Suzanne Giraud, entre fièvre
et ferveur
L'Archipel, Paris
30 novembre 2005
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Dans son décor cinéma et l'intimité de ses
fauteuils bleus, L'Archipel accueillait Suzanne Giraud pour
un concert monographique qui donnait à entendre cinq de ses
oeuvres pour petites formations. Si le programme de la soirée
semblait quelque peu minimaliste en regard des quelques qua-rante
opus inscrits au catalogue de la compositrice, il permettait au
public de s'acclimater à son univers si particulier et d'appréhender
sous différents angles un style et une pensée confrontés,
sur un parcours de près de vingt-cinq ans, à différentes
configurations vocales et instrumentales. L'auditoire avait en outre
la chance d'entendre l'auteure présenter elle-même
ses oeuvres, en dévoiler la genèse et en livrer quelques
clés d'écoute,
avec une aisance et une lucidité tout à fait éclairantes.
Le concert débutait par le cycle de mélodies pour
piano Le Bel été, sur
un sonnet en alexandrins d'Yves Bonnefoy. Répondant à
une commande
de la Péniche Opéra en 2002, ces cinq mélodies
ont été écrites à l'origine pour baryton
et piano. Elles étaient adaptées ce soir pour mezzo.
Les sonorités raréfiées et la complicité
mystérieuse entre le timbre singulier d'Isabel Soccoja
et le piano joué à plusieurs reprises dans les
cordes (évoquant comme une harpe antique) font monter la
tension jusqu'à l'angoisse, donnant à chaque mot des
résonances qui, au coeur de
ce bel été, finissent par nous glacer.
Première oeuvre pour piano inscrite au catalogue de la compositrice,
Zéphir (1999) renoue avec le jeu traditionnel du clavier
et une virtuosité presque lisztienne, brillamment incarnée
par François Kerdoncuff qui fait vibrer tout l'instrument
et sollicite la totalité d'un spectre aux résonances
agrandies par une pédale généreuse. Comme le
précise Suzanne Giraud, Zéphir, chez les grecs,
est un vent d'ouest puissant qui réussit à transpercer
de ses flèches la belle Danaé pour la punir d'avoir
surpassé Vénus en beauté. Si l'oeuvre fait
usage d'un certain éclat pianistique, on y sent se déployer
une violence contenue entretenant des girations obsessionnelles
et des zones d'ombre un rien inquiétantes. Renonçant
aux titres poétiques et suggestifs qu'elle affectionne, Suzanne
Giraud mène dans Elaboration (2000) pour piano et
alto - deux instruments qu'elle a elle-même pratiqués
- un travail plus structurel où s'élabore une alchimie
subtile entre deux tim-bres a priori fort difficiles à concilier.
Soumise à une écriture sans conces-sion, la partie
d'alto, imitée et agrandie par le jeu du piano, accomplit
une trajectoire étonnante qui doit "emmener l'écoute
vers l'émotion". Saluons la performance de la jeune
altiste Delphine Anne qui, aux côtés de François
Kerdoncuff, nous fit apprécier la gravité ardente
et directe de son jeu.
Avec un égal engagement et une belle présence scénique,
Clara Novakova interprétait à la flûte Afin
que sans cesse je songe,
une relecture d'une chanson de Clément Janequin dont
Suzanne Giraud emprunte le matériau mélodique des
quatre derniers vers. A l'issue d'une démarche jusqu'au-boutiste
où le thème est brodé, amplifié, métamorphosé
par une écriture qui met en jeu toutes les potentialités
de l'instrument jus-qu'à l'engagement scénique de
l'interprète, la flûtiste inscrit au creux de la matière
sonore les mots du titre qu'elle mime enfin dans l'espace, comme
pour en faire rejaillir en négatif l'empreinte poétique
originelle.
Ce n'était pas la création mondiale de Rimbaud
(d'après le poème épo-nyme d'Arthur Rimbaud)
qui devait finalement réunir les quatre musiciens : l'oeuvre,
terminée tout récemment, n'avait pas encore eu le
temps de se glisser sous leurs doigts... C'est donc par un retour
aux origines que la compositrice nous a captivés, avec une
oeuvre qui a fait l'objet d'un ré-
cent enregistrement chez Galun Records : Ainsi la lune pour flûte,
piano et mezzo-soprano (1986), seconde version de Sept en exil
(1982), une pièce plusieurs fois remaniée qui
met en musique, dans sa version définitive,
un poème de Michel Leiris. Musique chaleureuse et concise
où s'affirment déjà, dans une unité
musicale et poétique, les liens secrets et indéfectibles
qui unissent, dans l'univers de Suzanne Giraud, les sons et les
sens.
Michèle Tosi
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