|
l'affiche du festival
Les compositeurs allemands
à l'honneur
sacrum + profanum
Musée de l'Ingénierie Urbaine, Cracovie
Usine Oskar Schindler, Cracovie
18 septembre 2008
|
Le très dynamique festival sacrum+profanum consacrait
sa sixième
édition aux compositeurs allemands. Ainsi le public polonais
put-il enten-
dre vingt-et-une pièces conçues récemment de
l'autre côté de sa frontière occidentale, et
découvrir rien moins que huit premières sur son sol.
Tout au long d'une semaine de concerts, un parcours raisonné,
d'une pertinence rare, était proposé aux mélomanes,
à travers des uvres conçues par Weil, Henze,
Stockhausen, Lachenmann, Goebbels et Rihm entre 1933 et 2007, confrontant
leurs esthétiques.
En parfait accord avec ce beau projet, sacrum+profanum investissait
des lieux dont la destination n'est pas d'abriter des concerts.
Aussi, ce soir, pûmes-nous être de deux rendez-vous
: le premier au Musée de l'Ingénierie Urbaine, aménagé
dans les anciens entrepôts de tramway, où sonnait la
musique de Rihm, le second dans l'usine Oskar Schindler où
opérèrent
les rituels de Stockhausen.
De Wolfgang Rihm, nous entendions Chiffre IV, une
uvre des années quatre-vingt, alternant des périodes
désertiques, à peine jouées, et des déflagrations
et rythmes plus soutenus. À ce jeu de contrastes, la nudité
se révèle bientôt dans l'universel, comme semblent
le dire les quelques incises sèches dans la résonnance
pédalisée du piano, entre autres.
Trois solistes de l'ensemble musikFabrik (clarinette basse,
violoncelle et piano) s'y révélèrent soigneusement
précis, effectuant de savants dosages d'intensité,
comme pour mieux opposer le moelleux de certaines phrases à
l'abrupt des attaques. Le minimalisme particulier de l'écriture
de Rihm, tout au long du cycle des Chiffre, se tend ici au
plus fort, laissant alors percevoir le silence interstitiel comme
agressif, un silence devenu geste lui-même. Créée
la veille à Berlin, la troisième version du Concert
Séraphin, inspiré par Antonin Artaud, comme l'opéra
de chambre éponyme, convoquait ici violon, alto, violoncelle,
contrebasse, flûte, flûte en sol, hautbois, trompette,
trombone, deux corps, harpe, deux pianos et percussions. L'effervescence
percussive de son début alla s'étiolant vers des îlots
bientôt concentrés sur un motif répété
par les pianos, jouant sur les attaques et les proliférations
qu'elles induisent. D'une vitalité désespérée,
comme l'eut dit le Frioulan, l'hyper-expressivité de la partition
se réalise dans le retour à une jubilation quasi hypnotique,
ponctuée par un grand solo de trompette. À la tête
de musikFabrik, Emilio Pomarico signait une interprétation
rigoureuse.
Dixième heure du vaste cycle Klang malheureusement
inachevé, Glanz
de Karlheinz Stockhausen est actuellement créé
en tournée par les en-
sembles Asko et Schönberg désormais associés.
Ecrite en 2007, il s'agit de l'uvre la plus récente
parmi celles programmées cet automne par le festival cracovien.
Un basson, une clarinette et un violon, situés autour
d'une pyramide lumineuse, ouvre cette Brillance (traduction
du titre alle-mand) par un Gloria scandé par la voix
des instrumentistes. Suit un long
trio lyrique où le rôle de leader s'échange
tour à tour dans un rite étrange,
un de ces théâtres énergétiques
auxquels Stockhausen aima recourir. Après plusieurs dialogues
surviennent un trombone et une trompette sur les gradins, entraînant
une nouvelle rotation des musiciens vers un calme choral de cuivres.
Un tuba entraînera plus tard un nouveau cycle dans cet univers
tout de rotation : celle, physique, des solistes sur eux-mêmes,
celle, géographique, de leurs emplacements échangés
sur la scène, celle, écrite, de longues périodes
en trilles. L'absence de percussion fige le final dans
le serein climat d'une sérénade mozartienne assez
surprenant. Des quatre tableaux composant Mercredi, l'une
des sept journées de Licht, l'immense opéra
de Stockhausen, nous découvrons Orchester-Finalisten
(1995-96). Treize instrumentistes s'installent dans un environnement
sonore où leur propre son surgit furtivement d'un halo électronique.
Après un bref tutti
suivi d'une section de haut-parleurs, s'impose la mixité
d'un défilé des solistes s'exerçant à
des cellules virtuoses. L'électronique est omnipré-
sente, mariant des réminiscences instrumentales à
divers chuchote-
ments, jusqu'au surgissement d'un gong qui terrasse le contrebassiste.
Vous l'aurez deviné : le théâtre est de la fête,
jusqu'à la complainte déchirante d'un violon presque
caricatural et la descente des gradins
par un corniste. Le public parisien pourra découvrir ces
deux uvres
les 14 et 15 novembre, à l'Opéra Bastille.
Bertrand Bolognesi
|