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En regard des représentations de Die frau ohne Schatten
au Capitole [lire notre chronique de la première],
le Quatuor Aron proposait cet après-midi un programme
nous plongeant dans la musique contemporaine des der-nières
années de Strauss, une musique principalement écrite
par ceux
que le Reich appellerait les dégénérés,
des compositeurs qui n'auront
que deux alternatives : s'enfuir ou mourir, comme Viktor Ullmann
interné
à Terezin puis à Auschwitz [lire notre chronique de
Der Kaiser von Atlantis
à Chambéry]. C'est le Quatuor Op.46 n°3
de ce dernier qui ouvre le concert.
Des quatre mouvements enchaînés de cette uvre,
le Quatuor Aron offre une interprétation riche en contrastes.
Introduisant l'Allegro moderato dans un lyrisme tendre où
l'on remarque immédiatement un équilibre étonnant,
tenant autant à une qualité d'écoute exemplaire
qu'à une commune respi-ration et un vibrato idéalement
homogénéisé, les quartettistes articulent fermement
le Presto comme pour mieux retenir ensuite un Largo
d'une pu-deur énigmatique, dans une couleur subtile. Volontiers
un peu plus âcre,
le Rondo avance son motif obstiné dans une effervescence
déroutante.
C'est durant les premières années de son exil américain
qu'Arnold Schönberg s'attelle à son Quatuor
Op.37 n°4, à Los Angeles. Encore sou-cieux de s'inscrire
dans un rêve impossible d'une histoire de la musique, cette
uvre annonce cependant à plus d'un titre le plus radical
Trio Op.45 qui verrait le jour neuf ans plus tard. Nos instrumentistes
viennois ména-gent à son exécution une sonorité
plus musclée, dotée d'une palette de couleurs extrêmement
variée. Après un 1er mouvement plutôt farouche,
ils affirment une dynamique scrupuleusement précise dans
le Comodo dont
ils révèlent peu à peu le dessin complexe,
donnent un faux air de plainte wagnérienne à l'unisson
véhément qui ouvre le Largo, bientôt
gagné par des entrelacs presque criés d'une intensité
rare, pour achever l'Allegro
par des échanges lestes, contrastés, hargneux même.
En 1945, Erich Wolfgang Korngold signe son Quatuor en
ré majeur Op.34 n°3, justement contemporain de l'opus
45 précédemment cité ; pourtant, à l'écouter,
plus d'un mélomane la daterait peut-être de 1920, tant
son auteur regarde vers le passé. C'est la sinuosité
à la fois chatoyante et dramatique de l'opéra Das
Wunder Der Heliane qui caractérisera le mieux cette partition
décidément plus Jugendstill que les deux autres.
On y goûte également un hypnotique et passionnant développement
ostinato brillamment exécuté, ses motifs rappelant
peut-être au musicien ses premiers pas d'enfant à Brno.
Le Quatuor Aron s'essaie ensuite à des demi-teintes particulière-
ment heureuses dans la buée toute nostalgique du dernier
mouvement.
Enfin, pour prendre congé d'un public justement enthousiaste,
les artistes donnent en bis une brève pièce
d' Ernst Toch, préservant ainsi la grande cohérence
du menu : Dedication, quelques minutes d'un lyrisme avoué
dans une vibration généreuse.
Bertrand Bolognesi
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