© Lev Lugansky

Récital Nikolaï Lugansky

Festival de Radio France et de Montpellier
Salle Pasteur, Le Corum
27 juillet 2004

Nikolaï Lugansky, pianiste russe qu'on ne présente plus, donnait un
récital très attendu à la salle Pasteur, mardi à 18h. Sans autre préambule,
il se lançait dans le Presto initial de la Sonate Op.10 n°3 en ré majeur de
Ludwig van Beethoven
non sans une certaine sècheresse fort appropriée. La frappe, incisive, fut toujours judicieusement portée, soulignant par là la fluidité tout à fait enthousiasmante du motif principal, sans aucun aléa de tempo. La lecture s'avérait directe et droite, servie par un beau travail de
son obtenu par un toucher choisi en toute lucidité, ne s'alourdissant jamais d'effets de pédales inutiles. L'exposition du thème tragique du Largo e mesto suivant se fit dans un dépouillement glaçant et grave, amenant avec d'autant plus de surprise la moelleuse mélodie jusqu'à fermer le mouve-ment dans un pianissimo d'une extrême délicatesse. Avec une élégance incomparable, Luganski engageait un Menuetto particulièrement équilibré, dans une égalité prodigieuse de la sonorité. Enfin, il concluait une inter-prétation haydnienne à souhait en soulignant toute la modernité du Beethoven imprévu et rebondissant du Rondo.

Changeant complètement d'atmosphère, il nous emmenait ensuite dans une Italie russifiée, puisqu'il donnait les Variations sur un thème de Corelli Op.42 écrites par Sergeï Rachmaninov au tout début des années trente.
Si nous avions beaucoup apprécié l'interprétation brillante qu'en offrit Olga Kern au Musée d'Orsay en janvier dernier, celle d'aujourd'hui, pour différente qu'elle fut (- et rien à voir non plus avec la version que Lugansky lui-même a gravée au disque il y a déjà quelques années), ne nous en plut pas moins. A une présentation très claire du matériau de base suivirent trois premières variations relativement sages ; puis tout bascula, déterminant soudain une lecture volontairement tournée vers le piano moderne, renonçant salutaire-ment au Rachmaninov sucré que l'on ne connaît que trop pour révéler une architecture que peu de musiciens ont su faire entendre, et qui tendrait à rapprocher cette page d'un Prokofiev, par exemple. Nikolaï Lugansky diri-geait son propre jeu avec la maîtrise et la distance d'un chef conduisant
les instrumentistes d'un orchestre, distribuant les rôles autant que chaque couleur. On se souvint alors des transcriptions de pages du Ring de Wagner qu'il jouait ces dernières saisons, dont il est également le génial arrangeur.

Enfin, nous avons pu goûter les huit Préludes extraits de l'opus 8. Si Nikolaï Lugansky plaçait délibérément le 1er dans le sillage de Chopin, à juste titre, il défendit avec superbe le lyrisme disloqué et douloureusement chaotique du second. Mystérieux, il ne livrait rien du secret n°4, à peine désigné d'une lueur crépusculaire, que le brillamment solennel n°5 venait énergiquement contraster. Pudique et moins tragique que ses confrères dans le n°12, mais également plus finement nuancé, généreusement tendre dans le onzième, il n'est guère que dans le prélude n°7 qu'il nous ait quelque peu déçus, s'y adonnant à une abstraction par trop cérébrale au point de dépersonnaliser tant son jeu que le compositeur. Mais si chaque récital de chaque pianiste n'avait à souffrir jamais que d'une seule ombre de ce genre !...

Au public venu nombreux au Corum (salle Pasteur comble, bien sûr,
mais aussi salle Einstein - où l'on projette en live le concert à ceux qui
n'ont pas eu la chance de pouvoir entrer), le pianiste offrait en bis une délicieuse Première Arabesque de Debussy, rendant à l'auteur tout
ce qu'il dut aux musiciens russes, par son jeu d'une délicate expressivité
un rien romantique, et prenait définitivement congé en se lançant avec
une flamboyante agilité dans un Scherzo de Mendelssohn transcrit par Rachmaninov. Un grand merci pour une fin d'après-midi inoubliable.

Bertrand Bolognesi