|
fausto
romitelli : professor bad trip seascape - trash TV trance green, yellow
and blue 1 cd Cyprès CYP5620 |
Le matin du 27 juin dernier, Fausto Romitelli, vaincu par un cancer
qu'il combattait depuis longtemps, s'éteignait à l'âge
de quarante et un ans. Né en Italie à Gorizia, il avait obtenu
le diplôme de composition du conservatoire de Milan, avant de parfaire son
expérience à Sienne auprès de Franco Donatoni, puis à
Paris dans le cadre du cursus d'informatique musicale et de composition de l'Ircam,
dès 1991. Explorant les travaux de ses aînés spectraux, il
comprend très tôt l'urgence d'un nouveau souffle dont il se pourrait
fort qu'il soit le précurseur. Ainsi, son uvre saura-t-elle réconcilier
un savoir classique avec l'énergie particulière rencontrée
dans des musiques non savantes. Légitimé par de nombreux prix, des
comman-des de plusieurs ensembles prestigieux, festivals, et du ministère
français de la culture, son travail séduirait les chorégraphes
Wim Wanderkeybus et Anne Teresa de Keersmaeker. L'on se souvient d'avoir
entendu la création de Blood on the floor, painting 1986 en février
2000 au Festival Présences, par L'Itinéraire, une brève
pièce se référant à une toile de Francis Bacon, et
contemporaine de la première des Lessons du cycle Professor Bad
Trip auquel ce disque est consacré. Et dès l'abord, s'il
parait évident que Blood... semble un dernier adieu à une
certaine manière de concevoir la musique d'aujourd'hui, on pourra dire
que le chemin du compositeur se radicalise avec cette Lesson I de 1998,
commandée par l'ensemble Musiques Nouvelles et créée le 24
septembre 1998 au Festival MUSICA, à Strasbourg. Romitelli se passionne
pour le travail sur les tissus sonores qu'il met volontiers en relations avec
les procédés et couleurs du rock alternatif. Lui seul tente un rapprochement
entre l'énergie de cet univers musical particulier et la connaissance très
systématique des diverses notions de distorsion. Ici, une violence, une
agressivité s'y fatiguent. Le cycle s'inspire de la description que Henri
Michaux a pu faire des effets de la mescaline. A la base, le peyotl, cham- pignon
hallucinogène mexicain, présent dans certains rites d'initiation
à propos desquels un autre poète, Antonin Artaud, écrirait
Les Taharumaras à l'issue d'un voyage en Amérique Centrale,
en 1936. A cinquante-cinq ans, Michaux fait ses premières expériences
mescaliniennes, vécues alors comme " ...le véritable premier
évènement capable de me faire changer de niveau... ",
écrira-t-il. Et l'on se souvient en frissonnant des textes relatifs à
l'erreur qui eut pu lui être fatale d'absorber en une prise l'équivalent
de sept fois la dose normale (une seule évocation des rites mexicains du
peyotl, cependant, dans L'Infini turbulent). La Connaissance par les
gouffres parle de l'accélération inouïe des images, de
la succession des couleurs, de leurs ondulations permanentes, d'une machine
à infini ; et c'est bien de cela qu'il s'agit dans Professor Bad
Trip. Trouverait-on fécondation plus naturelle de la part d'un
esthète capable de nourrir son appréhension brillante de l'écriture
contemporaine d'une salu-taire contamination par l'observation active des héritages
actuels de l'explo-sion de la musique populaire anglo-saxonne des années
soixante ? Et s'il n'était pas de mauvais goût d'ouvrir ses oreilles
et son estomac à la techno de Aphex Twin, à la transe
de Sonic Youth, au trash rock incantatoire de PJ Harvey, au trip hop
de Portishead, ou encore au brouillage de Sigur Rós et à cet
enfermement obsessionnel d'un texte parlé sur ambiance nauséeuse
de Suicide, saturé des cris de guitares électriques ? Parallèlement,
des groupes comme Goldfrapp savent accumuler des richesses d'autres provenances
que celles attendues, dans un climat comparablement dérangeant.
Courageusement, Romitelli, plutôt que d'enrichir la forme de ces influences,
préservant sa démarche de tout clin d'il, entremêle
jusqu'à fabriquer les créatures, pour ne pas dire les monstres,
de son esthétique de la distorsion. Mais si, dans le monde Pop d'aujourd'hui,
l'on assiste à une sorte d'aplanissement des expériences extrêmes
des années précé- dentes par le biais d'une invasion mélodique
néo-disco (l'incantation de Finley Quaye sur couleur jazzo-reggae
surlignée d'une brillance particulière des cuivres, par exemple,
ou encore Massive Attack et, par la filiation du musicien Tricky, Björk,
etc.), la musique de Romitelli ne se compromet pas, ne cède à
aucun embourgeoisement. Indéniablement, elle invente un monde
dans lequel l'auditeur de musique contemporaine ne saurait se trouver en sécurité,
un monde qui résiste formidablement, d'ailleurs naturellement dérangeant
- mais Michaux lui-même n'écrivit-il pas préci-sément
que " ...notre siècle n'est pas un siècle à paradis...
" ? - pour tout type d'auditeur, il semblerait. Elle affirme un décalage
qui ne laissera personne installé dans son confort habituel. C'est plutôt
à la paradoxale indifférenciation paranoïaque provoquée
par l'usage à long terme des drogues qu'elle pourrait faire écho.
Les Lessons tournent sur elles-mêmes, semblant ne jamais pouvoir
parvenir à se solutionner, dans de violentes errances intérieures,
digne des romans de Philip K. Dick, père du cyber-punk, qui ne voit
jamais aboutir ses propres motifs - ce qui fait fort significativement dire à
Jean-Luc Plouvier dans la notice du disque : " La musique de Bad
Trip ne se développe jamais : elle s'aggrave ". Elle répond
intimement à cette terrible peur qu'évoquent parfois les écrits
de Michaux (voir principalement Misérable mescaline, 1956 ; L'Infini
turbulent, 1957), par l'insidieux venin de la Lesson II, par exemple, créée
le 10 mars 1999 par L'Itinéraire à l'Ircam. Quant à la Lesson
III, elle est à la fois la plus psychédélique et la plus
raffiné du cycle. C'est l'ensemble Ictus - d'ailleurs commanditaire
de cette dernière qu'il créerait à MUSICA le 3 octobre
2000 - qui grava ce précieux Cd pour Cyprès, sous la direction éclairée
de Georges-Elie Octors. À Professor Bad Trip s'ajoutent
ici trois autres pièces. D'abord Seascape (1994), pour flûte
à bec contrebasse amplifiée et bande, une partition chargée
de mystère, avec une option percussive parfois éton-nante qui nous
fera peut-être nous souvenir de Traits suspendus (1980) de Paul Méfano.
Puis Green, yellow and blue pour ensemble, composée pour un ballet
de Anna Teresa de Keeersmeacker avec une vidéo de Thierry de Mey, Counterphrases,
créée le 13 mars 2003 par Ictus au Bozar (Bruxelles), affirmant
quelque chose de l'ordre de la cérémonie dans son final. Enfin,
une uvre pour guitare électrique, Trash TV Trance (2002),
dont les bugs sonores - gentil sourire à Kraftwerk - créent
le tissus rythmique, non sans un certain humour. Bertrand
Bolognesi |