ANTONIO VIVALDI : orlando furioso

1 coffret de 3 cds Opus111/Naïve OP 30393

Poursuivant ses précieuses publications, l'Edition Vivaldi présente aujourd'hui son volume 24, qui est aussi le quatrième tome consacré aux opéras du Prete Rosso (après L'Olimpiade, La verità in cimento et Orlando finto pazzo), avec Orlando furioso, créé à Venise en 1727, et sans doute
l'un des deux ouvrages les plus connus de Vivaldi (l'autre étant Farnace). Une nouvelle fois, le coffret s'accompagne d'une excellente introduction
à l'écoute, signée Frédéric Delaméa, qu'on lira avec grand intérêt.

Le plateau vocal est incontestablement ce qui frappe le plus à la décou-verte de cet enregistrement : chaque rôle y est idéalement distribué, avec
un à propos exemplaire. Il demeure extrêmement rare qu'une parution discographique bénéficie d'un tel casting, un véritable sans faute, où chacun trouve naturellement sa place.

En suivant l'ordre d'entrée en scène, la magicienne Alcina bénéficie de l'expressivité jamais excessive et cependant bien présente de Jennifer Larmore, tour à tour flatteuse, furieuse, séductrice, et même émouvante
à la fin, puisque cette artiste parvient magnifiquement à humaniser le personnage lorsqu'il a tout perdu - Che più dolce, che più giocondo stato
et Anderò, chiamerò dal profondo, à l'acte 3. Si Vorresti amor da me est exquisément perfide, Azia in quelgl'occhi révèle une égalité de la couleur
sur toute l'étendue de la tessiture, et un aigu toujours fulgurant.

Veronica Cangemi campe une Angelica efficace, bien qu'un peu trop soupirée, menant soigneusement la ligne de chant et s'aventurant avec évidence dans des vocalises irréprochable - Un raggio di speme, entre autre. Arrive le rôle-titre, judicieusement confié à l'excellente Marie-Nicole Lemieux qui n'a de cesse de colorer les graves de son organe. Le timbre est d'une grande richesse et la voix s'avère d'une souplesse exceptionnelle, ainsi qu' on pourra l'entendre bien sûr dans Nel profondo cieco mondo, l'aria la plus célèbre de Vivaldi, mais surtout dans les passages de furie
et d'égarement, comme la scène 10 du 3ème acte, d'une absolue folie, dans laquelle la chanteuse québécoise distord génialement le bel canto jusqu'au chaos.

Le bon Astolfo, second personnage masculin de l'œuvre, mais premier
à être chanté par un homme, est avantageusement tenu par un Lorenzo Regazzo des grands jours, à l'aise comme un poisson dans l'eau dans ce rôle bufo. Malgré des portamenti parfois douteux, un haut médium qui ne perd pas son instabilité de toujours, on appréciera un chant d'une régularité absolue, assis sur un grave satisfaisant et sonore, et une parfaite gestion du souffle ; la facilité qui s'affirme dans les pages véloces surprendra.
La scène 4 voit entrer la superbe Bradamante de Ann Hallenberg, extra-ordinaire en tous points. Voix attachante, timbre généreux, sonorité ample, émission égale, rencontrent en elle un chant magnifiquement conduit,
une expressivité exactement dosée comme il le faut, un art de la vocalise indicible où tout paraît facile, et un sens parfait de la nuance. A la farouche autorité de Taci, non ti lagnar du 2ème acte succèdera le prodigieux
Io son ne' lacci tuoi
du 3ème, accumulant les prouesses comme l'on
fait son marché, sans jamais dénaturer la chaleur et la personnalité de
la voix, grâce à une technique à toute épreuve qui intègre intelligemment
la dramaturgie sans s'autodésigner : bravo !

C'est décidément l'opéra des voix féminines graves, avec rôles travestis :
le mezzo-soprano Blandine Staskiewicz est donc Medoro, réalisant aisé- ment certains intervalles problématiques, mais accusant une certaine tendance à détimbrer la voix qui suraffirme la pâleur du personnage et risquera d'entraîner quelques soucis plus tard. Le vaillant Ruggiero arrive assez tard dans l'opéra (fin du 1er acte) : on y retrouve Philippe Jaroussky, posant des aigus pianississimo splendides, dans un chant d'une incom-parable sérénité. Et si Sol da te, moi dolce amore décrit son enchantement, l'aria en est un pour l'auditeur. Signalons les beaux ornements du da capo de Che bel morirti in sen du 2ème acte, dans une couleur toutefois moins éclatante que d'habitude.

Si les deux brèves interventions de chœurs bénéficient d'une exécution
tout à fait honorable par Les Eléments préparés par Joël Suhubiette, la proposition de Jean-Christopge Spinosi à la tête de Matheus est nette-ment moins convaincante. On reconnaîtra, bien sûr, la franche énergie
qu'il sait distribuer dans sa lecture, mais la furie qu'il vocifère n'est jamais entretenue, demeure superficielle, et se signale exclusivement par de grands effets bruyants, invitant même le clavecin à gagner l'arsenal de percussions. C'est vif, expressif, mais jamais à long terme, rebondis-
sant en contrastes disgracieux, tandis qu'une précarité asthmatique de
la vibration devient proprement gênante. Heureusement, le chef a plus
de tenue lorsqu'il s'agit de soutenir les voix, et sa présentation du fameux
Nel profondo cieco mondo, prolongeant les points d'arrêt, s'avère plutôt heureuse. C'est maigre, cependant, pour trois heures de musique durant lesquelles l'élégance n'est jamais au rendez-vous. Certes, le sujet n'est
pas anodin, et il s'agit avant tout de servir une partition écrite pour le
théâtre ; nous le comprenons bien, mais une fosse d'opéra peut
également croiser des eaux subtiles.

Malgré cette réserve, ce nouvel Orlando furioso est une petite merveille ! Après l'enregistrement de Claudio Scimone, on se prend à rêver au ravissement que provoquerait la distribution vocale de celui-ci sous la direction de Federico Maria Sardelli (2 Cds publiés chez Paragon/WDR3, associés à la revue Amadeus, malheureusement non distribués dans le commerce, accusent le souci strictement inverse)…

Bertrand Bolognesi