© mark shapiro

carte blanche à martha argerich

Verbier Festival & Academy
Salle Médran
27 juillet 2007

C'est sous un Grand Combin en manteau d'hiver, soit fraîchement saupoudré, que nous retrouvons le festival valaisan qui, jusqu'au 5 août
et depuis le 20 juillet, fait la joie des mélomanes. Ce soir, Martha Argerich, grande habituée de cette programmation, reçoit sous la toile quelques-uns de ses amis pour un moment chambriste qui s'inscrit dans la droite ligne du progetto, désormais fameux.

Largement romantique, le menu commence par l'âge classique, soit Beethoven et son Trio "des esprits" en ré majeur Op.70 n°1 que sert, dès l'Allegro vivace, une tonicité intrinsèque et non démonstrative, dans une dynamique sainement inventive totalement imprévisible. Le Largo central est amorcé par la méditation désertique du violon de Julian Rachlin, le piano portant alors loin le legato, avant la mélodie plaintive du violoncelle
de Micha Maïski. Dans un mezzo piano savamment entretenu, on observe
le contrôle scrupuleux des équilibres, par-delà des accents plus cinglants. Maïski, quoiqu'accusant de légers soucis de justesse, chante désespéré- ment le Presto, tandis que des contrastes nouveaux s'affirment, sans déro-ger à la retenue initiale qui évite toute exaltation. Les artistes signent une interprétation au style pertinent où les saveurs surprennent discrètement.

Dans une sonorité remarquablement soyeuse, Martha Argerich livre des Kinderszenen intériorisées que des épisodes plus fermes et des séquen-ces manifestement féroces rehaussent çà et là. En général, on saluera la qualité de la frappe, toujours moelleuse, la riche variété des demi-teintes et le recueillement ultime de Der Dicher spricht. Après Schumann en solitaire, l'artiste partage son clavier avec Lang Lang pour un Grand Rondeau (à qua-tre mains) en la majeur D951 de Schubert qui ne convainc pas. Certes, le virtuose chinois obtint de l'aigu du Steinway une tendresse rare, ce qui est notable, mais le duo ne respire pas. Après un délicieux pianissimo final, ils échangent leur place pour donner Ma mère l'Oye de Ravel. Charmante et suave Pavane de la Belle au bois dormant, souple articulation et sonorité humide du Petit Poucet, peinture précieuse pour Laideronette, non dépour-vue d'un rien d'affectation, les choses se gâtent avec les curieux aléas que subit la valse suivante - Les entretiens de la Belle et de la Bête -, à force de manières ; l'exaltation amoureuse s'avère néanmoins bien menée, jusqu'à l'extrême délicatesse des derniers pas. En revanche, Le jardin féérique demeure brouillon.

Retour à Schubert avec Iouri Baschmet et la Sonate en la mineur pour arpeggione D821. Grâce à une véritable écoute mutuelle, les musiciens comblent le public par un Allegro moderato équilibré. Mais, si l'Allegretto final demeurera prudent, le mouvement central se trouve savonné.
De fait, la fin de ce raout déçoit, avec une Sonate pour violon et piano en
ut # mineur Sz.75 n°1
de Bartók rendue terne par l'acoustique ingrate du chapiteau, lorsqu'il est utilisée pour la musique de chambre plutôt qu'avec orchestre, une acoustique qui dévore au point de la rendre étroite la sonori-té de Renaud Capuçon, bientôt submergée par l'opulence percussive du piano ; du coup, la lecture reste anecdotique. Mais il est à gager que nous retrou-verons les avantages du violoniste français, ces jours prochains.

Bertrand Bolognesi