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Récital Joaquin Achucarro

Auditorium du Musée d'Orsay, Paris
9 décembre 2004

Nous avions eu le plaisir d'entendre le pianiste euskarien Joaquin Achucarro en septembre dernier dans un programme de musique espagnole, à la Maison Ronde ; nous le retrouvons ce soir au Musée d'Orsay où il présente une intégrale des Goyescas que Enrique Granados composa entre 1909 et 1913. Si l'on peut de temps à autre goûter l'une ou l'autre de ses pièces, il reste rare d'entendre le cycle entier, véritable opéra sans paroles, comme put le faire plus tard Leos Janacek. Avant de jeter ses doigts sur le clavier, Joachin Achucarro prend soin d'orienter notre écoute
de Los majos enamorados, de sorte que le public peut vivre l'expérience comme le déroulement d'un conte noir et passionné.

Dès l'abord, le musicien offre une articulation légèrement lourde, avec
une sonorité très présente, toujours généreuse et solide, dans une pâte magistralement entretenue. On sait déjà que l'interprétation ne prendra pas de poses ni de masques, ne perdra aucune de ses forces dans d'inutiles finasseries, se gardant de tout maniérisme. Les délicats Requiebros révèlent des qualités de fin mélodiste et un engagement expressif total,
qui font oublier quelques inexactitudes de la main droite dans les passages demandant le plus d'énergie. Ici, le compliment ne s'écoute pas lui-même, se livrant à une cour toujours loyale de la belle, dans une sorte de franche simplicité qui marquera favorablement tout le concert.

Le Coloquio en la reja - soit La conversation à la grille de la fenêtre - bénéficie d'une art de la nuance toujours aimablement dosé, écho prolongé d'un romantisme exacerbé. Là encore, aucune complaisante minauderie :
le sentiment amoureux nous est montré comme une chose des plus séri-euses qui soient et qui force un grave respect. Le pianiste caractérise ensuite les contrastes rebondissants du Fandango del candil, éclairant d'une poésie raffinée et sensible La maja y el ruiseñor qui laisse rêveur...

"Je voudrais donner une note personnelle, un mélange d'amertume et de grâce, et je désirerais qu'aucune de ces deux phases ne l'emporte sur l'autre dans une atmosphère de poésie raffinée : grande valeur mélodique et ryth-me tel qu'il absorbe souvent toute la musique. Le rythme, la couleur et la vie nettement espagnols ; la note de sentiment aussi soudainement amoureuse et passionnée que dramatique et tragique, ainsi qu'elle apparaît dans toute l'œuvre de Goya" : c'est ainsi que Granados lui-même exposait son projet, faisant se rencontrer Chopin et les contrastes de lumière du soleil ibérique.

Après une courte pause, Joaquin Achucarro s'atèle à la phase la plus sombre du recueil, engageant la chaotique balade El amor y la muerte sur un chemin chargé d'émotion qui s'impose : plus un toussotement, person-ne ne bouge, tous sont suspendus au mouvement des mains qui ce soir
se font fascinantes conteuses, avec un sens très juste du drame. Rejetant
la tentation lisztienne de souligner le possible grotesque d'une danse de fantôme, le pianiste assène une Serenata del espectro savamment dosée, où la visite est presque rendue naturelle, sans horreur ni déchirement, et paraîtra de fait vécue avant tout comme un privilège de l'amour véritable
que la mort ne saurait effacer.

Avec une suave maestria, Joachin Achucarro termine le concert par le brillant El Pelele, gentiment anecdotique, comme pour chasser les idées noires. Mais, la salle ne le laissant pas partir si tôt, il remercie cet accueil chaleureux par rien moins que quatre bis : le Nocturne pour la main gauche de Scriabine, une Valse et une Etude de Chopin, et le Clair de Lune (Suite bergamasque) de Debussy. Un grand merci pour tant de générosité après une soirée toute d'évocations.

Bertrand Bolognesi