john cage, 1er janvier 1961 © ben martin

Aleph invite
le Contemporary Music Forum (Washington)


Festival de musique américaine
Théâtre Dunois, Paris
25 & 26 mai 2007

En matière de musique d'aujourd'hui, si des formations passent régulièrement le Rhin pour venir enchanter nos salles, force est de consta-ter le manque d'occasions d'écouter celles évoluant outre-Atlantique. Parmi ses nombreuses initiatives - comme des arrangements de mélodies de Charles Ives ou des War Dance for Wooden Indians du pionnier Raymond Scott par un de ses membres, Dominique Clément -, saluons l' Ensemble Aleph d'avoir fait venir à Paris le Contemporary Music Forum. Créé en 1973, l'ensemble le plus ancien de Washington est venu dynamiser un Festival de Musique Américaine qui laisse Carte Blanche au pianiste Guy Livingston et propose, en quatre concerts, le travail de vingt-cinq compositeurs. Beaucoup ont fait le voyage pour la création française de leur pièce : Steve Antosca, di-recteur du CMF, Douglas Boyce (Palimpsest, 2003), Jeoffrey Gordon (Fallen Eve, 2004), Ned McGowan (Tools, 2003), Jeffrey Mumford (Undiluted days, 2000) et Anthony Villa (Duo, 2001).

Incontournables pour les esprits curieux, ces deux journées offrent un panorama de la musique nord-américaine, depuis presque cent ans. Plu-sieurs aspects y retiennent l'attention, comme la place du piano. Honneur à Livingston, à George Antheil dont il est un des principaux défenseurs, avec la pièce la plus ancienne du programme : Mecanique 1 : Serpents (1920), page destinée au pianola, récemment retrouvée et ici transcrite pour une exécution à six mains [lire notre entretien avec Livingston]. Pour Brooklyn, October 5, 1941 (1997), pièce d'Annie Gosfield commémorant une des erreurs les plus célèbres du baseball, dix doigts suffisent, mais qui doi-
vent se munir de deux balles ou d'un gant, emblèmes de ce sport national. Accompagnant Christophe Roy au violoncelle, le pianiste se montre nuancé dans les différents climats de la Sonate (1948) d' Elliott Carter, tantôt mar-tial, tantôt chantant, maître du son feutré et plein du Fazioli. Borné par le déclenchement et l'arrêt d'un chronomètre, Concert for Piano 1957-58 voit l'interprète activer bouilloire et ponceuse électriques, scier un disque vinyle ou couper aux ciseaux sa propre cravate...

Interférant avec l'œuvre précédente selon la proposition de John Cage lui-même, Aria (1958) présente Monica Jordan en électron libre : changeant d'accent avec une rapidité déconcertante (italien, russe, français, anglais, arménien), la chanteuse décide de ses émissions vocales et de ses inter-ventions théâtrales. Tournant autour des gradins qui soutiennent le public et des musiciens devenus lecteurs pour l'occasion, disparaissant pour jouer quelques notes de la Mort d'Isolde ou revenant pour un suicide au poignard truqué, elle obtient un franc succès. Au centre de l'œuvre de Morton Feldman qui voit l'union des deux ensembles (I Met Heine on the Rue Furstenberg, 1971), ses vocalises tremblées ou éthérées sont amenées sans brutalité. Unique chanteuse du festival, Monica Jordan semble une femme-caméléon, confrontée à des situations fantaisistes : l'évocation d'une femme écrivant aux habitants de Mars chez Virgil Thomson (Le Tombeau de Gertrude
Stein
, 1928), l'utilisation d'un mégaphone pour énoncer les multinationales célébrées par Robert Strizich (Corporate Miniatures, 2006) ou encore les déplacements récurrents de pupitres sur la musique entêtante de William Bolcom (Songs to Dance / I am not free, 1989). Elle joue même de l'harmo-nica de verre - George Crumb (Dream Sequence / Images II, 1976).

A l'image de Pendulum Music ou des bandes de Hugh Livingston animant l'entracte (bruits du port d'Oakland, décalages vocaux, etc.), remarquons enfin la place laissée à l'électronique, moins d'ailleurs dans les pièces
de groupe - la voix de John Cage, les notes de Beethoven se mêlant sati-
riquement au son direct du piano, d'un rasoir électrique et des boîtes de
conserves (Credo in US, 1942) -, que pour des moments plus intimes.
Si la radieuse Linda Bahn offre en acoustique une lecture inspirée du Metal
Terre Eau
de Tôn Thât Tiet, son violon se mesure aussi à son propre écho, immédiat ou retardé, se mourant ou renaissant en boucles, naturel ou dis-tordu, dans One becomes two (2007) de Steve Antosca. Autre confronta-
tion : celle de Dominique Clément avec les clarinettes enregistrées par Steve Reich (New York Counterpoint, 1985). Présents d'abord sous la for-me de pépiements poudreux, pouvant disparaître ou au contraire occuper seuls la scène durant une bonne minute, les sons artificiels accompagnant la flûtiste Carole Bean savent nous surprendre ; par là même, ils font de l'œuvre de Roger Reynolds (Transfigured Wind IV, 1984) une des plus envoûtantes du programme.

Laurent Bergnach