique.
Je ne pense pas pouvoir vivre toujours à côté
de toute cette musique non pianistique que je suis obli-gé
de jouer en réduction pour deux pianos avec des amis, pour
satisfaire le désir personnel que j'en ai
Nous verrons
: si cela doit se faire, cela se fera.
Vous jouez volontiers la musique d'aujourd'hui ;
aborde-t-on différemment ce répertoire ?
Finalement, non ! C'est toujours la curiosité qui est à
l'origine de la décou-verte d'un nouvel univers musical ;
et ce, quel que soit le style de la musique en question. Notez aussi
que ce que l'on nomme musique d'aujourd'hui est le plus souvent
d'hier ou d'avant-hier ! La plupart du temps, c'est en enten-dant
la musique d'un compositeur lors d'un concert que l'on ressent le
besoin de l'interpréter soi-même. J'ai eu ce genre
de coup de foudre pour Tristan Murail et Hugues Dufourt. J'aurais
d'ailleurs pu dire également Brahms ou Chostakovitch ! Quelquefois
il se produit malheureusement l'effet inverse
Pour résumer:
curiosité, ouverture d'esprit et culture.
C'est bien connu : plus on sait, plus on veut savoir !
La modernité que put présenter
en leur temps
certaines uvres de musiciens du passé est-elle un
élément déterminant de vos interprétations
?
Je ne m'occupe pas de la place qu'ont prise ou que prendront les
uvres que j'interprète dans l'histoire de la musique.
Il est vrai que la plupart des compositeurs qui font cette histoire
ont toujours su créer en avance, ouvrir de nouveaux champs.
En cela, ils me fascinent particulièrement :
le Beethoven de la Hammerklavier, le Liszt de la Sonate
en si mineur,
le Stravinsky du Sacre ou encore le Stockhausen des Momente.
Le critère principal reste cependant l'impact purement musical.
Enfin, quel est votre univers esthétique personnel ?
Qu'est-ce qui vient nourrir vos inspirations ? Qu'utilisez-vous,
que ce soit dans la littérature, la peinture, pas forcément
dans la musique ?
Pendant longtemps, j'ai puisé beaucoup dans la musique et
dans
la nature. Je devais avoir quelque chose comme cinq cent disques
- ce n'était pas beaucoup, mais pas si mal pour un étudiant
-, parmi lesquels seulement cinq disques de piano. J'ai donc beaucoup
puisé
dans la musique symphonique ou instrumentale non pianistique ; c'était
une source d'inspiration permanente. J'aimais faire de grandes marches
dans la montagne, écouter sur un walkman les symphonies de
Mahler à 3000 mètres d'altitude ! Puis survint un
intérêt pour la lecture. Je me suis plutôt attaqué
aux grandes fresques. Comme au piano, d'ailleurs : je me suis souvent
attelé à des uvres de grand format ; j'ai plus
de mal avec
les miniatures, qui recèlent pourtant les plus grands trésors
comme les Mazurkas de Chopin. Pris de passion pour les littératures
russes et allemandes, j'ai lu assez régulièrement
Dostoïevski et Thomas Mann ; certains romans, comme le Doktor
Faustus, m'ont accompagné pendant des mois.Je ne peux
pas vous dire : voilà, cette oeuvre m'a inspiré ;
ce n'est pas si simple. C'est la combinaison de plusieurs facteurs
qui produit ce que l'on nomme l'inspiration. Aujourd'hui, l'histoire
m'intéresse beaucoup. Surtout celle du 20ème siècle.
Cela n'a sans doute rien à voir avec l'inspiration musicale,
mais prend une grande place dans ma vie.
Cela n'a-t-il vraiment rien à voir
avec l'inspiration musicale ?
Oui, c'est vrai
Est-ce qu'on peut aborder Chostakovitch et
Prokofiev sans savoir ce qu'ils ont vécu, quelles étaient
les réalités du stalinisme ? Peut-on rester indifférent
à la vie de Strauss ?... Tout cela est très difficile
à démêler. D'autant qu'on a tant fait de révisionnisme.
C'est ce qu'il y a de pire, n'est-ce pas ? Le révisionnisme
existe dans tous les domaines, il ne faut pas s'y méprendre.
C'est terrifiant : on a osé en faire sur les camps d'extermina-
tion nazis au mépris des témoignages directs des survivants
et des
soldats alliés qui les ont libérés ; et ce
n'est à ce jour pas terminé quant à l'histoire
soviétique. C'est un sujet très polémique dont
il y aurait beaucoup à dire. Il existe du révisionnisme
chez nous aussi, mais on a fait beaucoup d'efforts. Notamment à
propos de la collaboration, de la guerre d'Algérie, etc.
Il est certain qu'on a du mentir sur bien des choses. Chostakovitch
raconte que chaque soir, il se disait : c'est peut-être pour
moi. Selon lui, le pire n'était peut-être pas d'aller
au goulag, mais de penser qu'il fût possible qu'on vous y
envoie.
propos recueillis par Bertrand Bolognesi
© patrick villanova
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