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nikolaï roslavets :
deux concerti pour violon
1 cd Hyperion CDA67637

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"Artisan
prometteur mais inabouti de la fameuse avant-garde des années
1920, de fait amorcée déjà dans les années
précédant la Révolution, ainsi peut se définir
Roslavets, contemporain exacte de Bartók", lira-t-on
sous
la plume d'André Lischke (in Histoire de la musique
russe, Fayard, 2006) ;
il "a élaboré son système du synthétaccord
indépendamment de l'influence de Schönberg, et surtout
bien avant l'apparition de ses premières pièces dodécaphoniques.
En revanche, une reconnaissance directe et très juste-ment
définie de la place de Schönberg dans le monde moderne
est don-
née par Roslavets dans son article sur Pierrot lunaire,
le premier écrit en russe, publié en 1923 dans la revue
Vers de nouveaux rivages".
"Roslavets trouva bientôt que les solutions et les
modèles enseignés au Conservatoire étaient
"inaptes à exprimer un Moi intérieur rêvant
d'univers sonores nouveaux, non encore entendus". Schönberg
avais visité Saint-Pétersbourg en 1912 et on joua
à cette occasion son Quatuor Op.10 n°2 dans lequel
le problème de la suspension de la tonalité apparaissait
déjà clairement. Roslavets n'en perçut guère
la signification car il déclara une dizaine d'années
plus tard : "Je me souviens des uvres de Schönberg
entendues mais elles me laissèrent à ce moment une
impression abraca-dabrante et disparurent durant une longue période
de mon horizon musi-cal". C'est donc en dehors de Schönberg
que Roslavets élabora à partir de 1913 un "nouveau
système d'organisation des sons" au départ
des accords synthétiques de Scriabine mais qui comporta à
partir de 1915 des séries
de sons symétriques et déboucha sur des concepts proches
d'un sérialisme (non-dodécaphonique), notamment avec
son 3ème Quatuor (1920). Cela
a conduit à qualifier parfois, de façon un peu simpliste,
Roslavets de Schön-berg russe", trouve-t-on
sous celle de Frans Lemaire (in Le destin russe et la musique,
Fayard, 2005).
Une nouvelle fois, le label britannique Hyperion explore avec bonheur
un répertoire délaissé ou en découverte.
Et, une fois encore, l'enregistrement présenté ne
vaut pas uniquement par la rareté des uvres qu'on met
à
son programme mais aussi par la qualité des interprétations.
Le jeune
chef Ilan Volkov, après Aux heures de la nouvelle
lune, offre une gravure des concerti pour violon et orchestre
du compositeur ukrainien.
D'abord laissé libre à l'inspiration avant-gardiste
qui l'anime, Nikolaï Roslavets serait accusé
de formalisme et de la kyrielle de péchés accom-pagnant
en général celui-ci lors du durcissement du régime
soviétique de la fin des années vingt. On l'exilera
pour trois ans à Tachkent, un séjour
que n'oublieront pas certaines évocations musicales de son
2ème Con-certo. Outre aux deux précieuses lectures
citées plus haut, on se reportera avec intérêt
à l'excellente notice conçue par Calum Mc Donald.
Rappelons simplement que Roslavets ne fut admis qu'à l'âge
de soixante ans à
l'Union des Compositeurs d'URSS, soit quatre ans avant sa mort (1944),
que son pays niera sa musique jusque dans les années quatre-vingt-dix
et que l'intérêt qu'on peut lui porter aujourd'hui
est uvre d'un musico-logue
allemand !
Du Concerto n°1 écrit en 1925, longtemps considéré
perdu, dont seule une réduction pour violon et piano fut
créée du vivant de l'auteur (création de la
version avec orchestre en 1989, à Moscou), ce disque propose
une lecture inspirée, sous l'archet expressif d'Alina
Ibragimova. "Il constitue véritable-ment un pont
entre la technique des accords symétriques de Scriabine et
les développements de type sériel du Concerto qu'Alban
Berg écrira dix
ans plus tard", précise encore Lemaire (même
source). À l'âpre lyrisme de l'Allegretto grazioso
succède un Adagio sostenuto tendre et obsédant,
puis un Allegro moderato en rupture par sa grouillante effer-vescence,
sa rythmi-que tendue et son caractère éminemment virtuose.
Si l'héritage romantique survient, dans une curieuse parenté
avec l'univers d'un Rachmaninov, la progression de la variation
s'en éloigne jusqu'à retrouver les couleurs du 1er
mouvement qu'on jurerait tournées vers le Schönberg
de Pelléas et Mélisande et le Scriabine du
Poème de l'Extase.
Neuf ans plus tard, Roslavets achevait son Concerto n°2
qui ne serait jamais joué de son vivant. Retour à
la tonalité, évocation de mélodies ouzbèkes,
emprunts aux musiques d'Asie centrale, par citation et imitation,
voilà qui pourrait donner raison à celui qui pensera
que le musicien s'était plié docilement aux exigences
esthétiques du régime. Oui, l'on y entend Glazounov,
sans doute Prokofiev, et quelque chose d'orné, pour ne pas
dire de décoratif, dans une partie soliste qui se
souvient des vieux maîtres. Spectaculaire et facile, l'Allegro
moderato séduit immédiatement, tandis
que l'Adagio central affirme franchement un néoromantisme
à la sérénité parfumée du kitch
particulier de la vie soviétique. Qu'on ne s'y trompe pas
: sous ses apparences futiles, le dernier mouvement pourrait bien
afficher
un mauvais sourire, un brio auquel une deuxième écoute
ne se fiera pas.
À la tête du BBC Scottish Symphony Orchestra,
Ilan Volkov, prenant soin
de chaque détail de partitions dont il révèle
le relief (notons, par exemple, qu'il obtient de la formation restreinte
du Second Concerto un dessin magnifiquement ciselé),
signe, avec la complicité d'Alina Ibragimova,
une interprétation de référence que nous saluons
d'une Anaclase !
Pour conclure :
"Les perdants, c'est notre génération. Approximativement,
ceux qui ont
entre trente et quarante-cinq ans. Ceux qui en entrant dans les
années de
la révolution avaient déjà une forme, mais
n'étaient pas encore ossifiés, étaient encore
capable de ressentir et de se transformer, encore capables de comprendre
ce qui les entourait non pas dans sa statistique, mais dans son
devenir", Roman Jakobson, La génération
qui a gaspillé ses poètes, 1931 (en octobre 1917,
Roslavets avait trente-six ans).
Bertrand Bolognesi
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