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Richard Strauss : Daphne
1 coffret 2 cds Decca 475 6926
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Le soprano américain Renée Fleming se love
une nouvelle fois dans les cordes d'une héroïne straussienne
: aujourd'hui, elle est Daphné dont la légende inspirait
à Richard Strauss son treizième opéra,
Daphne, créé à l'automne 1938 à
Dresde, dont on ne s'étonnera jamais assez de la rareté
sur nos scène (celle de Strasbourg faisant exception, avec
sa production
d'il y a quelques années) - pour plus de détails sur
les circonstances de la composition d'un ouvrage dont les envols
annoncent les Quatre derniers Lieder, le lecteur se réfèrera
à notre récente critique
de l'enregistrement Dynamic. Chez Decca, l'inégal combat
entre un berger et un dieu pour l'amour mortel est défendu
par les excellents musiciens du Westdeuts-cherundfunks Sinfonieorchester
Köln, dont aucun pupitre ne saurait être pris en
faute ; ainsi, dès les calmes deux premières minutes
préludant à l'action, goûtera-t-on l'élégante
articulation des bois puis, lorsque la partition en vient à
suggérer le possible déchaînement des éléments,
le bel équili-bre, exquisément lyrique, de la formation,
notablement précise tout au
long du drame sacré.
Au pupitre, Semyon Bychkov conduit une lecture qui semble
avoir du mal à trouver sa voie. Parfois d'humeur brumeuse,
d'autres volontiers expressive, nous laissant rarement le temps
de profiter de tout ce que l'orchestration pourrait offrir, manquant
de relief ici, surjouant les contrastes là, laissant sur
la touche la suavité tant souhaitable dans le traitement
des cordes, tout en sachant par ailleurs se révéler
élégante, en servant les envoûtements d'une
fluidité bienvenue et en soignant joliment les miroitements
de la scène du baiser, cette interprétation demeure
fort inégale. Bychkov s'y montre pressé, ce qui n'est
certes pas toujours un mal et occasionne une gestion parfaite des
tensions dramatiques, mais l'entraîne à passer parfois
à côté de la couleur. On saluera d'indéniables
qualités, comme une énergie, une vio-lence même,
tout-a-fait stimulante, mais autant de points négatifs, comme
cette fâcheuse tendance à lourdement s'appuyer systématiquement
sur la percussion et les cordes et cuivres graves. Enfin, dans la
ponctualité du détail, la proposition est pertinente,
mais une vision ténue et profonde fait défaut. À
l'aune du bon matériel dont le chef a disposé - on
entendra par là tant l'orchestre que les conditions d'une
prise en studio -, l'on restera sur
sa faim
Au luxe d'une telle fosse s'adjoignent celui de la prestation plus
qu'honora-ble des Herren des WDR Rundfunkchors et un plateau
vocal satisfaisant dans l'ensemble. S'y remarquent favorablement
les 1er et 3ème bergers
de Eike Wilm Schulte, pour la couleur flatteuse du timbre
et la fiabilité de l'impact vocal, et de Gregory Reinhart,
ainsi que les deux vierges bien ca-ractérisées de
Julia Kleiter et Twyla Robinson. On retrouvera avec
plaisir
la voix ample au grand souffle et la belle pâte vocale d'Anna
Larsson, Gaea idéale, et surtout la basse largement autoritaire,
menée avec une évidente musicalité, de Kwanchul
Youn, dont nous nous étions réjouis de l'Arkel
berlinois [lire notre
chronique 31 octobre 2003], fort judicieusement distri-bué
en Peneios. Direct, non sans un certain génie dans la projection,
et coloré, le Leukippos de Michael Shade se montre
expressif, jusqu'en une agonie d'une émouvante tendresse
où le ténor amorce des voix mixtes avec une remarquable
souplesse. Héroïque comme il se doit, Johan Botha
est un Apollo efficace en ce qui concerne la vaillance et le style
; mais, outre
que son chant ne bénéficie guère du charisme
suffisant, il nous faut avouer regretter une stabilité discutable,
une diction relativement opaque et un
peu de souplesse qui font paraître la voix prématurément
vieillie.
Enfin, l'on sait à quel point la musique de Strauss convient
à
Renée Fleming. Aussi sa voix entre-t-elle comme un
rayon de lumière
dans la pastorale instrumentale du lever de rideau. Toutefois, force
sera
de constater le peu d'unité de son incarnation. Les premiers
pas du person-nage jouissent d'une vocalité agile et gracieuse
s'avérant d'une fraîcheur indiscutable, mais la diction
y est laissée pour compte au profit d'une mièvrerie
maniérée, voire minaudière, assez peu d'à
propos.
Fort heureusement, nous n'en restons pas là, et l'interprétation
- car il s'agit bien là d'une erreur artistique plus que
d'une faiblesse technique - se boni-fie au fil de l'exécution.
C'en est même troublant : s'agissant d'un enregistre-ment
de studio, n'aurait-on pu refaire la prise de O bleib, geliebter
Tag ? Car ensuite, tout va de mieux en mieux. La présence
s'affirme, le duo amoureux avec Leukippos est une petite merveille,
et Fleming s'engage véritablement dans le destin de Daphné,
nous valant de grands moments de chant comme de théâtre.
Dans la grande scène finale, elle choisit la vive indignation
pour les trois premiers vers de Unheilvolle Daphne !, main
dans la main avec le chef, qu'elle fait suivre d'une lamentation
merveilleusement sentie. De même signe-t-elle une touchante
dernière partie - Ich aber, armselige Daphne
-, inexplicablement précédée par un épisode
central plus plat, rejoignant en cela les prémisses évoqués
plus haut - même la diction, dans So höre, mein Leukippos,
démissionne. Si proche de la per-fection, c'est plutôt
frustrant, et notre sentiment à cet égard rejoint
celui généré par l'approche de Bychkov : le
matériel est luxueux mais pas tou-jours l'usage qu'il en
est fait. C'est bien pour cette raison que René Fleming n'aura
guère à rougir de sa Daphné et que le lecteur
nuancera de lui-même notre propos, partant que n'est déçu
que celui qui attend trop.
Bertrand Bolognesi
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