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Cycle Ligeti/Mahler

Cité de la Musique, Paris
18 mai 2003, Concert 2
23 mai 2003, Concert 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Concert 6 - 24 mai 2003
Concert 7 - 26 mai 2003

Programme judicieux, s'il en est, de la Cité de la Musique qui nous invite
à redécouvrir comme deux jalons d'un siècle sur l'autre, les musiques de Gustav Mahler et de György Ligeti. Antagonisme ? Oui et non. Si Mahler n'écrivit pas pour le piano, ni pour des formations de chambre en général, ses recueils de lieder constituèrent l'atelier de ses vastes symphonies,
tant celles qui intègrent directement la voix parmi ses effectifs que les autres qui refaçonnent des thèmes trouvés principalement dans les Knaben Wunderhorn. Quant à lui, Ligeti expérimente avec le piano solo, l'alto, le quatuor, le trio, le chœur mixte, puis développe concertos, polyphonies orchestrales, requiem et opéra en citant ses propres procédés plus que sa thématique. D'autre part, si le premier chercha d'abord en lui-même, édifiant une sorte de lyrisme introspectif exalté, le second ouvrit grand yeux et oreilles, laissant toute rencontre, culture, observation, quelques en soient les origines et les médiums, fertiliser son esthétique. Lui-même le disait lors d'une interview radiophonique à l'occasion du festival Présences 1994 qui lui était en partie consacré :

" ... je suis une éponge. Tout ce que je croise, je m'en imprègne. Un livre, un film, une discussion scientifique, etc. "
.

Pourtant, le travail des deux compositeurs se rejoint sur plusieurs points; tous deux ont intégré des caractères folkloriques dans leur œuvre :
une certaine façon bohémienne d'harmoniser chez Mahler, ou Tsigane d'amorcer une variation, une assise rythmique nettement transylvaine chez Ligeti, ou des inventions mélodiques héritières des musiques de la Hongrie du Nord-Est. On pourrait gloser indéfiniment sur le sujet : le cycle de la Cité de la Musique permet avant tout de mettre en relief l'un par l'autre deux propos compositionnels.

Concert 2 -
Samedi soir, c'est le chœur de chambre Accentus qui faisait entendre quelques exemples de la musique pour chœur a cappella de Ligeti.
Le compositeur, de même que Mahler, fut de tout temps fasciné par la voix.
Il écrivit beaucoup de pièces, plutôt courtes, d'inspirations directement ethniques, plus formelles, ou religieuses. On reconnaît dans cette partie
de sa production les influences de Zoltàn Kodaly, Sandor Veress et bien
sûr Belà Bartok. Ses pages nous font tour à tour voyager dans la poésie populaire hongroise, slovaque, roumaine, et les vers de Sandor Weöres,
LE poète hongrois d'après guerre, qui s'essaya à tous les genres, à qui
l'on doit des recueils incomparables à la forme souvent travaillée jusqu'à l'extrême complexité, autant que des œuvres destinées aux enfants. Weöres ne pouvait qu'attirer les musiciens, son style s'évertuant brillamment à tirer de la langue magyar des effets phoniques étonnants, nouveaux, aujourd'hui encore inégalés. Il inspira également quelques chœurs à Kodaly. On retrouve dans sa poésie cette faculté de faire feu de tout bois que Ligeti avouait sienne. Enfin, on pourra observer une étrange similitude avec un autre poète que le compositeur mit en musique en 1982 (Trois Fantaisies), Hölderlin inventant un auteur à ses miniatures, Scardanelli : de même Weöres se dédoubla-t-il en une poétesse imaginaire dans sa Psyché au contenu littéralement labyrinthique.
Avec un aperçu d'une petite demi-heure, on put aborder une certaine mélancolie, ou le recueillement de Magàny, par exemple. L'interprétation
de Laurence Equilbey s'est révélée très nuancée, et on lui dut un Lux Aeterna splendide, dont elle articula merveilleusement les combinaisons intervallaires. La prestation fort appréciée appelait un Bis : une transcription, vraisemblablement due à Clytus Gottwald, d'un des Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler, le dernier du cycle, Die zwei blauen Augen, donnée ici avec un lyrisme étourdissant.

La deuxième partie de la soirée était consacrée au Chant de la Terre composé en 1908 par Gustav Mahler, véritable symphonie lyrique déguisée en cycle de lieder, illustrant des poèmes chinois traduits en allemand par Bethge. Si l'on entend relativement souvent la version pour orchestre, bien que presque toujours dans sa deuxième mouture où le mezzo-soprano a pris la place du baryton initial (rappelons que Mahler écrivit tous ses lieder pour ce registre), il est plus rare d'en entendre la transcription pour formation de chambre due à Schönberg, et plus encore la version pour piano (de la main de l'auteur) programmée ce soir.
C'est le pianiste Cyprien Katsaris, qui l'avait d'ailleurs gravé avec Brigitte Fassbaender pour Deutsche Grammophon il y a quelques années, qui accompagnait Andrea Baker et Daniel Kirch ce soir. On lui doit une lecture très articulée, mais souvent voilée par une utilisation orgiaque de la pédale. Sur le deuxième mouvement, il fut largement distancé par l'exigence technique de la partition qui, il faut l'avouer, n'a, à cet endroit, absolument rien de pianistique. En revanche, la désolation entretenue durant les vingt-cinq minutes de Der Abschied fut exemplaire, le pianiste parvenant à faire entendre des sons minutieusement travaillés et choisis. En ce qui concerne les chanteurs, on se pose la question d'un tel choix de distribution ; en effet, ceux de ce soir possèdent des voix larges, amples, qu'il eut été préférable d'entendre avec un orchestre. Dans cette version, ils sont tout simplement démesurés. Si Andrea Baker finit par nuancer, et se montra capable d'une grande délicatesse pour donner un dernier mouvement moins volontariste et d'une grande beauté, le ténor se contentait d'une démonstration tonitruante, et le plus souvent d'un timbre nasillard et agressif, sans effort de musicalité. Est-il pensable de chanter trois lieder fortissimo, et d'en être si fier ?...

Concert 5 -
Vendredi soir, le récital que donna Pierre-Laurent Aimard vendredi soir était intégralement consacré à la musique pour piano de György Ligeti.
Il s'ouvrait par la Musica Ricercata, série de onze pièces composée entre octobre 1951 et mars 1953, alors que l'auteur vivait encore à Budapest.
A cette époque, à cause de la vie musicale officielle de la Hongrie, il vit isolé des tendances esthétiques du reste de l'Europe. Par force, Il cherche des moyens exclusivement personnels de s'affranchir d'un style post-bartokien qui était encore le sien. Les questions qu'il se pose alors donneront naissance à cette œuvre : que peut-on faire d'une seule note, avec un seul intervalle, ou à partir de l'octave, ou en répétant indéfiniment une cellule rythmique ? Etc. On pourrait parler d'une nudité qui, par certains côtés,
n'est pas sans rejoindre celle de minimalistes d'outre-atlantique du travail desquels il ne pourra prendre connaissance que bien plus tard. Toutes les notes du système tonal ne seront en présence que dans la dernière pièce du cycle qui attendra rien moins que seize années pour être créée en Suède par Liisa Pohjala. Aimard commença un peu sur les chapeaux de roues, en force, nerveusement, et la première pièce parut en manquer de souffle. Mais dès après, ce fut un ravissement complet. L'indication Parlando du n°2 fut scrupuleusement mise en pratique, avec une attention particulière à chaque son ; seule l'articulation de la pédale a trahit un reste de tension inutile qui devait heureusement disparaître sur la suite. La sonorité presque voilée, très travaillée, du n°3 a pu surprendre ; c'était réussir un climat de mystère sur un Allegro. On se souviendra de même d'un mémorable Lamentoso (n°5) très orchestral, de pianississimi d'une invraisemblable précision (n°6), de réminiscences bartokiennes (n°7), d'un Adagio merveilleusement méditatif (n°9), et du caractère recueilli de son interprétation du n°11.

On put entendre ensuite la totalité des Etudes disponibles à ce jour,
à savoir les livres 1 et 2, ainsi que les quatre premières du livre 3 qui
en comptera huit au total, selon les déclarations même du compositeur. Aimard y soigna avec minutie les contrastes, particulièrement pour les Touches bloquées. En général, on pourra dire de ces livres qu'ils tracent des chemins nettement différents. Si la première série est très diversifiée,
et peut pratiquement s'inscrire dans la démarche d'études tout en se voulant extrêmement musicale toujours, le second livre est plus monolithique. Quelques pièces s'y répondent, de l'un à l'autre, comme cet air de famille constaté entre L'escalier du diable et les Cordes à vide, par exemple.

Le troisième livre retrouve le bonheur des commencements, avec un White on white héritier d'un Debussy élégiaque, Pour Irina méditatif et désolé qui surprend par l'imitation de sonorités de koto, et les deux pièces les plus récentes, A bout de souffle et Canon jouant principalement sur des effets de répétition jusqu'à la concentration en agrégats, avec des motifs précipités, encapsulés, pourrait-on dire. Au fil du concert, Pierre-Laurent Aimard acquis une maîtrise parfaite de ses moyens, sachant user de son énergie là où il fallut, emportant son public dans un vertige inégalable. Il serait fort maigre d'écrire que ce fut un beau récital ; pourtant, quoi dire de plus...

Très grand succès pour un immense artiste. Le public est en liesse.
On offre des oiseaux de Paradis au pianiste qui les jette sur la partition de Ligeti auquel il rend ainsi un hommage respectueux.

Bertrand Bolognesi