PASTORALE
DE GÉRARD PESSON
Création scénique de l'ouvrage


Entretien avec Gérard Pesson
En savoir plus

 

 

 

 

 

© c.daguet / éditions henry lemoine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







© pierrick sorin

 

 

 

Le livret de Pastorale est tiré du roman L'Astrée d'Honoré d'Urfé (1567-1625), roman-fleuve qui conte les amours "retardées", sinon impossibles, du berger Céladon et de la bergère Astrée en pays du Forez dans la Gaule du IVe siècle. Le livre est une épopée galante, initiatique et, à la fois, traité d'amour constitué d'une multitude de récits et d'épisodes imbriqués qui allait avoir un retentissement considérable et devenir atlas des mœurs du temps. Or ce roman est un immense jeu de rôles où les protagonistes, d'emblée, sortent de leur condition pour en épouser une autre qui leur permette, à travers des obstacles, de changer, croient-ils, le réel.


Entretien avec Gérard Pesson

Comment avez-vous vécu la création mondiale de Pastorale
en version de concert, à Stuttgart, en 2006 ?

Comment ne pas sentir une réelle frustration quand tout un ouvrage tend vers la scène, vers l'image, vers des caractères, des personnages et que l'on aboutit à une sorte d'oratorio légèrement dramatisé ? Restait un aspect positif à cette expérience : une très grande homogénéité entre l'orchestre et les voix, et, ce qui n'est pas rien, un enregistrement de très bonne qualité (non commercialisé).

Avez-vous retouché la partition depuis lors ?

J'ai opéré une révision assez légère, qui relève plus de la correction, de la rectification ; par exemple certaines instrumentations, quelques coupures de répliques ou de passages qui m'avaient semblé trop longs ou trop denses dans la version de Stuttgart.

Vous souvenez-vous du point de départ de ce projet musical ?

C'est un très long cheminement, comme toujours pour ces œuvres qui demandent d'être vraiment originées en nous pour pouvoir être écrites puis portées. La première phase de ce travail date des années 1989-92. De cette étape ne reste que des choix qui se sont affinés par la suite : une certaine fragmentation de la forme musicale, un récit non discursif, et, surtout, le modèle narratif de L'Astrée d'Honoré d'Urfé.

Renaud Camus était le librettiste original de l'adaptation. Au final,
son nom n'apparaît pas…

J'avais demandé à Renaud Camus d'écrire le livret de cette première Pastorale (on trouve d'ailleurs trace dans ses journaux, toujours très
précis, de ce travail - et de sa perte par un accident informatique, puis de
sa réécriture). Camus, qui est toujours fort honnête pour sentir ce qui est
sa voie et ce qui ne l'est pas, m'avait bien prévenu que ce travail ne lui était pas aisé - congénial comme disent les Italiens. Il a même fini par me dire, je me souviens : "Au fond, vous avez besoin d'un tailleur, pas d'un écrivain".
Il avait raison.

Un librettiste idéal pour moi doit fournir une matière, aussi synthétique
que possible (et ce n'est pas la plus signalée des qualités de Renaud Camus), qui puisse être retouchée, et le plus souvent réduite à volonté par
le compositeur. Le librettiste doit en somme renoncer à une idée d'un tout littéraire et se mettre au service d'une réalisation un peu ultérieure où la musique a, si je puis dire, le dernier mot.

De cette version première que j'ai travaillée à la Villa Médicis (où, d'ailleurs, l'œuvre d'Urfé n'entrait en rien, sinon comme modèle narratif) ne reste que
le titre, que je voulais d'emblée. Il est donc fatal que le nom du premier librettiste n'apparaisse pas dans le second projet que j'ai proposé quand
le Staatstheater de Stuttgart m'a commandé un opéra, qui sera créé scéniquement au Châtelet le 18 juin prochain, après donc vingt ans
de tribulations.

Jean-Luc Choplin présente le roman d'Urfé comme l'ancêtre de nos
soap operas télévisuels. Entre les deux, qui placer comme étape(s) : Marivaux ? Proust ?

Je ne me souviens pas avoir lu ce raccourci amusant de Jean-Luc Choplin.
Il n'est pas faux, en ceci que les contemporains de L'Astrée (livre fleuve qui allait devenir, pour un siècle au moins, une sorte de monde codé impliquant des affects, des langages et même un répertoire de formes) demandaient une suite à Urfé. Ils se réunissaient en société d'amateurs s'adonnant à
des jeux de rôles, au carré, puisqu'Urfé dit lui-même que ses personnages sont des "gens de condition" qui prennent l'emploi de berger. Ce qui nous rappelle le bon sens tout naïf d'un Monsieur Jourdain demandant à ses maîtres de musique et de danse pourquoi faut-il toujours que les personnages soient des bergers. De même, tout récemment, bien des lecteurs, et pas seulement des enfants ou des adolescents, suppliaient qu'on donne une suite à Harry Potter - comme, en son temps, à Eugène
Sue les lecteurs des Mystères de Paris.

Le jeu de rôle est le noyau dramatique de Pastorale. Il postule une fuite du réel dont la télévision récente, avec ses Ile de la tentation, ses Fort Boyard
et autre Loft, donne la mesure actuelle, au moins autant que les jeux vidéo sophistiqués. À chaque époque son Embarquement pour Cythère. Ses procédures de vivre ensemble, qui sont parfois des aménagements de
la peur.

© marie-noëlle robert

La mise en scène de Pierrick Sorin intègre des candidats de concours musicaux (Star Academy, Nouvelle Star). Etes-vous d'accord avec
cette option ? Et que pensez-vous de ce genre d'émissions ?

Le processus d'une production d'opéra est si complexe, met en jeu tellement de contributeurs, qu'on peine, après coup, à reconstituer un historique rigoureux. Il me semble que l'idée d'introduire des chanteurs de variété, et notamment ceux de ces académies de la chanson populaire dont vous parlez, est venue, tout naturellement, à Jean-Luc Choplin qui aime, comme on sait, opérer des croisements, des rencontres, des mélanges. L'idée était tout à fait fondée par mon propre argumentaire qui parlait beaucoup de la télévision d'aujourd'hui, mais aussi par le fait que Pierrick Sorin conçoit sa mise en scène de Pastorale avec des cameramen qui
sont de véritables personnages ajoutés à l'opéra et qui disent bien l'artifice manipulé, dupliqué, recadré. Ajouté à cela mon intérêt pour les voix non lyriques : tout cela prenait alors un sens dramaturgique dans un enchaînement assez logique.

Une nuance doit cependant être marquée, nuance que l'art de la
dérision de Pierrick Sorin, voire de l'autodérision, porte à un certain point d'incandescence. Cette artificialité d'un monde parfait, ultra codé, et dont
on a vu qu'elle ne date pas d'hier, a souvent répondu à des impératifs
de dépendance, voire d'asservissement. Des enjeux de pouvoir, et
évidemment de profits, sont derrière ces machines qui postulent un possible réenchantement du monde. Tout cela est présenté, j'oserais
dire souligné dans Pastorale, par une vision qui n'est pas toute positive.

Je ne pense pas le plus grand bien des émissions dont vous parlez.
J'ai pu remarquer qu'elles avaient eu un effet très constatable dans le recrutement des classes de chant des conservatoires de France. Ce que nous appelions professeur, les nouveaux "candidats" les appelaient des coaches. Et c'est ainsi que l'on a pu voir, parfois, telle apprentie Loana se prendre au jeu de Schubert ou de Fauré, nous montrant que les stratégies mimétiques pouvaient être conjurées.

Dans votre Journal, vous parlez d'un équilibre précaire bouleversant atteint par la voix non travaillée des amateurs. Y aurait-il chez le jeune artiste de variété une sorte d'innocence qui est touchante ?

J'ai souvent cherché en effet chez les chanteurs avec qui j'ai pu travailler
une possibilité de désapprendre ce "grand arroi lyrique" ; une possibilité
de blanchir, de détimbrer la voix. Mais cela est bien plus complexe que
de tirer un jeu d'orgue. La voix est tellement incluse dans le corps, arrimée en lui, selon le développement de certaines techniques, que l'on ne peut abdiquer si facilement des processus de respiration, de vibrato tellement ancrés. Il m'est arrivé souvent de suggérer des modèles dans les voix
dites baroques - telles du moins que nous les avons re-imaginées ces trente dernières années (assez droites, avec une manière de profiler le
son) -, ou bien certaines voix de variété. Mais ce ne sont que des pistes.

Il faut bien constater que beaucoup de jeunes artistes de variété, tels du moins qu'on les façonne dans ces émissions de compétitions télévisuelles, sont souvent très formatés, appuyés sur des tics où le vibrato, certains portamenti n'ont rien à envier à un conditionnement académique classique. Simplement, tout cela est moins construit, moins solide, peut-être plus révocable. La seule différence d'un individu à un autre, et quelque soit
son chemin, est la liberté, j'oserais dire le " naturel " (mot bien aventuré
en cette matière), la latitude que certains chanteurs ont, plus ou moins,
de chercher, d'inventer des couleurs avec leur voix.

© marie-noëlle robert

La littérature pastorale atteint son apogée entre la Renaissance et
le baroque. Avez-vous des affinités avec cette période musicale ?
Y faîtes-vous référence dans votre partition ?

Oui, j'ai toujours beaucoup écouté, et je peux même dire depuis l'enfance,
le XVIIe français - plutôt le Grand Siècle -, puis, un peu plus tard, le premier XVIIe (Louis Couperin, l'air de cour, etc.). Dans Pastorale, je fais référence, en effet, à certaines danses (notamment un Branle du Poitou dont j'ai écrit une première version pour ensemble de chambre en 1997) et à certains topoi de la tragédie lyrique - comme les scènes de sommeil. On en trouve deux, symétriques : une dans le 2ème acte (celui de Céladon) et dans le
4ème , celui d'Alexis, qui est Céladon travesti). Mais, à part quelques clins d'œil très fugitifs, et même cryptés, la musique reste tout à fait la mienne
- non sans sa part de jeu avec les stéréotypes, qui font partie d'elle,
mais appartiennent aussi à la mémoire collective.

Pour terminer, puisque nous avons parlé de télévision, que pensez-vous
de la place qu'elle accorde à la musique savante dans notre pays ?
Et, finalement, est-il nécessaire qu'elle y trouve une place, plutôt qu'à
la radio ?

Je ne peux répondre que de façon très prévisible à votre question.
Cela dit, comme je n'ai l'esprit ni très comparatif, ni très enclin à des plaintes crépusculaires ou déclinistes, je n'arrive pas à penser que tout va de mal en pis et que la place de la musique savante diminue à la télévision - que je regarde d'ailleurs trop peu pour le constater. Simple remarque, dans la rubrique disques de Télérama, journal qui est un bon thermomètre des tendances du temps, la musique dite classique était jadis en haut de rubrique. Elle est tout en bas maintenant - ceci reflétant peut-être le volume des ventes de disques, ou bien est-ce une manière de garder le meilleur pour la fin. De même qu'on peut très souvent aujourd'hui débuter, à la télévision, le sacro-saint journal de vingt heures par un événement sportif, chose impensable il y a quinze ans. Pour qu'un tel journal commence par
de la musique classique, il faut un mort de grande importance : le dernier était, je crois, Rostropovitch.

Mise à part la mission nécrologique, on peut trouver, au titre de la vulgarisation, de sémillantes propagandistes comme Eve Ruggieri, qui accomplit une mission sans doute bien salutaire, même si elle semble,
aux amateurs pointus, des noces sinistres entre art et communication
La musique savante, ni plus ni moins que l'amour des amphibiens, les voyages en montagne, le poker ou les sports équestres, a, comme toutes les lubies innocentes, ses propres niches où l'amateur sait aller les
trouver. C'est l'hyper éclatement et la structure en ruche des données.

France Musique a été légèrement étrillée par le nouveau PDG de Radio France qui la juge peut-être un peu désuète. Espérons que de la désuétude à l'obsolescence, il ne travaille pas un raccourci. On a reproché de manière récurrente à cette chaîne, à laquelle tout de même énormément d'auditeurs tiennent, qu'elle s'ouvre à trop de musiques qui ne relèvent pas de sa mission savante. La chanson par exemple. Je dois être à ce titre un terrible produit de l'air du temps car je suis le premier à en diffuser dans mon émission hebdomadaire Boudoir & autres, même si c'est en proportion infime. Ce qui m'avait valu la réprobation de certains puristes. J'inclus parfois des chansons, y compris du monde entier, dans mes propres musiques, je ne vois donc pas comment j'aurais pu m'en empêcher
dans mes émissions qui relèvent aussi, peu ou prou, d'un processus
de composition, ou du moins d'assemblage savant.

Propos recueillis par Laurent Bergnach en mai 2009

En savoir plus

PASTORALE
Opéra en quatre actes de Gérard Pesson
Livret de Martin Kaltenecker, Philippe Beck et Gérard Pesson
avec la collaboration de Hervé Péjaudier

Jean-Yves Ossonce
, direction
Pierrick Sorin
, mise en scène
Kamel Ouali
, chorégraphie

Judith Gauthier
, Astrée
Olivier Dumait
, Céladon / Alexis
Ivan Geissler
, Listandre
Marc Labonnette
, Adamas
Pierre Doyen
, Silvandre
Marie-Eve Munger
, Florice / Sylvie
Hoda Sanz
, Phillis
Raphaëlle Dess
, Diane
Melody Louledjian
, une bergère
Amaya Dominguez
, une bergère / Léonide
Sophie Leleu
, une bergère / Galathée
Jean-Gabriel Saint-Martin
, Hylas
Mickels Rea
, Lycidas

Théâtre du Châtelet
2, rue Edouard Colonne
75001 Paris

> 01 40 28 28 40

Représentations :
18 juin 2009, 20h
20 juin 2009, 20h
22 juin 2009, 20h
23 juin 2009, 20h
24 juin 2009, 20h