© patricia dietzi
journée françois-bernard
mâche
MUSICA
Auditorium France 3 Alsace & Palais des Fêtes
Strasbourg, 21 septembre 2004
|
Directeur du département Musique de l'Université
de Strasbourg pendant une dizaine d'années (à partir
de 1980), François-Bernard Mâche était
l'invité privilégié d'une Journée
entièrement consacrée à sa musique, à
travers trois concerts. Esprit curieux et étonnamment érudit
- pianiste, com-positeur, musicologue, écrivain, diplômé
d'archéologie grecque, agrégé de Lettres Classiques
et détenteur d'un Prix de Philosophie de la Musique (1960),
il fit partie du GRM, enseigna l'Histoire de l'Art Antique à
la Sorbonne, les Lettres Classiques à Neuilly (Pasteur) et
à Paris (Louis-le-Grand), il est aujourd'hui Directeur d'Etudes
à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales -, le musicien
a exploré et observé les traditions musicales de nombreuses
cultures extra-européennes, et extrait d'approches à
la fois encyclopédiques et physiques (puisqu'il fit plusieurs
voyages déterminants) la conviction qu'il existe des procédés
communs à toutes les cultures, sortes d'archétypes
musicaux, comme aurait pu le dire Jung dans un autre domaine. Et
plus d'une fois, dans le déroulement des concerts d'aujour-d'hui,
on se sera interrogé sur les fonctions de la musique - plutôt
que sur son devenir ou sur la localisation de celle qui nous
est offerte au moment précis de l'écoute qu'on en
fait, comme c'est le cas habituellement.
Le concert de 18h, à l'Auditorium France 3 Alsace, était
introduit pas Solstice, une pièce pour clavecin et orgue
positif écrite et créée par deux instrumentistes
en 1975 à Royan, et dont la partie d'orgue a depuis été
enregistrée par l'auteur afin de permettre une présentation
pour clavecin seul et bande. L'un des acteurs de la création
était Elisabeth Chojnacka,
et c'est elle qui, cet après-midi, faisait figure permanente
de ce concert. Jouant sur des motifs répétitifs enchevêtrés,
l'uvre pourrait, par un che-
min totalement différent et à partir d'un discours
qu'on ne saurait comparer
à celles-ci, s'apparenter à certaines tentatives du
courant américain de la musique répétitive
des années soixante, lui-même héritier des essais
de Colin McPhee et d'autres qui se sont inspirés des rythmes
et des timbres asiatiques dès les années vingt. Dans
Korwar (1972, clavecin et bande),
on a pu toucher un des traits communs à beaucoup de partitions
de Mâche : un généreux déploiement d'énergie
dans la frénésie rythmique d'un final obsédant
(qu'Harry Halbreich définit comme une " toccata électrisante
").
La bande qui accompagne la claveciniste est utilisée par
d'autres uvres de Mâche, comme Temes NevInbür
pour deux pianos et deux percus-
sions, ou Rambaramb pour piano et orchestre. On retrouve
ce trait dans Anaphores pour clavecin et percussion (1981),
dynamisé par Emmanuel Séjourné, après
avoir entendu la soprano Françoise Kubler dans Kengir,
cinq chants d'amour sumériens (1991).
Nous retrouvions la chanteuse dans Chikop, une pièce
donnée en création lors du concert de 20h, au Palais
des Fêtes. Dédiée à Armand Angster, elle
était interprétée par l'ensemble Accroche
Note. Ce cycle de douze poèmes de Humberto Ak'abal, indien
Maya Kiché du Guatemala dont on peut enten-dre la voix sur
bande dans cette nouvelle uvre de Mâche, aura surpris
par un recours relativement attendu à des procédés
assez pauvres, tel
la scansion du rythme de parole par un instrument, pour n'en citer
qu'un, utilisée jusqu'à plus soif. L'exécution
s'avérait soignée et précise, et la dic-tion
de Françoise Kubler comme d'habitude exemplaire. Egalement
com-posée cette année, Heol Dall réunissait
deux pianos et douze voix, celles
de l'ensemble Musicatreize dirigé par Roland Hayrabedian.
La répétitivité
des motifs est à ce point systématique que l'auditeur
a pu parfois y perdre l'écoute sans y gagner une perception
d'un autre ordre. Du reste, la réalisation n'était
pas idéale : les voix féminines accusaient de sérieux
soucis dans certains intervalles délicats, et les pianos
précautionneuse-ment fermés - joués par Claire
Désert et Marie-Josèphe Jude - n'ont guère
sonné. Certains traits de l'écriture elle-même
ont pu paraître poseurs et de ce fait ennuyeux. Avec Danaé
pour douze voix et percussions, la facture des années soixante-dix
faisait incursion dans ce programme : si les prémisses constatées
tout à l'heure sont bel et bien présentes dans l'uvre,
on put
y goûter une inventivité nettement plus diversifiée,
dont les interprètes semblèrent s'être emparée
avec enthousiasme, d'ailleurs, et un relief particulièrement
dynamisant. Les trois pièces de François-Bernard Mâche
étaient encadrées par Quatrains de Edith
Canat de Chizy, à l'écriture d'une grande clarté
et intelligemment sensible, que Musicatreize servit magistra-lement,
et par la première audition en France du fort éprouvant
Nur, pour seize voix, de Francisco Guerrero, une uvre
d'une violence inouïe qui, sans n'avoir jamais recours à
la simplicité, se noie dans aucune finasserie superflue,
et demande aux chanteurs une endurance invraisemblable qui
ce soir était au rendez-vous, nous offrant cette expérience
irremplaçable et paradoxale du plus fort des tutti où,
alors même que l'oreille sature, l'on perçoit soudain
très précisément l'individualité de
chaque voix.
Enfin, cette journée François-Bernard Mâche
était sans marchand de sable : à 23h, Les
Percussions de Strasbourg envahissaient la scène du Palais
des Fêtes pour une grand'messe comme elles en ont la recette.
On put entendre Maraé, une pièce de 1974, s'achevant
sur un final frénétique de
la même famille que ceux constaté en fin d'après-midi,
Aera sa cadette de quatre ans, étonnement mystérieuse,
et qui, après une parties de timbales et de gongs assez échevelée,
échappe au principe en finissant par trois notes dépassionnées,
et le peu convainquant Khnoum de 1990.
Bertrand Bolognesi
|