mario caroli © piero
colucci
semaine marco stroppa
Théâtre du Châtelet, Paris
14 janvier 2005
*par le Quatuor de Silésie, le 17 février
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Vendredi à 18h, Mario Caroli signait brillamment
la fin de ce cycle
consacré au compositeur italien. Le flûtiste ouvrait
son récital par les Incantations de Jolivet
qui, ce soir, n'auraient su porter mieux leur nom !
Par un jeu d'une stupéfiante force évocatrice, l'entrevue
dut être harmo-nieusement pacifique, puissants les
mystères qui font un fils, tandis
que la grande égalité de la nuance du 3ème
mouvement assurait par de sinueuses répétitions la
richesse de la moisson. Si les funérailles
du chef étaient peut-être moins habitées,
la précédente communion de l'être avec
le monde vint peu à peu nous ravir d'un charme - dans
le vrai sens du ter-me - irrésistible, à ce point
qu'on se surprend en fin de pièce à respirer en même
temps que l'interprète. Faisant preuve d'une maîtrise
électrisante dans Density 21.5 de Varèse,
Mario Caroli servait comme personne la redoutable virtuosité
de Carceri d'Invenzione IIc de Brian Ferneyhough.
C'est avec little i que Marco Stroppa prenait congé
d'un public qui
tout au long de ces cinq jours de concerts a tenté peu à
peu d'entrer dans son travail. Le flûtiste jouera trois flûtes,
et voyagera devant quatre pupitres. Il commence dans un mouvement
lent jouant avec les souffles dos à la salle, en haut de
la scène. Il se place ensuite tout devant, face à
nous, pour une séquence d'une virevoltante volubilité,
et, après un pont électronique,
se rend côté jardin, de ¾, pour donner un passage
nettement percussif à
la flûte basse. Rendu au pupitre strictement symétrique,
il explore les possi-bilités ornementales et rythmiques du
piccolo, pour finir à la seconde place, en alternant les
flûtes, par un mouvement plus mélodique. Cette descrip-
tion accuse tous les défauts d'une description ; aussi, ne
voyez pas little i comme une catalogue, bien au contraire,
tous ces jeux trouvant des échos fort savants dans le traitement
électronique. Le compositeur, poursuivant ainsi le propos
qu'il échangeait au sujet de Auras :
Dans little i, j'ai ajouté une véritable
dramaturgie spatiale - une flûte se déplace plus aisément
qu'un percussionniste ! Elle introduit aussi dans
ce cycle inspiré la référence à des
poèmes de e.e.cummings (qui es-tu,
petit moi) dont l'écriture poétique spatiale est
très développée.
Stroppa a convoqué cette semaine des pianistes, un trio,
un quintette,
un flûtiste, un percussionniste, mais on a remarqué
un grand absent :
le quatuor à cordes ; il a pourtant écrit deux fois
pour cette formation :
En effet, nous avons examiné l'hypothèse du quatuor
avant de décider de
la programmation définitive. Spirali, le quatuor avec
électronique (1987-88), sera joué dans quelques semaines
à l'Ircam* ; il n'apparaissait donc pas judicieux de le jouer
ici, qui plus est dans des conditions de spatialisation plus précaires.
On aurait pu jouer l'autre quatuor que j'ai écrit, Un
segno nello spazio (1992) : mais, entre un quatuor et un quintette
à vent, il m'a semblé que le choix du quintette était
sans conteste plus intéressant ; en premier lieu, parce qu'il
pouvait jouer deux création, ensuite parce que cet excellent
ensemble de musiciens de l'Orchestre de la Rai est peu connu
en France, et aussi parce que ce répertoire est extrêmement
rare ici, et que de donner à le découvrir m'a paru
indiqué dans le cadre des Moments musicaux. On a beaucoup
plus de chance de pouvoir entendre un
quatuor à cordes, n'est-ce pas ?
Avant de conclure, nous ferons un flash back sur le récital
(acoustique)
que Florent Boffard a donné vendredi à l'heure
du déjeuner. De même que Tamara Stefanovich, mardi,
le pianiste enchaînait les trois groupes de piè- ces
du programme préparé, sans interruption ; c'est une
manière de faire que Pierre-Laurent Aimard a souvent proposée,
et que l'on rencontre dans la plupart des concert que donnent György
et Marta Kurtàg, et qui a l'avan-tage d'immerger le public
dans la musique et seulement la musique.
Le pianiste entre directement dans le vif du sujet de la sombre
promenade Dans les brumes écrite en 1912 par Janacek.
La respiration immensément douloureuse de l'oeuvre est ici
somptueusement portée, faisant alterner le rage, le tendresse,
la terreur parfois, le souvenir souvent, dans un fort beau travail
de couleurs, toujours animé d'une énergie poseuse
de questions.
Le 1er Livre des Images de Debussy s'ouvre par la
fluidité extrêmement régulière avec laquelle
Florent Boffard fait onduler les Reflets dans l'eau, choisissant
une sonorité judicieusement moins colorée et une dynamique
plus droite pour une interprétation d'une exemplaire sobriété
de l'Hommage à Rameau. La mécanique implacable
du Mouvement impose ensuite une déroutante fébrilité.
Après la berceuse Ninnananna entendue mercredi, Anagnorisis
et Birichino joués mardi, nous entendons deux autres
Miniature estrose de Marco Stroppa. Revenons avec lui sur
ce recueil :
C'est un cycle de pièces pour piano qui m'a occupé
pendant treize ans.
Je l'ai commencé en 1991, grâce à une commande
du Festival d'Autom-
ne à Paris, pour Pierre-Laurent Aimard à je l'ai dédié.
Ce sont les uvres
les plus avancées que j'ai écrites pour le piano -
et quand je dis les plus avancées, ce n'est pas uniquement
au niveau de la technique de compo-sition, mais plus en ce qui concerne
les enjeux compositionnels. Ce n'est pas évident aujourd'hui
de faire un cycle de musique pour piano avec un travail de relations
cognitives entre les différentes pièces, de telle
façon que l'ordre dans lequel on les jouera - qui reste libre,
il n'y a pas de succession imposée - puisse engendrer des
effets de mémoire ou de prémonition, d'indice ou de
reconnaissance. C'est un travail pour moi passionnant où
je tente de sonder la mémoire de l'auditeur. Il y a tout
une recherche sur
les différentes pédales et les résonances du
piano ; au début, le pianiste
appuie sur un ensemble de touches muettes qui vont transformer la
cou-leur de l'instrument de telle façon que les notes qui
sont prises pendant
toute la pièce dans cet appui vont résonner continuellement,
et les autres notes, à cause des résonances sympathiques
qui sont éparpillées dans le clavier, vont s'orner
d'une couleur nouvelle. Une sorte de piano à couleurs
quand l'instrument est extérieurement noir et blanc,
si vous voulez. Avant
de trouver des solutions satisfaisantes d'un point de vue auditif
tout en restant praticables pour le pianiste, cette recherche m'a
pris beaucoup de temps. J'ai du inventer une notation pour la pédale,
une formalisation de différentes utilisations nouvelles,
chose qui jusqu'alors n'existait pas dans
la littérature pianistique. Ces Miniature viennent
d'être enregistrées par Florian Hölscher, un élève
de Pierre-Laurent Aimard ; le label Stradivarius sortira le disque
dans quelques semaines. Le cycle - qui comprendra deux livres -
a jaillit sur deux autres uvres : Upon a Blade of Grass,
un concerto pour piano et orchestre (qui n'a pas encore été
joué en France), et une
pièce pour orchestre, Hiranyaloka, qui utilise, transforme
et transfigure
deux éléments des Miniature estrose.
En guise de conclusion, regardons vers l'avenir, avec trois questions
posées au compositeur : allez-vous développer votre
écriture vocale, que devient la pièce pour l'Orchestre
de Paris, peut-on évoquer quelques-uns
de vos projets ?
Les projets ne manquent pas, c'est le temps qui me fait défaut
!...
Voici quelques pistes, même si je ne suis pas sûr que
j'aurai le temps de réaliser tout cela. Je finis actuellement
un Concerto pour piccolo et orchestre à cordes pour
Mario Caroli et l'Orchestre du Théâtre de Cagliari,
ainsi qu'un Concerto pour violoncelle et orchestre pour Jean-Guyen
Queyras et Radio France - une très ancienne commande. Parmi
d'autres projets, il me faut mener à bien l'écriture
du second livre des Miniature estrose pour Pierre-Laurent
Aimard ; il y a également un Trio (piano, violon,
violoncelle) pour Donaueschingen 2005, un projet de théâtre
musical sur un texte de Arrigo Boito - pas un livret d'opéra,
mais la légende du Re Orso (Roi Ours) -
peut-être pour juillet 2006. J'ai aussi des contacts
avec les Accentus et Les Cris de Paris, pour continuer une relation
qui a déjà donné Lamento. Bref, ce ne
sont ni les idées ni les projets qui manquent... En ce qui
concerne la commande de l'Orchestre de Paris : après un moment
difficile, car je n'ai pas rendu la partition à temps (un
de mes grandissimes défauts), on devrait pouvoir réaliser
cette uvre dans la saison prochaine. Le titre sera : Ritratti
senza volto (portraits sans visage).
Bertrand Bolognesi
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