EXPRESS YOURSELF
(brèves rencontres) Opus 4

Denis Chouillet
Valentin Villenave


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



DENIS CHOUILLET

Né en 1968, Denis Chouillet est pianiste et compositeur. De formation classique (CNR de Boulogne-Billancourt), il revendique une prédilection pour la création en tout genre (théâtre musical, opéra, chanson). Ce qui
l'a conduit à partager des performances avec des improvisateurs, des danseurs ou encore des peintres.

> LES SHADOKS (à l'opéra)
Péniche Opéra, Paris / 1er février, 12h - 2 février, 20h30 - 8 février, 12h -
9 février, 20h30 - 8 mars, 12h - 22 mars, 12h00 (petit déjeuner à 11h00 pour les représentations de 12h).

 

Comment est venue l'idée d'un mélodrame inspiré d'une série d'animation si particulière que Les Shadoks ?
L'idée vient de Mireille Larroche, directrice de la Péniche Opéra, qui,
à l'équation suivante: "Sports et Divertissements + Babar + x (création)
= belle soirée de mélodrames", semble avoir répondu un (beau) jour:
"Bon sang mais c'est bien sûr !, x est égal à: Les Shadoks !"
Madame Rouxel ayant eu la bienveillance d'accepter le principe de cette adaptation musicale, Mireille m'a donc proposé d'écrire un mélodrame
sur les Shadoks. Ces Shadoks (à l'Opéra) sont prévus pour être un feuilleton. Les Shadoks et la Cosmopompe, actuellement représenté
à la Péniche, en constitue le premier épisode.
Une Genèse ! La série devrait durer plusieurs années, à raison d'un épisode par an, chaque épisode variant de forme et de formation.
Du prochain, j'aimerais faire une comédie madrigalesque

Comment adapter leur monde en deux dimensions à celui de la scène ?
Et, en particulier, que fait-on de la voix-off qui fait le sel de la série ?

On l'oublie ! toute révérence gardée… Nous avons pour y parvenir un sérieux atout en la personne d'Edwige Bourdy, qui est une merveilleuse interprète. Elle succède brillamment à Claude Piéplu sans rivaliser avec
lui (car, entre autres, Piéplu n'était pas soprano).
J'ai pris ce texte comme un livret, l'ai traité à ma façon, élargissant le
temps de la narration qui, dans les films, était plutôt speed (le moins qu'on puisse dire, et qui fait beaucoup au charme de la série). Mais le texte est suffisamment drôle et substantiel pour, je crois, ne pas se diluer dans
un tempo plus étiré, ou, du moins, à l'agogique souple et variée. Nous avons donné corps à l'histoire et aux notions Shadoks, sans chercher à copier ou trop représenter. Ces malheureuses bêtes sont toutefois visibles sur l'astucieux costume de Michel Ronvaux. Ce costume, la mise en scène
- à laquelle les intelligentes et belles chorégraphies d'Anne-Marie Gros apportent beaucoup - font que la transposition scénique existe en tant que telle, s'affranchissant, je crois, de toute comparaison. La voix off, devenue on, s'incarne en une virevoltante diseuse-chanteuse qui participe autant
du cabaret que de l'opéra. Le piano (et ses satellites: piano-jouet, synthé-jouet, et autres bidules en ut) est moteur, espace, planète, orchestre, fanfare, batterie etc.
Edwige et Christophe Maynard sont précis et impliqués, dessinant les premiers traits en relief et son d'une autre forme de représentation de l'épopée Shadokienne…

Les Shadocks sont décrits comme idiots et méchants. Si c'est vrai, pourquoi vouloir passer un (long ?) temps de composition en leur compagnie ?
Par affinité, certainement ! Mais n'oubliez pas les Gibis, qui sont
censés, eux, être intelligents et gentils: sie sind auch dabei.

"Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? " Jonglant
avec les notes, que pense le compositeur d'une telle formule ?

Je pense qu'il est assez compliqué de faire simple, donc, quand on
fait compliqué, c'est peut-être que l'on est en train de faire simple…
Pour parler technique, cette pièce est assez old-style dans sa manière, basée sur une série de quatre notes exposée au début comme il se doit
et suivie de son rétrograde, mini-série irriguant la musique toute entière
- en tout cas celle des Shadoks, car les Gibis ont des lois plus… debussystes, dépendant de leur bon plaisir et des circonstances…
Oui, old-style, vous dis-je.
Ou encore : une bonne vieille manière simple de faire compliqué !
Mais attention ! ne pas y voir une assimilation hâtive aux caractères dominants de chacun de ces bons peuples ! Ce serait fallacieux, et,
en outre, très désobligeant…
Le feuilleton va me permettre (si le grand GABU me prête du ZOMEU) de développer à chaque fois différemment les mêmes idées initiales, d'en proposer des versions dissemblables, voire opposées, et pourquoi pas réciproquement critiques… Comme si d'une même graine replantée germait à chaque fois une autre plante.
(propos recueillis par L.B., le 27 janvier 09)

 

 

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VALENTIN VILLENAVE

Valentin Villenave est né à Paris, en 1984. Son cursus de piano le mène
à devenir, dès 1996, accompagnateur de classes de chant à Marne-la-Vallée, où il apprend le piano et le déchiffrage, mais aussi le jazz et le continuo baroque. Il intègre ensuite le Conservatoire National de Région de Saint-Maur-des-Fossés. Diplômé d'Études Musicales, il poursuit ses études par correspondance et obtient ainsi sa licence de Lettres Modernes avec mention. S'il tente d'écrire de la musique depuis l'âge
de dix ans, ce n'est qu'à partir de 1998 qu'il parvient à mener à bien une vingtaine de pièces instrumentales ainsi que quelques mélodies pour soprano et piano. Il réalise également quelques musiques de scène,
dont Le Songe d'une Nuit d'été de Shakespeare (2002), Les Diablogues de Dubillard (2004) et Edgar et sa bonne de Labiche (2005).

>AFFAIRE ÉTRANGÈRE
Opéra Comédie, Montpellier / Dimanche 1er février, 15 h 00
Mardi 3 février, 20 h 00 - Jeudi 5 février, 20 h 00

 

Pouvez-vous nous résumer votre parcours musical ?
J'ai commencé le piano relativement tard, et je suis assez vite devenu
une espère de bricoleur-à-tout-faire en marge de mon cursus de pianiste : accompagner, déchiffrer tout ce qui se présentait, improviser au besoin
(du continuo baroque au jazz)... Pour moi (comme pour tous les enfants
qui apprennent la musique), écrire n'avait alors rien que de très naturel, même si pendant des années ce que j'écrivais est resté, au pire à l'état d'ébauche, au mieux confiné dans un tiroir !

Comment décide-t-on, à moins de vingt-cinq ans, de se lancer dans un travail de plusieurs années sur un opéra ? Et avec quel(s) modèle(s)
en tête ?

Il y a quelque chose de très enfantin dans le fait d'avoir des ambitions créatrices et mégalomanes ; j'ai commencé à écrire mon premier
concerto pour piano à l'âge de 12 ans (je le terminerai un de ces jours
peut-être), après avoir découvert les concertos de Prokofiev, et j'ai été
tenté par l'opéra dès que j'ai commencé à en accompagner au piano,
vers 14 ou 15 ans. À cette époque, j'avais été plus ou moins adopté,
comme tourneur de pages puis comme pianiste, par une petite
compagnie qui montait, sans aucun moyen et dans de petites salles,
des opéras du répertoire (Mozart, en particulier). À mes ambitions
s'ajoutait donc un élément déterminant : la volonté d'écrire pour des
gens que je connaissais et estimais, en une manière de renvoi d'ascenseur. De plus, je voulais travailler avec un librettiste pour mieux
me sentir poussé à aller jusqu'au bout ; c'est vers l'âge de 20 ans que
je me suis véritablement mis en quête d'un collaborateur. Il se trouve
qu'à cette époque, je consacrais ma maîtrise de Lettres à Lewis
Trondheim ; il m'est un jour apparu comme une évidence que c'était
à lui qu'il fallait que je m'adresse.

Prendre comme sujet d'inspiration une bande dessinée va-t-il
selon vous provoquer l'intérêt ou le mépris du public d'un côté,
de la critique de l'autre ?

Le fait que ce genre de questionnement vous soit venu à l'esprit me
semble symptomatique ; si tant est que la bande dessinée ait un
jour été un genre mineur (et cela reste à prouver), voilà au moins un
demi-siècle que ce n'est plus le cas. Pour ma part, cette question ne
s'est posée à aucun moment ; Lewis Trondheim est pour moi un
auteur drôle et malin, attachant et courageux ; que cet auteur fasse de
la bande dessinée, du théâtre japonais ou de la peinture sur soie n'a
pas la moindre importance du moment qu'il le fait avec esprit et talent.
J'espère, bien sûr, que "le" public (ou plutôt, tous les publics possibles) pourront trouver un agrément dans le fruit de notre travail ; quant à la critique, je vous avoue que je ne découvre son existence qu'aujourd'hui.
Je n'ai jamais mis les pieds dans un opéra auparavant, ni en tant que musicien ni en tant que spectateur, je ne fréquente donc guère les
habitués de ce genre de lieu et ce n'est certes pas à leur intention
que j'ai réalisé cette pièce.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre volonté que la partition soit
éditée sous licence libre ?

Avant d'être un musicien ou un auteur, j'essaye avant tout d'être un
citoyen digne de ce nom. À ce titre, je suis passablement agacé par
la propagande que certains nous servent à longueur de journée à
l'encontre des prétendues "atteintes aux droits d'auteurs", qui nuiraient
soi-disant aux artistes, à la création et à la diversité culturelle. D'un point
de vue philosophique, je trouve l'idée même de "Propriété Intellectuelle" abjecte et dangereuse : on ne vend pas des idées ou de l'art comme
l'on vendrait des saucisses. Cette escroquerie a pu en arranger certains
aux premiers temps du capitalisme, mais la génération à laquelle j'appartiens ne peut plus se satisfaire de telles impostures. D'un point
de vue démocratique, le "droit d'auteur" sert de prétexte facile pour
porter des atteintes inadmissibles aux libertés civiques, au respect
des citoyens et de leur vie privée. Enfin, d'un point de vue culturel, il est évident qu'aucun compositeur du XVIIIème siècle n'aurait pu exercer si
la législation avait été celle d'aujourd'hui : pas de Vivaldi, pas de Bach,
pas de Mozart !
Aujourd'hui, la technologie apporte aux citoyens du monde entier la
fantastique opportunité de se réapproprier le Savoir et la Culture ; pour toutes ces raisons Lewis Trondheim et moi-même avons publié notre
ouvrage sous une licence qui autorise non seulement la reproduction et
la redistribution, mais aussi sa modification (la partition est d'ailleurs entièrement éditée au moyen du logiciel libre GNU LilyPond), dans les limites d'un usage non-commercial (car nous voulons aussi prouver
que ces licences alternatives sont viables économiquement).

Enfin, à lire vos réflexions sur votre site personnel, on vous sent
préoccupé par le temps. Est-ce une obsession de compositeur ?

C'est étonnant que vous me posiez cette question, car l'autre jour
j'entendais Samuel Jean, le chef d'orchestre, parler d'un passage de
ma musique en disant qu'on y sentait une "urgence", ce qui ne m'était
jamais venu l'idée et m'a fait très plaisir ! Sans doute est-ce une
préoccupation pour moi comme pour tout le monde ; je vous avoue
qu'après avoir perdu les trois quarts de ma vie dans cette usine à
formatage intellectuel qu'on nomme système scolaire, je me sens
encore un tout petit peu pressé de pouvoir faire ce qui m'intéresse,
et le faire à ma façon. À ce titre, ce projet d'opéra qui m'a pris
près de quatre ans a très tôt revêtu une valeur très symbolique pour
moi : j'en étais venu à ne plus dire "quand j'aurai fini cet opéra"
mais "le jour où j'aurai une vie"... Aujourd'hui, je veux croire que
ce jour approche enfin. (propos recueillis par L.B., le 27 janvier 09)