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Kafka-Fragmente
Amphithéâtre Bastille, Paris
10 octobre 2007
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"Il faut réinventer en quelque sorte la façon
de faire de la musique,
assure György Kurtág, tout comme l'enfant
qui expérimente et persiste
dans l'expérimentation, parce qu'il a une idée très
précise de ce qu'il veut", trouvant "important
de [s]e débarrasser de tout ce qui est peu essentiel".
Parce qu'il fut découvert tardivement dans notre pays, on
peine parfois à réaliser que le compositeur est né
au milieu des années vingt, de quel-
ques mois seulement le cadet de Pierre Boulez. Grandissant dans
un régime communiste qui musèle les voix de l'Ouest,
impressionné par les modèles que sont pour lui Bartók
et Webern, il compose d'abord très peu. Un séjour
parisien (1957-58) va libérer sa créativité,
notamment grâce à
la fréquentation des concerts du Domaine Musical et à
la rencontre de la psychologue Marianne Stein qui l'encourage à
l'exploration de formes courtes. Créé le 25 avril
1987 et présenté aujourd'hui dans un cycle Musiques
de l'invisible et du silence, Kafka-Fragmente opus 24
lui est
dédié, à l'instar de son opus 1. Mis bout à
bout, ces fragments du journal
et de la correspondance du Praguois étayent une partition
de soixante-dix minutes, livrée sans temps mort - bien qu'avec
des pauses marquées
entre ses quatre parties - par deux interprètes qui fréquentent
l'uvre
depuis bientôt quinze ans.
Dès le premier morceau, on s'attache au soprano Maria
Husmann :
le chant est clair et droit, relevant une présence évidente
associée à une remarquable intelligence du texte.
Au gré des climats successifs, ses qualités vocales
- des aigus agiles, de la couleur et de l'impact (Wenn er mich
immer frägt, dont elle fait claquer le dernier mot) - ainsi
que drama-
tiques se dessinent avec plus de précision : une expressivité
aigue et investie (l'épuisement sur le second Ruhelos),
la hargne et la vigueur
(Stolz), une mélancolie extatique (Einmal brach ich mir
das Bein) ou sour-
ce d'un regard vide (Umpanzert), la férocité
(Nein successifs et révoltés suivant Nichts
dergleichen), l'abattement (Der Coitus als Bestrafung),
l'apaisement et l'épanouissement (So fest), l'apitoiement
digne (Aus
einem alten Notizbuch), une solennelle dérision (Leoparden),
etc.
Proche de la chanteuse, le violon d'András Keller
participe activement
à l'élaboration d'ambiances, comme avec ce balancement
d'une note à l'autre qui annonce les marcheurs de Die
Guten gehn im gleichen Schritt, une sinuosité qui accompagne
une voix distillant chaque mot dans une tension nourrie (Der
wahre Weg), des pizzicati aphoristiques (Es zupfte
mich jemand am Kleid), cette nausée voluptueuse (Zu
spät, 22. Oktober 1913) ou encore une touche folklorique
illustrant Szene in der Elektris-
chen, qui voit l'utilisation d'un deuxième instrument
faisant écho au duo décrit par Kafka et se moque des
idées reçues sur le violon tsigane.
Laurent Bergnach
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