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Piotr Illitch Tchaïkovski
: Concerto pour violon - Concerto pour piano n°1 1 sacd
PentaTone Classics 5186 022 | Si
l'on compte les Variations Rococo pour violoncelle et orchestre, on pourra
dénombrer trois concerti dans l'uvre de Piotr Illich Tchaïkovski.
Le disque paru chez PentaTone Classics il y a quelques semaines propose d'écouter
celui pour piano et celui pour violon, composés respectivement en 1874
et 1877. On y retrouve l'orchestre National de Russie et Kent Nagano
qui signaient pour le même label un Pierre
et le Loup dont nous vous avons parlé vers Noël. Le
Concerto pour violon et orchestre Op.35 s'ouvre sur un Allegro moderato
amorcé ici avec une grande élégance. Le soliste fait son
entrée : c'est Christian Tetzlaff, violoniste au répertoire
fort étendu et très diversifié, qui accentue volontiers le
caractère nostalgique du thème principal dès l'exposition,
tout en sachant sourire sur certaines évolutions faussement futiles. Nagano
le suit gentiment, pourrait-on dire, sans qu'il y ait cependant une véritable
cohérence dans leur proposition, en tout cas pour ce qui est de ce 1er
mouvement. Le violoniste allemand s'avèrera souvent excessi-vement précieux,
jusqu'à la manière, usant de rubati presque minaudant, de
sorte que l'auditeur perd le fil plus d'une fois, et pourrait bien prendre cette
page pour un vain bavardage, ce que je ne crois pas qu'elle fut jamais. Cela dit,
les aigus de la cadence sont d'une délicatesse inouïe qui la rend
proprement délicieuse. Ce 1er mouvement peu convaincant demeure une énigme,
au regard de la réussite indéniable des deux suivants. Et c'est
d'autant frustrant ! Sur la partie centrale, le choix de sonorité est particu-lièrement
judicieux : rien n'est vraiment affirmé, exactement dans l'idée
même d'une Canzonetta, comme le titre l'indique, ici une sorte de
rémi-niscence un peu voilée, volontairement sans plénitude.
Le résultat est saisissant. De même l'âpreté violente,
mordante, et teintée d'une bohême bienvenue que Tetzlaff entretient
tout au long du Finale. Etrangement, l'interprétation est tenue,
sans aucun surjeu, contredisant salutairement les premiers pas de ce disque, ne
tombant dans aucun travers d'une éventuelle accentuation des aléas
de tempo. En général, on constatera un je-ne-sais-quoi de fiévreux,
y compris sur la mélodie alanguie qui n'a rien d'anodin. Dans l'ensemble,
on put apprécier le beau travail de relief que Kent
Nagano opérait avec l'orchestre dans le concerto précédent.
C'est encore plus flagrant avec le Concerto pour piano et orchestre
Op.23. Introduisant l'Allegro non troppo e molto maestoso
dans une sonorité ronde qui prépare l'arrivée
contrastée des accords du piano, soulignant judicieusement
les belles interventions des bois, le chef offre une dynamique intéressante
qui forcera l'écoute. Son instrument paraît toujours
précisément posé, parfois un peu distant, mais
jamais froid, dans une grande discrétion qui sait retenir
les effets pour mieux les révéler et nous surprendre,
plutôt que d'avoir recours à une bruyante démonstration
de couleur et de puissance comme on a pu ces derniers temps en entendre
dans cette uvre. Ici, tout est très dosé, sans
déroger jamais à un vrai bon goût. C'est un
piano littéralement taillé dans le roc que propose
Nikolaï Lugansky dès les premières mesures
de sa partie. La qualité du son est toujours au rendez-vous,
on s'en doute, dans une lecture sans la moindre complaisance, aucune
emphase, parfois presque sèche, on dira plus justement ascéti-que,
peut-être, ou encore farouche, qui rend plus compte de cette
énergie particulière qui est la sienne. A qui chercherait
une énième version romantico-souffreteuse,
il conviendra d'indiquer une autre route
Il y a ceci de fascinant
dans le jeu de Luganski qu'il vous fait entendre non pas d'où
vient une uvre mais ce vers quoi elle tend, ce qu'il se pourrait
qu'elle annonce ; son interprétation ne se tourne pas vers
le passé, mais sans pour autant l'ignorer regarde loin devant.
Et dans ce 1er Concerto de Tchaïkovski, il fait sonner
Rachmaninov et Medtner, mais aussi Scriabine
et Debussy ! Il signe un enregistrement
magnifique grâce à une articulation exemplaire, des graves de velours,
et une relative mobilité du tempo qui n'est pas engendrée par les
caprices de l'humeur mais par une vraie construction logique qui dirige toute
l'interprétation dans une cohérence absolue.
Le mouvement central, Andantino simplice, est pudiquement
lumineux, servi par un pupitre de bois expert qui offre des échanges
tout à fait splendides. Cette fois, le pianiste accompagne
les solistes de l'orchestre, inversant joliment la donne. L'équilibre
est idéal ; ce n'est d'ailleurs pas la première fois
que Nagano et Lugansky travaillent ensemble (on se souvien-dra de
leur enregistrement du Concerto Op.16 Young Apollo de Benjamin
Britten, avec l'Orchestre de Hallé, paru chez Erato il y
a quelques années). Le prestissimo du second mouvement
est magistralement rebondissant, dans une géniale jubilation,
faisant tourner la danse jusqu'au vertige, donnant à cette
page un faux air de représentation d'opéra, avant
l'apaisant a tempo qui vient éteindre cette partie
d'un fin wagnérienne. Enfin, échanges d'orchestre
minutieusement soignés, lecture alerte et profondeur troublante,
l'Allegro con fuoco final est d'une grande clarté,
faisant entendre ce qu'un fils d'émigrés russes -
George Gershwin - saura plus tard y puiser pour ses uvres
pour piano et orchestre. J'ai eu le plaisir de vous parler récemment
des versions Volodos/Ozawa, Humbert/Reiner
et surtout Kern/Seaman ;
si cette dernière demeure notre favorite pour l'incomparable Olga
Kern, nous désignerons, dans un style complètement différent,
celle de Lugansky/Nagano comme la plus claire et la mieux équilibrée.
C'est une fort belle réalisation. Bertrand
Bolognesi |