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Récital
Leif Ove Andsnes pour Les Grands Interprètes
Opéra National de Lyon 12 avril 2003 |
Le jeune pianiste norvégien que l'on put entendre dernièrement
avec Ian Bostridge au Théâtre des Champs-Elysées dans Wintereise
proposait à Lyon un programme d'une élégante cohérence,
s'ouvrant et se refermant sur l'uvre de Frédéric Chopin.
C'est par la Polonaise-Fantaisie Op.61 en la bémol majeur
que commençait cette soirée. Leif Ove Andsnes ne heurte aucune attaque,
conjugue sur un Steinway des déclinaisons sonores insoupçonnées.
Il équilibre savamment et relativise parfaitement les indications de la
partition en intégrant le sou-venir d'un type d'instrument pour lequel
le compositeur a pu écrire en son temps. Si l'art du détail est
proche de Debussy déjà, la sonorité reste atta-chée
à Schubert, et flirte fort intelligemment avec le pianoforte ou
le petit piano du second quart du XIX° siècle ; on pourrait par moment
croire entendre un Erard, un Brodmann tardif ou un Bösendorfer des premiers
jours. On put écouter ensuite cinq morceaux extraits des divers
cahiers de Pièces Lyriques de Edvard Grieg. Le climat
mêlait Schumann à Debussy, sans emphase ou recherche d'effet, seulement
concentré dans une déli-catesse du son et intériorisant les
intentions de l'auteur. Avec Le Ruisseau, on se demande si le clavecin
n'est pas de retour, et une certaine idée descriptive du thème
et des ornements n'est pas sans rappeler, aussi étrange que cela puisse
paraître peut-être, la musique de Rameau. Le pianiste contraste magistralement
ses forte dans la Marche des Trolls. Enfin, il nous préparait à
Debussy par la Sonnerie de cloches qui annonce également le
Carillon qu'écrira plus tard Enesco. Là, une fois de plus,
le travail de jeu sur les sonorités est stupéfiant, précis,
choisi et articulé avec soin. Notons un crescendo puis decrescendo
strictement progressifs, bien dans le clavier, d'une qualité rare. On pourra
prolonger d'ailleurs ce récital par l'écoute du disque qu'il vient
de faire paraître chez Emi entièrement consacré à Grieg
(voir également notre rubrique L'objet sonore / disques). Les
Etudes n°10 et n°11 de Claude Debussy extraites du deuxième
livre furent ensuite jouées dans une aura encore romantique. On pourra
dire de cette interprétation qu'elle s'est montrée délicate
et tendre, extrêmement lyrique dans la manière de nuancer, sans trop
de mobilité de tempo. La première partie de ce concert se suspendait
sur L'Isle joyeuse qui fit croire à nos oreilles que le pianiste
avait tout simplement changé d'instrument ! Ce fut très souplement
fidèle, et l'on aura remarqué un final accelerando époustouflant.
La salle ne s'y trompe pas, et Leif Ove Andsnes est rappelé quatre fois,
pour une fin de partie. On le retrouvera pour une pièce d'une
quinzaine de minutes écrite par le compositeur japonais Akira Miyoshi.
L'uvre s'appelle En Vers et utilise assez systématiquement
les procédés chers à Scriabine et une stylistique qu'on jurerait
héritée d'Olivier Messiaen. Andsnes y déploie une impression-nante
palette expressive, et défend cette page avec engagement et ferveur. On
le sait, il n'a jamais hésité à intégrer la musique
d'aujourd'hui à ses programmes de récital, osant parfois des cocktails
plus risqués que ce soir (par exemple en faisant se succéder Haydn,
Kurtàg, et Scarlatti à Toulouse il y a quelques années).
Enfin, il avait choisi de prendre congé avec la Sonate Op.58 n°3
en si mineur de Chopin, donnée dans une atmosphère presque
sèche, en tout cas très pudique. Rien ici de l'enveloppante rondeur
de la pièce de la première partie. Le jeu est d'une grande clarté,
rappelant tout ce qu'on a pu entendre ce soir, Rameau chez Grieg, Schumann chez
Debussy, avec peut-être un rien de Moussorgski. Pas de sentimentalisme,
rien de kitch : les amateurs de fleurs fanées n'ont qu'à sortir
La lecture est directe, sans se trouver parasitée par quelque projection
ou vapeur que ce soit, livrant sobrement la partition, le compositeur, le piano,
et point à la ligne. Dans le second mouvement, les passages plus dramatiques
sont traités comme une vieille habitude de tragique dont on ne se serait
pas défait mais qui n'a pas plus d'importance qu'un tic persistant, de
même que la vélocité vertigineuse de la fin, pianississimo,
qui évolue tout en douceur sans trop attirer l'attention sur elle.
Avec le Largo, Leif Ove Andsnes distille une couleur expressionniste tout
en se gardant bien de l'ombre d'une complaisance. Le mouvement apparaît
alors comme une prière concentrée, sans excès de gravité
ni de sérieux toutefois. L'on s'en doute : le Finale nous invite
à courir, presque sans spectacle. Disons-le franchement : il n'y a rien
à revoir dans cette version de la troisième sonate. Sans
se faire prier, avec simplicité et partage, le pianiste revient pour quatre
bis qui prolonge le voyage musical qu'il vient de conduire par Chopin, Strauss,
Grieg et Scriabine. Quelle belle soirée ! Bertrand
Bolognesi |