hommage de cecilia bartoli à María malibran

Théâtre des Champs-Elysées, Paris
14 décembre 2007

Lorsque, à ses débuts, elle était comparée à María Malibran,
Cecilia Bartoli ne savait pas bien à quelle chanteuse, aussi illustre soit-elle, il était fait allusion ; une lacune aujourd'hui plus que comblée par ce concert qui vient couronner le disque-hommage paru voilà quelques mois, une for-mule décidément bien rodée et qui remporte un franc succès, aiguisant toujours plus la curiosité du public.

Une fois connue l'annulation de la rencontre bruxelloise (prévue deux jours avant sa prestation parisienne) par la cantatrice, pour cause de refroidis-sement, notre crainte était grande au vu du programme proposé, copieux et exigeant. Pourtant, du refroidissement, aucune trace ce soir-là, si ce n'est une sage prudence vocale pendant son premier air, extrait de La figlia dell'aria de Manuel García, le père de la Malibran (et premier Almaviva
pour Rossini).

Mais force est de constater que Cecilia Bartoli n'a rien d'un mezzo-soprano, encore moins d'un contraltino rossinien. La voix est souvent grossie, voire engorgée et les registres ne sont pas suffisamment homogènes. Lorsqu'ils ne sont pas poitrinés avec force, les graves sont inaudibles et les aigus assez minces (mais sa légère retenue vocale n'y est peut-être pas pour rien). La voix est peu puissante et, pour ne pas la couvrir, l'orchestre se cantonne bien souvent à un mezzo forte discret.

Quant aux vocalises, même si des améliorations sont à noter, elles
restent bien hachées et réalisées avec force coups de glottes, loin des agilités toutes en souplesse d'une Berganza ou d'une Valentini-Terrani. Dans une salle, pourtant, bien que peu orthodoxes, ces vocalises restent impres-sionnantes, car réalisées avec aplomb et franchise, ni savonnées, ni escamotées.

Les plus beaux moments restent cependant les airs lents et sur le souffle, le Cari giorni de Persiani, la superbe chanson du Saule de l'Otello rossinien et Ah, non credea de La Sonnambula de Bellini. Dans ces airs tout en dou-ceur et en finesse, la chanteuse trouve une place vocale plus haute, plus aérienne que dans ceux demandant de la robustesse, ce que ne lui permet pas la recherche d'une voix sombre. Cette place vocale haute révèle un tim-bre clair et lumineux et une voix d'une richesse harmonique insoupçonnée. Ah, non giunge est moins convaincant, la reprise étant variée à l'excès - à tel point qu'on peine à reconnaître la mélodie - et la voix sonnant trop artificielle par rapport à la pureté et à l'angélisme de timbre dont profite l'air précédent.

Dans les airs comiques, Cecilia Bartoli fait preuve d'un sens de l'humour délicieux, sans vulgarité aucune. La Tyrolienne de Hummel est un régal, tant elle semble jouer avec les registres vocaux qui sont les siens. Le rondo de La Cenerentola, déjà spectaculaire à la fin de la première partie et salué par une immense ovation, devient littéralement jouissif lorsqu'elle le reprend en bis, à la plus grande joie de toute la salle. Définitivement maîtresse de son instrument, elle s'abandonne à des variations démoniaques, allant même jusqu'à couronner d'un interminable trille l'aigu tenu de la cadence finale.

En bis, elle offre également El Poeta Calculista, écrit par Manuel García, qui rappelle sa passion pour le flamenco, et surtout le Rataplan composé par María Malibran elle-même, hommage plein d'humour à la France chanté avec un enthousiasme communicatif.

L'orchestre La Scintilla porte bien son nom. Avec des attaques précises, une grande homogénéité et un son délicieusement acéré, il a le mérite, ce soir-là, de jouer sans chef, dirigé par son premier violon Ada Pesch, et par Cecilia Bartoli elle-même qui n'hésite pas, par quelques gestes discrets et délicats, à donner des indications à l'ensemble.

Vêtue d'une immense robe rouge scintillante, la chanteuse était plus
belle et rayonnante que jamais. Au vu du bonheur du public, on peut légiti-mement être convaincu que son succès, la Bartoli ne le doit pas à sa seule voix. Reléguant au loin une technique discutable, sa curiosité musicale, son amour du chant et de la scène, qui se manifeste dès les premières notes, sa gourmandise évidente lorsque s'approchent les cascades de vocalises et sa générosité vocale font véritablement d'elle la dernière diva de notre époque.

Nicolas Grienenberger