varvara ivanova © johann delacour

...et de virtuosité en créations...

12èmes Journées de la Harpe
Arles, 28 & 29 octobre 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




 

delphine constantin et constance luzzati © johann delacour

C'est à un programme étonnamment copieux que nous conviait la
Chapelle Saint Martin du Méjan, samedi soir, donné par la jeune harpiste russe Varvara Ivanova. Dès les premières mesures de la Chaconne de Bach (transcrite par Owens), l'oreille est saisie par l'opulence de la sonori- té de l'artiste, livrant dans un grand style une exécution à l'articulation ma-jestueuse dotée d'un exemplaire travail de dynamique. Dans la Valse en fa mineur de Chopin qu'elle a elle-même transcrite, la musicienne affirme une même pâte, d'un généreux impact, assurément. Elle se révèle cependant plus convaincante dans son adaptation de Jeux d'eau de Ravel où elle fait miroiter nuances et couleurs dans une respiration plus naturelle. Car la question se pose trop vite : Varvara Ivanova s'adonne-t-elle à un impres-sionnant numéro de virtuosité ou cherche-t-elle à faire de la musique ? Sa version de la 5ème Rhapsodie hongroise de Liszt laisse planer le doute… Certes, c'est brillant, ça en jette, même, mais sans s'intéresser le moins
du monde aux possibles analogies harpe / cymbalum, cet instrument qui inspira directement cet aspect du piano de Liszt ; c'est passer complète-ment à côté du sujet, en fait. C'est une œuvre originalement écrite pour la harpe que l'instrumentiste choisit en conclusion de la première partie de son récital : la Ballade Op.28 de Carlos Salzedo ; irréprochable techni-
quement, son interprétation souffre d'une absence de dessin et d'une asphyxie progressive.

Et qu'en est-il du répertoire harpistique à proprement parler ? Car enfin, le rendez-vous de ce soir s'est transformé en moment de piano ou d'orches-tre ! Certes Küne et Mchedelov ont conçu les pièces qui seront données là pour la harpe, mais à partir d'un autre répertoire, une fois de plus. Quant
à la Sonate Op.150 d'Ernst Krenek initialement annoncée, la voici aux oubliettes ! C'est dans la Fantaisie sur "Eugène Oniéguine" de Tchaïkovski de Walter Küne que nous retrouvons donc Varvara Ivanova, là encore une page faisant grand effet, sans plus, puis dans ses transcriptions de trois extraits du Roméo & Juliette de Prokofiev - dont La séparation des amants put convaincre grâce à un vrai travail de climat et un phrasé mieux senti -, enfin dans les Variations sur un thème de Paganini du soviétique Mikhaïl Mchedelov (ce même thème qui inspira Rachmaninov) qui révélaient le
jeu de l'artiste comme un matériel de première catégorie dont elle semble ne savoir que faire. Grande technique, endurance à toute épreuve, comme le prouve ce programme chargé qui ne parvient pas à l'épuiser, virtuosité prodigieuse et puissance jamais prise en faute : tout cela est fort bien…
et pourtant ! Varvara Ivanova n'a pas vingt ans : sachons l'attendre.

Le lendemain, dimanche, le concert Jeunes Talents de midi en la Cha-
pelle de la Charité partageait son temps entre deux artistes. Tout d'abord Delphine Constantin, née à Paris il y a vingt-trois ans, et tout dernièrement diplômée par la Hochschule für Musik de Zürich (classe de Catherine Mi-chel). Son petit récital commençait par deux œuvres de compositeurs bel-ges aujourd'hui peu joués : le célèbre virtuose namurois François-Joseph Dizi (1780-1847) qui contribua auprès d'Erard à l'évolution de l'instrument,
et dont nous entendons ici la Grande Sonate, et le Gantois Jean-Baptiste Lœillet (1680-1730) dont est jouée la Toccata. Le plus intéressant, indé- niablement : la Suite Op.83 écrite en 1969 par Britten, une œuvre dans laquelle Delphine Constantin peut affirmer une couleur moins convention-nelle, dès l'Overture. Elle accordera un certain relief à la Toccata, sorte de danse obstinée, avant d'entonner l'étrange mélopée un rien orientale du Nocturne ; les arabesques debussystes de la Fugue s'achevaient en un Hymn manquant malgré tout de corps.

C'est ensuite Constance Luzzati qui gagnait le chœur de la chapelle.
À vingt-cinq ans, elle a déjà été saluée par de nombreux prix. Elle s'enga-
geait dans une pièce de Frescobaldi dont elle éclaira somptueusement la mélodie, livrant une interprétation passionnante et sensible, toute en clairs-obscurs, qui nous fera dire que la jeune femme sait regarder la musique ailleurs que dans la seule musique. Outre qu'on put apprécier l'élégance
de l'articulation, l'expressivité évidente et la grande présence de cette
artiste, elle partageait avec le public un plaisir cordial à jouir de certaines résolutions modales, de sorte que l'on comprit d'emblée avoir affaire à
une riche personnalité musicale. Sa maîtrise absolue de la couleur dans les différences d'attaques sur lesquelles joue Tocar de Bruno Mantovani [lire notre dossier de septembre], donné par cœur, accueillait Constance Luzzati dans la famille de ces interprètes qui, tout en servant fidèlement la partition, savent s'en emparer. Suivait une transcription de la Partita en si bémol majeur BWV 825 de Bach, livrant un Prélude concentré et rigoureux, une Allemande gracieuse, une Sarabande altière, une fluide Courante ex-quisément cotonneuse, et ainsi de suite, partant qu'on ne trouvera jamais absurde de jouer sur une harpe ce qui est écrit pour clavecin, sorte de grand théorbe mécanisé et mis en caisse (c'est une transcription des moins antagonistes qui soient). Enfin, en 1992 Elliott Carter dédiait à Ursula Holliger Bariolage, une pièce inspirée par la virtuosité du jeu de Salzedo ; nous en goûtions une lecture contrastée rendant parfaitement compte du geste cartérien, à la fois très impulsif et méticuleusement construit.

Après un bref passage au Musée de l'Arles et de la Provence Antiques, où Didier Lockwood filait ses mélodies rythmées au beau milieu des statues
et où la violoniste Maud Lewett illustrait d'un son généreux et envoûtant l'exposition Ingres et l'antique, ce dimanche s'achevait en compagnie des Bons becs (quatre clarinettistes et un percussionniste) et de leur spectacle Tempête sur les anches où l'on est heureux d'apprendre qu'une clarinette fait fort bien la mouette…

Bertrand Bolognesi