FABIO BIONDI
portrait autour d'une œuvre de Vivaldi
Ercole sul Termodonte


Vivaldi aujourd'hui
Ercole sul Termodonte
Un livret de Giacomo Francesco Bussani ?
La musique baroque aujourd'hui
Les vingt ans d'Europa Galante
Biographie


© simon fowler / EMI classics

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

parcours de fabio biondi

Né à Palerme (Sicile), Fabio Biondi
s'initie très jeune à la pratique du violon
et devient, dès l'âge de douze ans
virtuose de son instrument.
La musique baroque l'interpelle tôt
sur son parcours musical.
Il joue sur instrument ancien
au sein de formations de renom
comme La Capella Real,
Les Musiciens du Louvre,
Musica Antiqua Vienne,
Il Seminario Musicale,
La Chapelle Royale.

En 1989, il fonde son ensemble,
Europa Galante,
qui s'impose rapidement
sur la scène internationale.
Il se fait un nom en orientant son répertoire vers la musique italienne des XVIe et XVIIIe siècles, proposant la relecture d'œuvres vocales ou instrumentales, dont celles de Corelli, Vivaldi, Locatelli, Tartini, Veracini, Geminiani et Boccherini, et en étonnant le public par une littérature musicale inédite : les opéras de Scarlatti donnés en premières mondiales au Teatro Massimo de Palerme, des oratorios comme Sant'Elena al Calvario de Leo, La Passione di Gesu Cristo de Caldara , La Santissima Trinità d'Alessandro Scarlatti [lire notre chronique du 13 octobre 2003], sont autant de redécouvertes, fruits d'une recherche passionnée de manuscrits originaux jusqu'alors enfouis à l'ombre des bibliothèques.

En récital avec piano, pianoforte ou
clavecin, en soliste ou bien comme chef,
Fabio Biondi élargit son répertoire
pour interpréter Bach, Mozart, Schubert
ou Schumann dans les salles prestigieuses de par le monde. Il dirige aussi Norma de Bellini sur instruments d'époque au Festival de Parme en 2001. C'est dire l'étendue de
la palette musicale de cet artiste multiple
à la curiosité insatiable.

Sous contrat d'exclusivité avec le label discographique Virgin Classics depuis 1998, Fabio Biondi et Europa Galante
ont réalisé de nombreux enregistrements
où figurent, entre autres, des œuvres de Vivaldi - L'Estro Armonico, les Concerti con Titoli, Il Cimento dell'armonia e dell'inventione, Bajazet -
les Quintettes à cordes de Boccherini,
les Airs et Cantates de Bach
(avec le ténor Ian Bostridge).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l'occasion de la production d' Ercole sul Termodonte
(Hercule sur le Thermodon), opéra d'Antonio Vivaldi donné en version
de concert le mardi 27 janvier au Théâtre des Champs-Elysées,
Fabio Biondi nous accordait un entretien riche de son expérience
de musicien exigeant, avide de découvertes

 

 

 

 


Aujourd'hui, quelle perception avez-vous de la musique de Vivaldi,
un compositeur que vous pratiquez depuis longtemps déjà ?

J'ai toujours cherché à approfondir une approche personnelle de Vivaldi.
La superficialité ne fonctionne pas avec ce compositeur de génie. Il a énor-mément produit de musique, nous a laissé des oeuvres d'une inventivité absolue et des pièces plus médiocres qui comportent des redites, des simplifications. Sa facilité, on peut dire sa frénésie à composer, étaient stupéfiantes. Si l'édition d'une discographie complète est intéressante du point de vue musicologique, je crois qu'il faut se concentrer sur les belles partitions, prendre le temps de lire sa musique. C'est ainsi qu'on servira ses idées, son art prolifique et passionnant, en rendant, par exemple, le choix plus facile à l'amateur qui souhaite acquérir un enregistrement ou assister à un concert.



Comment situez-vous Ercole sul Termodonte dans la production
des opéras de Vivaldi ?

L'aventure de cet opéra occupe une place singulière et symptomatique dans la vie de Vivaldi qui a toujours travaillé dans le nord de l'Italie, à Venise. Ercole représente sa descente à Rome dans les années 1723.
Le premier opéra qu'il a donné dans la Ville éternelle, à quarante-cinq ans, est pour lui un enjeu important. Il prit un véritable risque en se confrontant à un public qui avait d'autres habitudes, d'autres goûts musicaux. La création d'Ercole au Théâtre Caprani a rencontré un succès considérable qui inflé-
chit la carrière de Vivaldi. Des documents d'époque nous renvoient les échos de l'accueil enthousiaste que les Romains lui ont réservé. Nous savons que toute la cité était pleine des rumeurs de cet opéra qui semblait révolutionner un genre très prisé à Rome en introduisant un nouveau style musical, en comparaison des productions de ses contemporains. Ses inventions mélodiques, son lyrisme orienté vers l'art du bel canto, l'impul-sion rythmique comme les couleurs de son instrumentation, ont séduit tous les amateurs. Il fut adulé, et même invité par le pape pour lequel il a joué des solos de violon. Il était reçu dans tous les salons à la mode. C'est à cette époque que Ghezzi a dessiné la fameuse caricature que nous con-naissons. Sur ce croquis on perçoit toute la vivacité et l'intelligence de Vivaldi. A la suite de cette réussite, il reçut deux commandes pour le même théâtre. C'est dire combien il avait été admiré et apprécié. Après l'Ercole, il composa Il Giustino, puis Il Tigrane dont il n'a écrit que le troisième acte.

La partition intégrale d'Ercole n'a-t-elle pas disparu ? Le chef américain Alan Curtis a restauré des parties manquantes. Comment, à votre tour, avez-vous reconstituée cette œuvre lyrique ?
En effet, l'opéra était perdu. La partition dans son intégralité n'existe pas. Mais il subsistait des airs dans différentes bibliothèques. A Paris, à la Bibliothèque Nationale, se trouvent quatre airs complets et une symphonie. Alan Curtis avant moi avait retrouvé certains airs et duos. Il a réalisé une reconstruction partielle. Dans la restitution d' Ercole sul Termodonte fut déterminante la découverte d'un recueil d'arie du Théâtre Caprani conservé à la bibliothèque de Cassel. Grâce aux recherches musicologiques, j'ai pris connaissance de ce volume où se trouvent tous les airs d'Ercole, soit un tiers du corpus musical. Il manquait toujours trois chœurs et une sympho-nie. J'ai reconstruit l'œuvre en utilisant d'autres pages de Vivaldi et j'ai entièrement écrit les récitatifs, très courts pour ne pas lasser le public.

Lorsqu'on a commencé à répéter avec les chanteurs, l'un d'entre eux
m'a dit : "C'est du bon Vivaldi, ce récitatif".
J'ai répondu : "Non, c'est de moi !".

J'ai pensé que cette remarque était très positive et vérifiait la justesse de mon travail. L'absence de récitatifs m'a laissé la possibilité de faire en toute liberté des coupes dans le récit. Le livret n'est pas réformiste, mais conçu à l'ancienne mode. Après cette restauration exhaustive qui restitue toute la puissance et la beauté de cette musique, sa dynamique stylistique, la variété de ses airs, la partition semblait avoir retrouvé sa cohérence, la musique sonnait juste. L'œuvre est animé d'un souffle très inspiré. Le génie théâtral de Vivaldi s'y exprime complètement mais sur un mode plus enlevé, plus léger que le style pratiqué à Venise. Chaque air épouse les affects de personnages parfaitement caractérisés. On a eu le désir de présenter cet opéra mis en scène, ce que l'on a réalisé à Venise avec un immense succès.

Comment avez-vous transposé dans votre arrangement la manière
dont Vivaldi avait organisé le plateau vocal et instrumental d'Ercole ?

À Rome, la présence des femmes étant interdite sur scène, la distribution prestigieuse était conçue pour voix d'hommes. Elle réunissait les stars de l'époque, comme Carestini, Farfallino en Ippolita. La première de l'opéra
fut interprétée par des castrats. Sauf les parties d'Ercole et de Telamone confiées à des ténors, nous avons conservé ces tessitures et nous avons distribué à un contre-ténor, Philippe Jaroussky, le rôle d'Alceste tenu à la création par Carestini et tous les rôles de castrats sont aujourd'hui chantés par des femmes, des voix entre le soprano et le mezzo. Il manque des pièces d'ensemble. Il y a seulement deux petits duos rapides, toujours
en dialogue, car jamais les voix ne fusionnent. L'organisation instrumentale a été plus simple. Un air chanté du premier acte nous est parvenu avec la basse continue, ailleurs à un tutti initial. J'ai ajouté une viole d'amour en solo à la basse continue, comme un clin d'œil à Vivaldi que j'ai imaginé jouant, pour la création qu'il a sans doute dirigée l'archet à la main, sur
son instrument favori les solos, comme le très bel air de l'acte III. On
sait qu'il a fait le voyage à Rome avec son violon et une viole d'amour.

Vous gravez Ercole sul Termodonte pour Virgin Classics.
Quelle distribution avez-vous retenue ?

Nous avons réalisé l'enregistrement au Teatro alla Pergola, à Florence, cette scène où Vivaldi a produit des opéras. Vous imaginez notre émotion ! Nous avons une grande et très brillante distribution qui réunit des chanteurs passionnés, des artistes de premier plan : Patrizia Ciofi (Orizia), Joyce Di Donato (Ippolita), Vivica Genaux (Antiope), Romina Basso (Teseo), Diana Damrau (Martesia), Philippe Jaroussky (Alceste), Rolando Villazon (Ercole). J'espère que l'on pourra donner de nouveau cette œuvre mise en scène, puisque nous avons le matériel.



Il y a semble-t-il une hésitation sur l'auteur du livret.
L'argument évoque l'un des douze travaux commandé par Eurysthée,
roi de Mycènes, à Hercule. Le héros doit accomplir avec succès la tâche difficile de rapporter les armes et la ceinture d'Antiope, la noble reine
des Amazones. Ces femmes guerrières vivent sur les rives du fleuve Thermodon qui borde leur territoire où le demi-dieu Hercule parviendra finalement à les vaincre, et l'amour n'est pas indifférent à sa victoire.
Cet épisode de la mythologie, qui avait déjà servi de livret d'opéra à Venise, a-t-il été repris par Giacomo Francesco Bussani ?

L'attribution à Bussani est fausse. En réalité, Bussani a volé le livret à son auteur légitime, Antonio Salvi, bien connu à son époque pour avoir écrit de nombreux et beaux livrets d'opéras qui, s'ils ne sont pas du niveau de ceux de Métastase, révèlent un vrai sens de la dramaturgie. L'intrigue un peu compliquée offre l'occasion d'exprimer le kaléidoscope des sentiments humains : l'amour, la jalousie, la trahison, le désespoir.
En somme : la vie !


Comment percevez-vous la situation de la musique baroque aujourd'hui ?
Il faut regretter que, depuis plusieurs années, il y ait moins d'investigations. Nous sommes à un moment difficile qui provoque souvent de mauvaises réactions chez les musiciens et fait régresser la recherche. Le marché nous oblige à jouer des compositeurs connus, à programmer des œuvres sans risques. Les interprètes n'osent pas se pencher sur d'autres partitions car les organisateurs de concerts se méfient de la nouveauté. Je trouve cet
état de fait dangereux. Il faut résister et rendre cette moralité du baroque indissociable de la redécouverte des chef-d'œuvres du passé et de la revendication de ses compositeurs. Actuellement, j'aborde Johann Adolph Hasse : c'est le plus important compositeur d'opéras de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et, pourtant, sa musique n'est jamais jouée ! Dans ces mo-ments de crise qui invitent à produire vite, à bon marché, deux lignes de conduite sont à sauvegarder : l'optimisme et le désir de continuer dans la direction on s'est engagé, la volonté de préserver la qualité à son plus haut niveau en de magnifiques performances. Plus que jamais, le public doit être respecté, sinon, la vulgarité nous guette et la musique y perdra beaucoup.

 

© simon fowler / EMI classics

Quel avenir et quels projets pour Europa Galante ?
Nous fêtons nos vingt ans. L'orchestre est dans un état de
santé extraordinaire dont je suis fier. Au sein de l'ensemble, il règne
une grande cohésion, un climat de partage, d'enthousiasme pour notre aventure musicale. Nous avons le sentiment très agréable de faire tous ensemble une grande promenade, de participer à la réalisation de projets qui nous enrichissent. Nous travaillons et répétons beaucoup. Chacun poursuit ses recherches pour se perfectionner. Moi, en tant que violoniste, je me tiens sur la même piste, je ne l'ai pas lâchée. J'approfondis toujours ma réflexion sur la pratique de mon instrument, les articulations, les coups d'archet. Europa Galante est la partie la plus importante de ma vie. Avant notre prestation à Paris, nous avons donné Ercole à Cracovie et à Vienne. En mars, nous partons pour une tournée aux Etats-Unis avec un oratorio
de Nicola Fago, musicien napolitain élève de Scarlatti. À notre retour, nous enregistrerons pour Virgin des airs baroques italiens avec Ian Bostridge. Nous serons à Tokyo en juin dans le cadre de La Folle journée, cet été à Montpellier pour un spectacle dédié à Marie-Antoinette, mis en scène par Jean-Paul Scarpitta et diffusé par France 2 ; nous interpréterons la musique italienne en vogue à la fin du XVIIIe siècle : Salieri, Gluck, Sacchini, Piccinni. En octobre, nous jouerons Agrippina de Händel à La Fenice de Venise. Notre parcours artistique continue…

Souhaitons bon voyage et bon anniversaire à Fabio Biondi et à Europa Galante !

entretien réalisé le 27 janvier 2009 par Marguerite Haladjian