|
Afternoon
of Beaux-Arts Trio Théâtre de la Ville,
Paris 22 novembre 2003 |
Les concerts du samedi après-midi au Théâtre de la Ville
accueillent de prestigieuses formations, des artistes reconnus, mais aussi de
moins célèbres qui débutent une carrière prometteuse.
Aujourd'hui, c'est le Beaux-Arts Trio qui occupait le Five O'Clock
maison. On ne présente plus une trinité qui, depuis 1955, sillonne
le monde de concerts en concerts, tout en assurant une contribution importante
au disque. Les années ont emportés les premiers collaborateurs,
d'autres les ont remplacés, et ainsi de suite, jusqu'à l'équipe
d'aujourd'hui, réunissant le violoncelliste Antonio Meneses et le
jeune et brillant violoniste Daniel Hope aux côtés du compa-gnon
des débuts, Menahem Pressler, qui à travers les générations
qui se succédèrent dans le Trio a tenté de maintenir
et de transmettre un style et un esprit. On retrouvera d'ailleurs le pianiste
du 12 au 14 janvier, juste en face, pour une série de récitals
et de master classes. Aujourd'hui, les trois musiciens ont ouvert
la fête par le Trio en ré mineur Op.9 n°2, écrit
en 1893 par Sergeï Rachmaninov encore tout jeune hom-me. Nikolaï
Zverev aura beaucoup compté dans la formation du pianiste et compositeur.
Grand pédagogue, né en 1832, élève de Dubuque et Henselt,
entre autres, cet homme commença une carrière assez modeste en donnant
quelques leçons aux enfants d'aristocrates ou de riches bourgeois moscovites.
La discipline qu'il exigeait de ses élèves et les résultats
qu'elle amenait devaient l'imposer comme un maître que toute la ville se
disputa bientôt. Vers la cinquantaine, il décida d'accorder à
des garçons particuliè-rement doués un enseignement gratuit
qu'il prodigua dans sa propre maison. S'il n'était pas facile d'être
admis au temple de Zverev, il ne devait pas non plus être simple d'y rester
; les jeunes gens s'engageaient en effet à faire quotidiennement leurs
exercices de six à neuf heures le matin, recevaient l'enseignement du maître
tous les jours, et l'accompagnaient régulièrement au concert pour
parfaire leur connaissance du répertoire pianistique, que ce soit à
Moscou ou ailleurs, dans de nombreux voyages. Tout tournait donc pour eux autour
de l'étude et de l'amour de l'instrument et de la musique. Avec le dévouement
tyrannique d'une telle méthode, Zverev obtint le meilleur de ses recrues,
et la vie musicale russe lui dut beaucoup. Rachmaninov est admis dans sa maison
à l'âge de douze ans, en 1885. Il apprendra tout de cet homme,
dans l'isolement, assistant aux fameux concerts de Rubinstein qui le marquèrent
beaucoup, et c'est encore lui qui le mettra en relation avec Arenski, Siloti,
Taneïev et Tchaïkovski. Plus tard, lorsque l'adolescent affirmera vouloir
écrire de la musique, Zverev, qui nourrissait de grands espoirs pour lui
mais exclusivement en tant que futur virtuose du piano, se fâche. Mais Sergeï
est si déterminé à composer qu'il le quitte. Ils se réconcilieront
lorsqu'en 1892 le Conservatoire de Moscou saluera d'une Médaille d'or Aleko,
le premier opéra de Rachmaninov. Celui-ci esquisse alors un thème
pour une composition qu'il entend dédier à son professeur. Puis
tout va très vite : il a le courage d'aller montrer à Tchaïkov-ski
une Fantaisie, et le grand homme l'encourage, lui promettant même
de venir en écouter la création ; Nikolaï Zverev meurt subitement,
ce qui choque beaucoup son ancienne recrue, qui retravaille alors la pièce
qu'il avait commencée pour lui ; puis, à un mois de la création
de la Fantaisie, c'est Tchaïkovski lui-même qui est emporté
par le choléra. Rachmaninov perd en quelques semaines deux mentors. Cette
année 1893 est marquée par la mort, et le jeune homme, abandonnant
la pièce destinée à la mémoire de Zverev, se lance
immédiatement dans l'écriture du Trio n°2, s'inspirant de l'Andante
du Trio Op.50 "à la mémoire d'un grand artiste"
que Tchaïkovski avait dédié à Nikolaï Rubinstein
en 1881. Il s'inspirera de ce mouvement avec variations, de l'instrumentarium,
mais aussi de traits empruntés à d'autres uvres du dédicataire,
comme Le Rocher Op.7. L'interprétation proposée par le Beaux-Arts
Trio aujourd'hui est principalement caractérisée par une dignité
et une tenue rares ; ici, rien de débraillé, de larmoyant, de kitsch.
On ne s'appesantit jamais, c'est fort distancié, sans pathos, avec un
fort beau travail de sonorité. Le deuxième mouvement jouit d'un
grand art de la nuance, bien que certaines résolutions d'accord au
piano soient aléatoires. Un lyrisme toujours modéré vient
nourrir la dernière partie, préservant des fins de phrases presque
sèches, tandis que le violon chante encore. Les merveilleuses qualités
musicales de Menahem Pressler sont cependant limités aujourd'hui par une
fiabilité technique qui n'est plus ce qu'elle était. Après
l'entracte, le Beaux-Arts Trio donnait le Trio en si bémol Majeur Op.99
n°1 D.898 de Franz Schubert. Le lyrisme goûté précédemment
sembla le fil conducteur de cette exécution, avec un violon un brin
cabot dans l'Allegro moderato, une désolation à peine soulignée,
avec beaucoup de naturelle, pour l'Andante, un beau dialogue dans le Scherzo,
presque opératique, et un soin tout particulier accordé au Rondo
d'une grande élégance, avec toutefois un piano quelque peu heurté
et un violoncelle pas toujours exactement sur la note. L'écriture de Schubert
étant nettement plus simple pour le clavier, nous étions, pour ce
Trio, plus dans la musique qu'avec Rachmaninov. On gardera, malgré
les réserves émises dans cet article, un bon souvenir de cet
après-midi. Bertrand Bolognesi |