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intégrale des quatuors de chostakovitch

Verbier Festival & Academy
Chapelle prostestante
27, 29 & 31 juillet 2007

En janvier dernier, Martin T:son Engstroem, le directeur général du festival de Verbier, entendit le Quatuor Aviv interpréter quelques uns des quatuors de Dimitri Chostakovitch, à Londres. De là germait l'excellente idée d'inviter ce jeune quatuor, créé il y a dix ans à peine, et de lui confier une intégrale
de ce vaste corpus introspectif. Distingué par de nombreux prix (1998 : Printemps de Prague ; 1999 : Charles Hennen, Ministère allemand de l'Education, Ministère israélien de l'Education, Melbourne, etc.), la forma-tion, pour avoir joué à plusieurs reprises quelques-une de ces pages, n'avait jusqu'à ce jour jamais eu l'opportunité exceptionnelle d'en donner
la totalité, proposant ainsi un parcours intime et éprouvant de sept concerts, étalés sur treize jours (un rendez-vous tous les deux soirs). Il va sans dire que relever un tel défi est particulièrement intense dans la vie de musiciens,
au-delà de l'indéniable performance que cela implique. Arrivés le 27 juillet, nous avons pu appréhender la partie médiane de cette intégrale par trois concerts où nous entendions les 4ème, 8ème, 9ème, 11ème, 12ème, 13ème et 14ème quatuors.

Vendredi soir, quittant précipitamment la Salle Médran, à l'issue d'un programme fleuve, dans l'espoir d'arriver juste à temps pour les rendez-vous de la Chapelle, nous trouvions porte close. Pas question de la faire grincer sur le délicat Andantino du Quatuor en ré majeur n°4 Op.83. Cette page composée en 1949 mais qui ne put voir publiquement le jour qu'après la mort de Staline, quatre ans plus tard, nous l'écoutions donc depuis les quelques marches situées sur le côté de la chapelle, à flan de coteaux, la musique nous parvenant par une fenêtre ouverte, juste au-dessus.

De fait, entrés dans le lieu entre les deux œuvres au programme, nous observions un public religieusement attentif. Les soirs suivants, nous constations quelque chose d'émouvant dans ces réunions nocturnes. Les mêmes visages s'y reconnaissent peu à peu, de nouveaux les rejoignent, formant un auditoire toujours plus grand et remarquablement concentré. Dès le Quatuor en fa # majeur n°14 Op.142, écouté debout au fond de la Chapelle, nous savions qu'Aviv offrait là une intégrale d'une rare qualité.

Dimanche, en présence de Chostakovitch Junior et de Mme Irina Chostakovitch, les quartettistes s'engagèrent dans une interprétation sen-sible du Quatuor en fa mineur n°11 Op.122. Sur le fil, Sergeï Ostrovski (1er violon) cède l'Introduction au violoncelle charnu de Rachel Mercer, chantant sur les harmoniques gelées de ses partenaires. Contrastant avec le vibrato précédent, le Scherzo est fugué dans une sonorité aride qui se radicalisera dans le troublant Récitatif. Le 5ème mouvement laisse poindre la fluidité maîtresse du 1er violon, les instrumentistes accordant ensuite beaucoup de caractère à l'Humoresque. Dans l'Elégie, du second violon ici utilisé comme l'aigu d'un alto, on saluera l'âpreté bien venue choisie par Evguenia Epshtein. Enfin, le Final au début désertique du violoncelle, bientôt relayé par la mélopée de luth savamment servie par le jeu de Shuli Waterman à l'alto, livre un étrange choral conclu par un stretto contenu où se laisse admirer la riche palette expressive des quatre musiciens.

Le 1er mouvement du Quatuor en ré bémol majeur n°12 Op.133 nécessite une infinie souplesse de jeu ; parfaitement au rendez-vous, cette qualité du Quatuor Aviv, mue par une écoute mutuelle toujours en éveil, un dosage minutieux de la dynamique et une judicieuse accentuation, impose la dis-
location nauséeuse de cette valse. De même saluera-t-on la vigueur dans laquelle s'amorce l'ostinato évolutif suivant. Dans la partie suivante, la fati-gue prend néanmoins le dessus, ce qui, à un moment ou à un autre, est inévitable dans un tel marathon.

Le Largo du célèbre Quatuor en ut mineur n°8 Op.110 bénéficie ensuite d'un beau travail de l'épaisseur, plus encore que du rebond des divers échanges instrumentaux. Suspendu dans cette consistance, le 2ème mou-vement révèle une énergie miraculeusement renouvelée. Nos quartettistes ont repris en main leurs moyens, comme en témoigne l'aigu nourri et infail-lible du violoncelle, dans l'Allegretto, dans une lecture cependant trop lisse. Les derniers pas de ce quatuor ne retrouveront d'ailleurs pas la veine expressive constatée plus tôt.

Pour nous veille de départ, c'est avec Aviv et Chostakovitch que, mardi,
nous prenions congé du festival valaisan. Au Quatuor en si bémol mineur
n°13 Op.138
était à l'œuvre une conduite précieuse et infaillible de la nu-
ance et de la couleur, au service de chaque microclimat. L'on put admirer
le raffinement de la réalisation - fort belle section de pizz' du violoncelle
et d'alto col legno sur laquelle les violons vibrent à-qui-mieux-mieux, par exemple. Tout ici est latent, jusqu'à l'effroyable solo d'alto discrètement émouvant de Shuli Waterman, puis la lente montée d'un cri commun
aux quatre archets poussés vertement.

Nous emporterons le souvenir du lyrisme généreux du second Adagio (4ème mouvement) du Quatuor en mi bémol majeur n°9 Op.117, adagio vite contrarié par les méchant pizz' de double cordes du 1er violon, et du vigoureux Allegro final où se retrouve la hargne caractéristique du compo-siteur, servie ce soir par une énergie qui parut inépuisable. L'enthousias-me du public est si grand qu'Aviv offrait une Polka en bis. Souhaitons
que ses membres visitent bientôt nos salles et, peut-être un jour, enregistrent leur intégrale Chostakovitch - qui sait ?...

Bertrand Bolognesi