récital aline zylberajch © patoch

Los Músicos de su alteza & Aline Zylberajch

Festival d'Ambronay
18 septembre 2005

Autant la sonorisation du concert de L'Arpeggiata se prêtait, hier après-midi, à l'ambiance particulière du métissage que nous évoquions sur ces pages, autant elle représente un handicap manifeste pour le moment passé en compagnie de Los Musicos de su Alteza, ce matin. Les timbres des instru-ments s'en trouvent étrangement durcis, partant que malgré cette amplifica-tion, La Caravelle demeure un endroit impraticable pour la musique : on y entend plus ce qui se passe dehors que dedans, départs de motocycles, discussions riveraines, claquements de portières de voitures, cris d'en-fants sur la place, etc. Reste le principe intéressant de ce concert : illustrer la vitalité de la musique baroque espagnole, mêlant profane et sacré, que
le soprano Raquel Andueza véhicule avec superbe, possédant un chien délicieux dont elle use sans compter, une présence attachante, et une diction mordante de l'espagnol qui en révèle toute la saveur. Elle forme
un couple vocal joliment équilibré avec le ténor José Pizzaro, avantageu-
sement timbré, coloré même, présentant un chant relativement nuancé. Quant à la vaillance de ces voix, les micros ne nous ont pas permis d'en appréhender objectivement la nature.

Signalons également la bizarrerie de l'instrumentarium : certes, José de Nebra est un compositeur du 18ème siècle, mais c'est le plus tardif auteurs présenté dans ce florilège qui commence au milieu du 17ème ; aussi, deux violes de gambes et une basse de viole n'auraient pas été plus appropriées que deux violons et un violoncelle ? De même la présence de percussion aurait été bienvenue. Bref, cette Tempestad Grande n'a guère convaincu.

Tout autre s'est avéré le rendez-vous avec Aline Zylberajch en l'Eglise de Villette-sur-Ain, l'après-midi. Précédant de quelques jours la publication de son disque, seconde parution du nouveau label Ambronay Editions, entiè- rement consacré à la musique de Scarlatti, la claviériste a imaginé un pro-gramme que Maria Barbara Braganza du Portugal, future reine d'Espagne, eut pu entendre. Bartolomeo Cristofori a construit pour elle cinq pianofortes d'une délicatesse de sonorité rare. Denzil Wraight, facteur d'instruments
à clavier, spécialiste des organi di legno et clavecins italiens, a réalisé un Cristofori d'aujourd'hui, pourrait-on dire, qu'Aline Zylberajch joue ici, ouvrant son récital par la 4ème Sonate de Ludovico Giustini di Pistoia, première pièce explicitement destinée au pianoforte, dans un recueil édité en 1732 ; on en saluera l'interprétation fort inspirée, extrêmement précise avec, entre autres, un sarabande magnifiquement respirée.

Suivra une quinzaine de Sonates de Domenico Scarlatti qui nous font goûter les qualités qu'on pourrait presque dire vocales de cet instrument proposant un grand équilibre et une élégance indéniables. Servant la Sonate K77 d'un travail soigné dynamique, la musicienne affirme encore plus évidemment le raffinement de son jeu et celui du pianoforte dans les pages lentes, comme la Sonate K277, parvenant à faire de la K291 une méditation, jusque dans l'ornementation qui dépasse ici ses fonctions habituelles. Profitant de toutes les possibilités de couleurs de l'instrument, elle articule la K216 dans une douceur exquise et entretient un moelleux exquis tout au long de la K481. Son approche des sonates rapides demeu-re calme et sans ostentation, dessinant la ritournelle presque orchestrée
de la K308 dans la seconde partie de laquelle elle saura opposer la rela-tive violence de dissonances plus musclée à l'extrême délicatesse géné- rale. Dans la K43, elle souligne à peine le caractère parfois angoissé d'un Scarlatti qu'on surprend plus d'une fois dans la tourmente intérieure. Une seule réserve : la Sonate en fa mineur K386 est un rien précipitée tout en manquant de fantaisie.

Après cinq Sonates de Antonio Soler que l'instrument sert avec le même
à-propos, Aline Zylberajch offre en bis une déroutante et somptueuse Fantaisie pour clavier de Carl Philipp Emmanuel Bach, prenant congé d'un public fasciné qui n'aura de cesse d'aller regarder de plus près l'énigmati-que dispensateur de merveilles, à savoir le Cristofori-Wraight qui n'a plus de secret pour l'artiste que nous venons d'entendre.

Bertrand Bolognesi