© eric manas

anna maria panzarella est médée

Cité de la Musique, Paris
31 mai 2008

Dans le cadre de son cycle Sacres et sacrifies, la Cité de la musique accueille ce soir l'ensemble Amarillis dans un programme entièrement consacré à la magicienne antique. Intelligemment conçu, le menu enche-vêtre les parties chantées à des pièces instrumentales judicieusement choisies, travouillant adroitement les rugissements de l'inspiratrice à travers des styles sensiblement différenciés.

C'est avec plaisir que nous retrouvons Violaine Cochard - au clavecin Hemsch de 1761 conservé au Musée de la Musique - et ses amies Anne-Marie Lasla (viole de gambe), Héloïse Gaillard (hautbois baroque et flûte
à bec) et Gilone Gaubert-Jacques (violon), régulièrement entendues dans un répertoire qu'elles défendent avec passion, une passion que conju-guent volontiers précision, pertinence, souplesse et sensibilité, comme
en témoignent une nouvelle fois les interprétations de ce concert. Après un prélude délicatement articulé de Michel de La Barre entre en scène une Médée déterminée posant d'un regard d'harfang ulcéré le vigoureux récita-
tif qui ouvre la cantate de Nicolas Bernier (1703). Anna Maria Panzarella habite immédiatement la terrible figure tragique, tant par la grande pré- sence dramatique que par l'excellence du chant. Fiabilité redoutable de
la vocalise, subtilité expressive de l'ornementation et de certains parti-pris d'attaque, nuance toujours extrêmement travaillée servent un Tirans des rivages funèbres qui fait frémir. Une tendresse inattendue de la couleur
livre ensuite Ingrat, ta cruelle inconstance sur un mode languide, tandis
que Beautés fuyez laisse entrevoir une héroïne tour à tour furieuse et nostalgique qui s'adonne finalement au plaisir (suicidaire sublimé) de
sa colère. Quelques extraits de la tragédie lyrique Thésée (1675) de
Jean-Baptiste Lully
[lire notre chronique du 25 février] alternent ensuite
avec des pièces de Gaultier de Marseille.

Après deux pages tirées du IIIe Livre pour clavecin de Jacques Duphly
- La Forqueray et Médée, aux caractères contrastés -, nous entendons la cantate Médée (1710) de Louis-Nicolas Clérambault, introduite par deux mouvements empruntés à la 7ème Symphonie du même auteur. Invo-
quant ses indigètes lointaines, la Colchidienne saisit sa rivale dans le
rèdre de sa rage, jusqu'à goûter les voluptés du juglon infanticide, concré- tisation d'un phantasme qui efface le monde d'avant, comme l'avaient été son meurtre du frère et le don qu'elle fit au beau Jason (qu'évire dès lors
la mort de ses fils) de la célèbre moraine. L'ornementation devient alors hystérique, virevoltant grâce à un art d'une fermeté médusante, tandis
que frémit Venez, venez, punissez ma rivale à travers une harmonie génialement nauséeuse et suprêmement chaotique.

Pour remercier un public enthousiaste, le mezzo-soprano offre en bis
un air de cour de Lambert à l'amoureuse mélancolie qui laisse l'oreille songeuse.

Bertrand Bolognesi