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Incidences L'alto
de Christophe DesjardinsMUSICA Palais
du Rhin, Strasbourg 28 septembre 2003 |
Même un dimanche matin à onze heures, c'est avec un très
grand plaisir que l'on se rend à un récital de l'altiste Christophe
Desjardins. On ne présente plus cet artiste que l'on peut entendre
régulièrement dans les concerts de l'Ensemble Intercontemporain
qui le compte parmi ses solistes depuis plus de dix ans. Le musicien captivait
le public sur la petite scène du Palais du Rhin, dans ces murs élégamment
délabrés aux couleurs exquisément passées. Le
programme s'ouvrait avec ...Somes leaves...II de Michael Jarrell,
une pièce que Christophe Desjardins a beaucoup jouée depuis la création
il y a cinq ans, tonique, nerveuse même, requérant une profusion
de techniques de jeu différentes assez impressionnante. Virtuose à
l'extrême, ce morceau montrait un soliste ahurissant de vivacité,
de précision et de présence, en rendant l'écoute particulièrement
excitante par de violents contrastes et un alto toujours tendu qui sut transcender
cette page d'une intense force expressive et émotionnelle. Et puis, c'est
toujours une possibilité d'intimité supplémentaire avec la
musique que de la jouer sans partition ; c'est assez rare dans les concerts de
musique contemporaine pour mériter qu'on le souligne. Les oeuvres étant
la plupart du temps entendues pour la première fois, ou la deuxième,
au mieux la troisième, donc fraîchement pour ainsi dire, le par
coeur a la vertu immédiate de nous rendre plus attentif, comme si l'admiration
qu'inspire le soliste invitait à lui offrir en retour une qualité
d'écoute et de concentration qui nous permît de ne pas pâlir.
Le résultat, et c'est assez fabuleux, c'est qu'on perçoit l'oeuvre
beaucoup plus précisément (l'exercice n'a aucun intérêt
dans le cadre d'un programme de musique ancienne, si ce n'est de faire complaisamment
plaisir à un public qui en a pris l'habitude sans s'interroger sur le bien-fondé
du numéro). Nous entendions ensuite une uvre en création
: Le Triangle de Pascal composé spécialement à l'attention
de Christophe Desjardins par le jeune Sébastien Béranger.
On put y percevoir un jeu sur différents types d'atta-ques, une exploration
méthodique de diverses manières d'appréhender le son,
allant chercher des aigus un peu voilés, utilisant des effets non dépourvus
d'un certain lyrisme. Tout cela répond à une construction plus solide,
et ne relève pas du seul procédé, et cependant l'on reste
sur une impression de vertige énonciatif. On peut imaginer qu'il y a là
le germe d'un travail à venir qui saura en tirer quelque chose de plus
aboutie. Pour information : Sébastien Béranger est né
à Reims il y a vingt-cinq ans ; il étudia dans cette ville puis
à Lille. Il a obtenu les prix d'analyse, d'écriture ainsi qu'une
médaille d'or de composition, un DEA en esthétique et scien-ces
de l'art, et prépare aujourd'hui une thèse à Nice sous la
direction du compositeur et philosophe Antoine Bonnet, tout en suivant un cursus
de composition au Conservatoire National Supérieur de Paris dans les classes
de Michèle Reverdy, Emmanuel Nunes et Michael Levinas. Le Prologue
de Gérard Grisey ouvre le cycle des Espaces acoustiques
en 1976. Le compositeur a cherché à jouer sur la perception
de l'auditeur avec une mélodie réduite à son ombre, pour
ainsi dire, puis à ses ombres, déclinées jusqu'à inventer
une sorte de tournis. Nous en goûtions ce matin une interprétation
aérée non dépourvue d'une certaine gravité, âpre
et magistrale comme un cérémonial sans séduction, d'où
la frivolité est chassée. Elle était suivie de Chant,
une brève pièce écrite par Jonathan Harvey en 1992,
s'ouvrant sur l'exposition d'une large phrase très lyrique qui fera
place à une esquisse de pas de danse. Nuancé et précis, le
jeu de l'altiste invite à l'audition de sa création de Jubilus
(pour alto et ensemble) du compositeur britannique à la Maison Ronde le
7 novembre. Enfin, cette bonne heure de musique se refermait avec Improvisation
II - Portrait de Emmanuel Nunes donnée ici en première
française. Christophe Desjardins y déployait un talent foisonnant,
utilisant un second alto accordé différemment, jonglant avec des
harmoniques d'une délicatesse inouïe, articulant, également
par cur plus de vingt minutes d'une partition tourmentée,
râpeuse pourrait-on dire, en tout cas très tendue. A ceux
qui pourraient croire qu'un récital d'alto contemporain pût être
austère, celui-ci aura prouvé le contraire...même un dimanche
matin à onze heures. Bertrand Bolognesi |