|
Manké ou le Contre-Manca
Manké
Cedac Cimiez, Nice
12 novembre 2005
|
Manké, c'est à Nice le festival des trublions
: la manifestation qui contrefait dans le genre explosif l'institutionnel
Manca, à la même période que son grand aîné,
histoire de mieux brouiller les pistes. Une sorte de tradition ancrée
depuis déjà six ans dans la capitale de la Côte
d'Azur. Ce qui prou-verait, s'il en était besoin, que l'esprit
gouailleur a définitivement émigré hors de
Paris.
Mais cette année, il semble bien qu'une paix se soit instaurée
entre
les deux festivals, puisque Manké a pu consacrer à
loisir sa soirée du 12 novembre, dans la place laissée
vide par le concurrent (s'achevant la veille même). Mais tout
laisse à croire que la guerre n'a jamais eu lieu, à
en juger par la réclame, discrète mais constante,
que l'ancien ne manque jamais de faire à son petit rejeton
rebelle - flatté certainement d'être le seul festival
de musique contemporaine à pouvoir se targuer d'une émulation
incontrôlée (ou de son Off, comme il se dit
en angloïde). Mais chut !
on murmure que Manké
se heurterait à l'heure actuelle à son contre-Manké.
L'alternative de l'alternative, en quelque sorte. Comme quoi, on
ne s'ennuie guère du côté de la musique actuelle
à Nice !
Vision d'oreille, tel se veut le cri de rassemblement -
qui rappelle un
autre - du dernier Manké. Comme pour chaque édition
du festival, on retrouve le trio fondateur formé par Kristof
Everart, pianiste et vidéaste, Frédérik
Brandi, percussionniste, musicien averti et quand même
mélo-mane, Marcel Bataillard, plasticien, chanteur
à ses heures et ultime appendice de l'École de
Nice (le célèbre creuset d'artistes iconoclastes
des années soixante-dix qui réunit Arman, Klein ou
César). C'est à eux trois que revient un esprit festif,
entre dérision et mélanges détonnants, où
le rire masque pudiquement l'ambition. La musique dite sérieuse
et la création austère se retrouvent ainsi entrelardées
d'épisodes burlesques qu'un
Satie n'aurait pas reniés.
Au Cedac de Cimiez, la longue soirée de cinq heures ininterrompues
fait défiler sans solution de continuité un groupe
rock alternatif (la part la plus convenue, il faut l'avouer),
pas moins de six créations vidéographiques de pure
abstraction pointilliste au-dessus d'une tellurique électroacoustique,
une improbable Fantaisie espagnole d'après Albéniz,
avec castagnettes obligées et piano ad libitum (débités
sans sourcilier par les désopilantes Tina Colombani
et Fabienne Volto), des musiques traditionnelles venues de
Corse et d'Iran largement revisitées, et pour finir Soli
per Scelsi - la note grave. Une montée en puissance soigneusement
ménagée, où le délire initial laisse
place peu à peu à l'intensité, à la
seule musique sans alibi. L'hommage à Giacinto Scelsi
mérite tous les éloges, servi par la virtuosité
accomplie des composants de VoXabulaire, ensemble dédié
à la musique contemporaine et constitué de solistes
aguerris venus de l'Orchestre Phi-harmonique de Nice ou de celui
de San Remo. Six pièces brèves transmi-ses par le
chant, un piano, deux violons, une clarinette et un basson, suffisent
à exalter la musicalité profonde du génial
compositeur italien,
si rarement servi lors même de son présent centenaire.
Saluons surtout Tanya Laing, exceptionnel mezzo à
la tessiture vertigineuse et la projection irradiante, assorties
à une sidérante présence scénique. On
aura goûté presque autant la pirouette conclusive d'un
inénarrable Ben, âme damnée de l'École
de Nice et fidèle entre les fidèles des Insupportables,
qualificatif qu'il décerna naguère à ses amis
de Manké (renseignements : lesinsupportables.com)
. Qui se sont empressés d'en faire leur titre de gloire.
Pierre-René Serna
|