bohuslav martinu :
sonates pour violoncelle et piano


1 cd Arion ARN 68671

 

C'est avec un enthousiasme tant partagé que justifié que nous vous présentons aujourd'hui ce nouvel enregistrement des trois Sonates pour violoncelles et piano de Bohuslav Martinu, un disque que nous saluons par une Anaclase ! bien méritée. Avec Smetana - fondateur de l'école moderne tchèque -, Dvorak et Janacek, Bohuslav Martinu est l'une des grandes figu-res de la musique de son pays. Il est né à Policka en 1890, et son enfance, au sommet de la tour de l'église Saint-Jacques (dont son père était le gar-dien) marqua durablement son travail, du fait d'un isolement allant de paire avec la contemplation de l'immensité du monde, les paysages contemplés depuis ces hauteurs. C'est un professeur local qui l'initie à son art d'expres-sion, plus que ceux du Conservatoire de Prague qui le renverront vite de la respectable institution. De ce fait quasiment autodidacte, il produisit ses premières œuvres tandis qu'il entrait comme second violon dans l'Orchestre Philharmonique Tchèque.

C'est durant cette période d'interprète qu'il approfondit le répertoire
français. Grand admirateur d'une musique qui lui paraissait proche de
la clarté et de la sensibilité de sa propre culture, il se retrouve boursier à Paris en 1923, où il devient l'élève d'Albert Roussel : un séjour prévu pour quelques mois qui durerait dix-sept ans ! Déjà influencé par la musique populaire de Bohème, le madrigal anglais de la Renaissance ou encore Debussy, le jeune homme l'est aussi par le jazz qui règne sur la capitale aux mains des surréalistes. C'est l'époque où il fonde l'Ecole de Paris avec quelques compatriotes poètes et peintres, et se consacre principalement à la musique de chambre - avouant s'y sentir toujours davantage lui-même.

Chacune de ses trois sonates appartient à une période bien distincte
de sa carrière. La 1ère fut écrite le 12 mai 1939, alors que Martinu craignait de ne jamais retrouver son pays natal. Aux tensions politiques répondent les accents dramatiques, les dissonances de l'œuvre. Si des moments d'apaisement parsèment les premiers mouvements, le dernier est furieu-sement agité. Dès le début du Poco Allegro, la pianiste hongroise Márta Godény affirme le caractère immédiat de cette partition. Les interprètes offrent un relief d'une grande richesse à cette page, le violoncelle de Renaud Déjardin alternant une hargne insensée à un lyrisme franc.
Son entrée dans l'élégie du Lento central s'avère sombre, menant peu à peu la phrase vers la lumière, jusqu'aux accords médians du mouvements, minutieusement orchestrés par la pianiste. Cet épisode s'achève dans une tendre mélodie et un climat assez recueilli. Pour finir, les artistes se lancent avec une stupéfiante sauvagerie dans l'Allegro con brio, d'une impression-nante urgence. Une section plus chantante est vite contrariée par des péri-péties rebondissantes dont ils accusent la vitalité par des contrastes judicieux qu'anime leur débordante expressivité.

Exilé aux Etats-Unis de 1941 à 1953, c'est sur le Nouveau Monde
que Martinu écrira ses six symphonies et la Sonate n°2, créée le 27 mars
1942. Comme la précédente, elle respecte la structure classique en trois mouvements. Débutant dans un climat tchèque évoqué par des effets ryth-miques suggestifs, un piano fermement interrogatif habité de réminiscence de Janacek, l'Allegro initial développe une sorte de néo-romantisme inspiré. La mélodie bohémienne est ici soulignée. Márta Godény et Renaud Déjar-din chantent ensuite le long Largo funèbre avec une extrême sensibilité, avant de présenter un Allegro commodo presque bougon, toujours toni-
que, dans la fougue duquel ils parviennent à rendre fluide la succession déroutante de ruptures.

Le retour en France, s'il fut le bienvenu, n'empêcha pas la nostalgie qui accompagna Martinu jusqu'à sa mort, en 1959. Les communistes tiennent la Tchécoslovaquie depuis le coup de Prague, et il n'y retournera jamais plus. C'est pourtant dans cette capitale que sera publié sa Sonate n°3, en 1953, un an après avoir été créée à Washington. Néo-classique, d'inspira-tion folklorique, elle délaisse les côtés sombres pour favoriser la tendresse et l'optimisme, comme en témoigne la lumineuse jubilation avec laquelle les interprètes de ce disque amorcent le fort élégant poco Andante. Si une certaine quiétude habite leur jeu, dans l'Andante central, ils s'ingénient, pour le plus grand bonheur de l'auditeur, à parfumer d'une certaine
bonne humeur les côtés ludiques du dernier mouvement.

Bertrand Bolognesi