dmitri sitkovetski © mark shapiro
Dmitri sitkovetski &
ses amis
Verbier Festival & Academy
Eglise de Verbier
30 & 31 juillet 2005
iouri bashmet © mark shapiro
janine jansen © mark shapiro
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Le violoniste américain d'origine azéri Dmitri
Sitkovetski est un habitué de Verbier ; cette année,
pour sa septième participation au festival, on le ren-contre
dans quatre concerts, dont deux en figure de proue, auxquels nous
avons assisté samedi et dimanche. Pour commencer, la fin
de matinée d'hier invitait le public à prendre place
dans l'intéressante architecture de l'église où
le soliste s'était entouré de quelques amis pour offrir
près de deux heures de musique de chambre. Avec une relative
distance toute élégance, Julian Rachlin au
violon et Iouri Bashmet à l'alto jouaient avec Sitkovetski
la Cavatine qui ouvre les Quatre miniatures Op.75a
que Dvorák écrivit en janvier 1887. Souhaitant
prolonger l'expérience d'une écriture volontairement
simple à laquelle il venait de s'essayer avec succès
dans les Chants populaires Op.73, et entendant, à
quarante-six ans, un jeune voisin faire de la musique avec un ami,
ce qui lui rappelle des années où lui-même prenait
plus souvent l'alto avec des collègue pour le plaisir, l'idée
lui vint d'écrire un Terzetto en ut majeur pour deux violons
et alto qui ne lui demanderait qu'une petite semaine de travail,
et de proposer à l'étudiant chimiste d'à côté,
Josef Kruis, et à son partenaire Jan Pelikán, tous
deux violonistes à leurs heures, de les rejoindre pour le
jouer ensemble. Voilà qui explique la rapidité de
la réalisation, l'auteur ayant hâte de retrouver
cette ambiance particulière des déchiffrages d'antan.
Persuadé d'avoir produit une uvre facile à jouer,
il est surpris que les jeunes gens par-
viennent difficilement à la fin du 1er mouvement et se découragent
d'aller plus loin. D'abord déçu, Dvorák se
met à nouveau à sa table et propose trois jours plus
tard les Quatre miniatures Op.75a, plus abordables. Dans
le Capriccio qui emprunte un caractère plus populaire,
les artistes d'au-jourd'hui mordaient la corde avec une âpreté
bienvenue, nous en faisant
sentir la choséité, comme si l'on touchait alors soi-même
la vibration, la résistance de la colophane, etc. Ils illuminaient
ensuite la Romance, plutôt que de la rendre mièvre,
finissant le court cycle par une Elégie articulée
comme au bout du chant, à peine effleurée, sans exagération
lyrique,
ce qui en renforce d'autant la tristesse, ici jamais plaintive.
Quant au Terzetto qui constituerait son opus 74, il serait
créé à Prague
le 30 mars 1887, par Karel Ondrícek et Jan Buchel aux violons,
et Jaroslav tastny à l'alto. Ici, Sitkovetski et Rachlin
ont laissé leur place à l'onctueux Leonidas Kavakos
et à Ilya Gringolts. Ils s'engageaient dans une Introduzione
& Allegro brillante et irréprochable, mais qui put
paraître superficielle après les secrets non révélés
des Miniatures. Le gracieux Scherzo n'a pas bénéficié,
quant à lui, de la même fiabilité, tandis que
le dernier mouvement, Thema con varazioni, accusait une conception
assez vulgaire qui en appuyait tous les effets possibles. Janine
Jansen, Julian Rachlin et Elena Bashkirova au piano soulignaient
après l'entracte le lyrisme du Prélude des
Cinq duos pour deux violons et pianos de Chostakovitch,
entonnant la Gavotte dans une sonorité très
claire et d'une fraîcheur exquise, apportant une touche à
peine ironique à l'Elégie centrale, avant que
de s'amuser à faire de la Valse une gentille musique
de kiosque, et de rendre la Polka avec esprit, dans une complicité
accorte qui donna beaucoup de chien à leur interprétation.
Puis, Bashmet regagnait le chur où il entourait, avec
Nikolaj Znaider
au violon, le violoncelle de Lynn Harrell, pour une fort
belle exécution du
Trio n°3 en sol majeur Op.9 n°1 de Beethoven.
Ce matin, Znaider, offrant une sonorité délicate et
feutrée, fit preuve d'une grande écoute, dès
l'Adagio, puis dans l'Allegro con brio où le
violoncelle menait discrète-
ment le jeu, dans une fluidité fascinante, tandis que Bashmet
distillait des mystères,à sa façon. L'évidence
des échanges et l'équilibre impression-nant caractérisaient
l'Adagio ma non tanto e cantabile, le Scherzo sur-gissant
dans un relief explosant de contrastes, présentant un art
de
la nuance exceptionnel, chacun réalisant des pianississimi
d'une tendres-se inouïe entre deux bondissements plus sonores.
Le Presto emportait décidément les trois artistes
vers les sommets ! Enfin, il n'était pas loin
de treize heures lorsque un quatuor de violons, soit Sitkovetski,
Rachlin, Kavakos et Znaider, donnèrent une Romance Op.42
n°2, soutenus par Elena Bashkirova, de Joseph Hellmesberger,
grand pédagogue viennois - le jeune Enesco ferait d'ailleurs
le voyage pour se perfectionner auprès
de lui, issue d'une longue lignée de musiciens, à
qui l'on doit une bonne vingtaine d'opérettes dans le goût
de l'époque, comme en témoigne
l'eau-de-rose de cette pièce venue clore le concert
dans son sucre.
Mais n'est-ce pas là une discrète invitation ?...
Car ce soir, dimanche, c'est dans la Vienne idéale et nostalgique,
véhicu-lée par la saveur particulière des pièces
de Fritz Kreisler, installé à New York en 1939,
que Dmitri Sitkovetski nous emmène. La fête commence
par le Trillo del Diabolo, la Sonate en sol mineur Op.1
n°4 de Tartini, jouée avec la cadence du virtuose
viennois. Au piano, Itamar Golan offre une so-norité
extrêmement liée, imposant une couleur d'orgue conçue
comme
un continuo sur laquelle se pose la pâte généreuse
que Sitkovetski va
sculpter tout au long du premier mouvement, développant ensuite
un jeu éminemment virtuose, jusqu'aux accents quasi tziganes
de la fameuse cadence, exécutée ici avec un brio
enlevé. Nous entendons ensuite plusieurs transcriptions réalisées
par Kreisler, dans un récital que Sitkovetski annonce lui-même
old-fashioned à son public. Menant ronde-ment la Mélodie
en ré mineur extraite de l'Orphée & Eurydice
de Gluck sur laquelle il ne s'appesantit pas, il se lance
dans la crémeuse viennoiserie que constitue le Rondino
sur un thème de Beethoven, la servant par un grand
confort de la vibration, entretenue dans une élégante
égalité, nuan- çant sans jamais mettre en péril
la qualité du son. Le redoutable Caprice
de Wieniawski, initialement pour deux violons, est porté
ce soir au-delà
de sa seule virtuosité, le violoniste sachant y raconter
quelque chose.
De même saura-t-il ne pas faire de la Chanson sans paroles
Op.23 n°3 de Tchaïkovski (adaptée du
piano) une musique de salon, s'engageant dans une interprétation
plus profonde. Il se joue en maître des difficultés
innom-brables de la Danse slave en sol mineur n°1 de
Dvorák (conçue pour piano à quatre mains, deux
pianos, puis orchestre) qu'il colore somptueusement, ménageant
au fil des variations - car ce n'est pas ici une simple transcrip-tion
- une sensualité débordante, secondé par l'avantage
d'un véritable travail d'orchestrateur qu'articule magnifiquement
Itamar Golan au clavier. Enfin, la première partie de ce
récital est ponctuée par une fort expressive Danse
hongroise n°17 de Brahms, où l'on regrette
un usage parfois trop copieux de la pédale.
En 1899, Kreisler fait éditer un recueil de pièces
de maîtres italiens baroques dont il tire volontiers matière
à ses programmes. En fait, un musicologue prouvera plus tard
que toutes ces uvres sont de sa main, constituant de gentils
à la manière de ! De là viennent le
Praeludium & Allegro de Pugnani et les Variations
sur un thème de Corelli de Tartini, soi-disant
Le premier est donné avec une verve étonnante, le
second dans une grâce inspirée, malgré un piano
quelque peu heurté, soudain. Quant aux trois Ländler
suivants, le compositeur les a toujours avoués : Dmitri Sitkovetski
propose un Schön Rosmarin corsé, loin des mignardises
convenues, un Liebesleid tendre et charmant, profitant jouissivement
de tout le spectaculaire de Lebesfreud. Parce qu'il en estime
la version gravée par Fritz Kreisler et Sergeï Rachmaninov
(disponible chez Vista Vera, avec des pièces de Moszkowski,
Liszt, Paderewski, etc.) comme la meilleure à ce jour, le
violoniste ne pouvait donner un récital en hommage à
celui qui
lui porta chance en 1979 lors du concours viennois qui porte son
nom sans jouer la Sonate pour violon et piano en ut mineur Op.45
n°3 de Grieg. Avec une véhémence à
peine contrariée par des demi-teintes très savantes,
l'interprétation de l'Allegro molto ed appassionato
replace judicieusement l'uvre dans l'héritage romantique
et son actualité symboliste, dans une lecture qu'on ne dira
plus expressive mais littéralement expressionniste,
ciselée par des contrastes dramatiques. Comment Itamar Golan
mène-t-il le son du Steinway vers un tel moelleux, pour l'Allegretto
espressivo ? Mystère... Après avoir si bien chanté
le mouvement central, les musiciens dansent le Prestissimo
aux allures de bal villageois. À cet exceptionnel moment
de musique viennent s'ajouter trois bis empruntés
à
Mendelssohn, Granados
et Kreisler, bien sûr !
Bertrand Bolognesi
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