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Mark Padmore chante Auden
Théâtre Royal de La Monnaie, Bruxelles
Salle Malibran, 17 janvier 2009
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Ses vers sont tour à tour émouvants, acerbes, attendris
et spirituels ; ils
sont parfois pointus, parfois lyriques, sautillants ou apaisants,
secs ou d'une beauté pleine et généreuse -
et inva-riablement musicaux.
W.H. Auden (1907-1973) est l'un des plus importants poètes
de langue anglaise du vingtième siècle. Son uvre
est conséquente (plus de 400 poèmes dont sept d'envergure)
et des plus variées qui se puissent trouver, autant dans
son style que dans les thèmes abordés. Marqués
autant par son engagement à gauche et son homosexualité
que par ses questionne-
ments religieux et son regard si particulier sur les relations que
l'homme,
en tant qu'individu, entre-tient avec son environnement, sa pensée
et ses vers ont inspiré nombres d'artistes, jusqu'à
s'inscrire au cur de l'imagi-
naire collectif anglo-saxon, au même titre que Yeats ou Wilde.
Auden a même sa place au cinéma - dans Quatre mariages
et un enterrement, par exemple, dont son Funeral Blues
("Stop all the clocks
") est un des mo-ments
les plus poignants. Grand mélomane, Auden fut aussi très
impliqué dans la vie musicale de son temps : on lui doit
entre autres le livret de The Rake's Progress de Stravinsky
(avec Kallman).
Bref, inutile de dire que son uvre a été, et
est toujours, une véritable aubaine pour les com-positeurs.
D'où l'idée de ce récital hybride - et jouissif
- qu'ont eu le ténor Mark Padmore et la basse Richard
Angas (ici dans un rôle de récitant), accompagnés
du pianiste Andrew West. Intitulé malicieu-sement
Relax, Maestro, put your baton down, en référence
à un commen-
taire de la Flûte Enchantée écrit par
Auden pour une traduction anglaise du livret, le programme alterne
chansons et lectures (par un Richard Angas aussi placide qu'élégant,
tour à tour absurde, touchant et désopilant), et nous
plonge dans l'univers tantôt poétique, tantôt
drolatique d'Auden.
Le premier compositeur à s'être intéressé
à Auden est Benjamin Britten. Rien d'étonnant
à cela : les deux hommes ont à peu près le
même âge
et fréquentent les mêmes cercles politiques et artistiques.
Ils ont même partagé un appartement à Brooklyn
en 1940-41, avec Carson McCullers
et quelques autres, développant une relation forte d'amitié
et de travail,
qui nous a laissé, entre autres, quelques remarquables opéras
et pièces
de théâtre. Auden occupe même une place de choix
parmi les quelques
360 poèmes mis en musique par Britten. Sans Auden, Britten
ne se serait d'ailleurs sans doute pas autant intéressé
à la poésie : son influence est indéniable
- autant par ses écrits que par sa "personnalité
brillante et attir-
ante", selon les mots du jeune compositeur - comme on peut
le constater au fil de la douzaine de chansons qui rythment le récital
de Mark Padmore. Composées entre 1937 et 1941, ces mélodies
plus ou moins enjouées, éclairées de timides
couleurs impressionnistes, se plient avec aisance
au ton du texte - de la parodie à la mélancolique.
La chanson n'est certes pas chez Britten le lieu de l'innovation,
mais bien plutôt celui de la détente poétique,
où l'on met une distance raisonnable entre la musique et
son sujet. Son traitement du texte reste classique et mélodieux,
avec cette petite pointe de flegme et d'humour qui le font reconnaître
immédiatement. Mark Padmore et Andrew West y sont comme des
poissons dans l'eau. Chez
le premier, l'expressivité n'a d'égal que le tact
et la retenue tandis que le second nous enchante d'un toucher exquis,
clair et scintillant.
Cette souplesse admirable dont ils font preuve pour distiller sans
le gâter
le charme fleuri de Britten leur est d'une grande utilité
lorsqu'ils s'attaquent aux Three Auden Songs de Hans Werner
Henze, sans doute le moment le plus fort de la soirée.
Au contraire de Britten qui illustre l'atmosphère géné-
rale du texte, Henze s'intéresse quant à lui davantage
à la langue, qu'il met au centre de ses préoccupations
et triture jusqu'aux limites de la rupture. Chaque phrase est passée
au scalpel de sa musique pointilliste. Les
mots courts et presque précieux, les allitérations
et consonances qui en rythment le mètre, prennent alors l'aspect
d'un rang de perles brillantes
et éphémères.
Un violent retour en arrière esthétique nous attend
après l'entracte, avec le petit As I walked out one evening
au charme suranné et presque schuber-
tien d' Elisabeth Lutyens (1906-1983). Heureusement, Orpheus
(2006)
du londonien Simon Bainbridge (né en 1952) suit aussitôt.
Là, la mélodie atonale et harmonieuse, murmurée
par un Padmore melliflu, est ponctuée par des accords en
grappe au piano, comme un commentaire de lyre dont Orphée
lui-même accommoderait sa voix.
Avant de revenir à Britten pour conclure, Padmore et West
ont tenu à mon-
trer la modernité toujours renouvelée de l'uvre
d'Auden avec une création du jeune Huw Watkins. Non
dénuées d'intérêt mais un brin académiques,
ses trois mélodies ne sont toutefois pas à la hauteur
des espérances, à l'exception peut-être de At
last the secret is out. Le ton délicatement mur-murée,
le mystère dont la langue s'entoure, est l'occasion d'un
véritable travail sur le rythme, le timbre et les nuances
qui s'affranchit enfin du texte original.
Jérémie Szpirglas
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