Chroniques

par bertrand bolognesi

récital du claveciniste Luca Quintavalle
dix-huit compositeurs et vingt opus

2 CD Brilliant Classics (2021)
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le claveciniste italien Luca Quintavalle offre un panorama contemporain

À l’instar de son confrère Mahan Esfahani [lire notre chronique du 3 décembre 2017] et dans la lignée d’Elisabeth Chojnacka, le claviériste lombard Luca Quintavalle, qui par ailleurs baigne dans le répertoire ancien en tant que soliste et continuiste aux côtés de nombreux ensembles spécialisés (Academia Montis Regalis, Concerto Köln, Il Pomo d’Oro, Les Musiciens du Prince, etc.), explore volontiers la musique de ses contemporains. À travers un double CD récemment paru sous label Brilliant Classics, l’artiste offre un parcours dans la musique italienne pour clavecin de la fin du XXe siècle et du premier quart du suivant, original en ce qu’il choisit de servir avec une sorte d’objectivité scientifique, pourrait-on dire, des esthétiques tout à fait différentes. Ainsi, loin d’entrer dans les querelles animant l’instabilité de la création dont sans relâche se trouve interrogé l’héritage de la modernité, Quintavalle n’hésite-t-il point à faire se côtoyer ici des compositeurs dont aisément l’on peut imaginer qu’à la ville certains ne se disent pas bonjour, au fil d’un programme qui mêle des œuvres conçues pour l’instrument, certaines étant l’objet de commande du musicien, et d’autres dont il s’est saisi en les transcrivant. Plutôt que de suivre le chemin des deux disques, cette chronique propose d’en visiter le contenu par ordre chronologique de conception des diverses pièces.

En 1987, Luca Francesconi (né en 1956) [lire nos chroniques de Da capo, Sirènes, Quartett et Trompe-la-mort] écrivait Mambo pour piano, une page imaginée à partir d’un trait du jazzman étasunien Lennie Tristano (1919-1978) dont la foisonnante polyrythmie inspira le Milanais. Nous l’entendons dans une transcription de 2020. Dans le registre grave, une ligne de Punkte s’enrichit progressivement dans une bousculade rythmique où se dessine bientôt une gamme, tour à tour ascendante et descendante dont la dense invasion est ensuite interrompue par un répons d’accords à la fermeté toute bartókienne, rehaussé par mélismes et trilles. Pour finir, une coda obstinée détend son ressort, jusqu’à l’extinction. Célèbre pour ses musiques de cinéma, Ennio Morricone (1928-2020), qui fut élève de Goffredo Petrassi, a nourri d’opus libres la créativité qu’il destinait à cet art. Nous découvrons Neumi (1988) dont les jeux chromatiques complexes, à partir d’un motif de quatre notes à la couleur quasi-guitaristique, affichent une séduction certaine. De la même année date Mordenti, commencé dans un agglomérat de trilles et de mordants sur un intervalle de seconde, continué dans une course chromatique brève puis une jactation dialoguée d’ornements péremptoires utilisée plus tard comme refrain. Le final inverse le premier épisode.

S’exprimer sur cet enregistrement n’induisant pas d’en adopter le désir d’objectivité, avouons n’avoir guère à dire de Blues, écrit pour piano en 2000 par Francesco Antonioni (né en 1971) et transcrit en 2021, assez pauvre. À l’inverse, la Suite francese (2003) d’Ivan Fedele (né en 1953) fascine d’emblée par sa géniale trituration des moyens du clavecin baroque dans l’inventivité d’aujourd’hui. À un fiévreux Preludio succèdent une intrigante Aria, dont l’aura se révèle presque harpistique, puis la Toccata, endiablée, voire ravélienne, que caractérise ce brio propre au Pugliese [lire nos chroniques de Donax, Erinni, Capt-Actions, Stabat Mater, Due notturni con figura, Donacis Ambra, Duals, Air on air, Immagini da Escher et Richiamo]. Loin de s’appesantir sur le plus que nostalgique Petit Ordre (2001) de Carlo Galante (né en 1959), nous entendons Chop Suey de Mauro Lanza (né en 1975) [lire nos chroniques de Vesperbild, Erba nera che cresci segno nero tu vivi, Le nubi non scoppiano per il peso, #9, Bataille, Regnum lapideum, Negativo et Aschenblume], qui retient l’oreille. Composé en 2005 pour cymbalum et transcrit en 2021, cette brève errance obstinée, pour ne pas dire obsessive, est en perpétuelle évolution.

C’est aussi en 2005 qu’Alessandro Solbiati (né en 1956) commence Undici variazioni per Ruggero qu’il achève neuf ans plus tard. Son ami le claveciniste et compositeur Ruggero Laganà est né un 11 juin, raison pour laquelle le recueil compte onze variations. Ces miniatures, dont la forme se réfère au quatuor The heart’s eye de Donatoni (1981), éprouvent la richesse timbrique de l’instrument par des combinaisons de registres et de subtiles tressages. Après Sereno, dans l’apesanteur du rituel, Con slancio e ritmo alterne mélismes, toccata et salves d’accords, en à peine une minute. Les énigmatiques gruppetti d’Oscuro, meccanico, farouche, laissent place à Grandiose, sorte d’ouverture altière, puis au répétitions évolutives d’Incalzante, hypnotique. L’opposition d’une délicate mécanique à un glas hiératique caractérise Danza, quand les boucles de Fluido dansent plus assurément encore. Lontano est le plus long chapitre de cette suite (2’17) ; cette fois, toute la géographie du clavecin est sollicitée, pour des effets sonores inédits. L’insaisissable escapade de Presto avec ses redoutables notes répétées, ouvre sur l’hésitant Dolce. Enfin, Sei variazioni sul Ruggero concluent l’édifice avec cet esprit raffiné que l’on connaît au créateur [lire nos chroniques d’Ach, so früh?, Interludi, Nora et Novus].

Des trois livres de préludes à vertu pédagogue qui constituent Prés pour piano (2008-2014) [lire notre critique du CD] de Stefano Gervasoni (né en 1962) ont été choisis six moments introductifs avortés, formant dès lors une Suite préliminaire pour clavecin (2021). Le compositeur [lire nos chroniques de Rigirio, Tornasole, Limbus-Limbo, Least Bee, Prato prima presente, Muri di canti et Abri–De Tenieblas] questionne volontiers notre passé musical, sa démarche témoignant des difficiles conditions de légataire dans un contexte toujours en fuite vers une nouveauté contrainte [lire notre entretien]. On retrouve ici cette pensée agissante infiniment raffinée, également présente à travers les titres, à laquelle Luca Quintavalle prête belle voix. Passons le plus vite possible sur la Toccatina (2008) de Maurilio Cacciatore (né en 1981) et bondissons vers l’extrême délicatesse de Preludio e Filastrocca (2011), deux mouvements initialement écrits pour le piano par Francesco Filidei (né en 1973) [lire nos chroniques d’I funerali dell’anarchico Serantini, Toccata, Giordano Bruno, Dormo molto amore, Finito ogni gesto, Notturno sulle corde vuote, Concertino d’Autunno, Ballata n°7, L’inondation, Sull’essere angeli, Requiem et Ballata n°8]. Une sibylline méditation extatique contraste avec la nerveuse obstination en arrêt sur image d’une sorte de comptine sur un motif dont les reprises semblent devoir s’autogénérer à l’infini, n’était un coup sur la caisse de l’instrument – chut !

Mentionnons 3 Post per Scarlatti (2014, tr. 2021) et Ricarcare pour clavecin (2020) de Fabio Vacchi (né en 1949), au néo-classicisme étouffant, ainsi que le trémulant Rumblings gears (2015, tr. 2021) de Silvia Colasanti (née en 1975) [lire notre chronique de Tra il fuoco e la rugiada], et arrêtons-nous sur Speaking (2020) avec lequel Vito Palumbo (né en 1975) a ausculté la voix du poète Eugenio Montale (1896-1981) disant son propre Meriggiare pallido e assorto (in Ossi di seppia, Gobetti, 1925 ; version française de Patrice Angelini, Os de seiche, Gallimard, 1966). Un grand opus de onze minutes superpose plusieurs lignes de chant avant d’engager une déconstruction aussi masquée qu’intense. Le geste compositionnel interpelle positivement. Il n’en va pas de même des anecdotiques Gannizzeri et gendarmi (2020) de Giorgio Colombo Taccani (né en 1961) et du fort complaisant Quando il passato era ancora presente (2020) de Leonardo Marino (né en 1992)…

Trois œuvres de 2021, imaginées pour clavecin plus quelque chose, termine notre approche personnelle de l’anthologie que propose l’interprète. Aux cordes pincées, Fabio Massimo Capogrosso (né en 1984) – il signait en 2021 la musique du film Esterno notte (Marco Bellocchio) – ajoute un drum (optionnel) dans Techno Scene qui intègre l’esthétique de l’accumulation, principalement rythmique, du style auquel le titre se réfère. À travers ses cinq Short Stories, instantanés du reconfinement sanitaire de décembre 2020 qui convoquent l’électronique, nous faisons connaissance avec Vittorio Montalti (né en 1984). Dans le déploiement d’énergie de ces aphorismes notre écoute se concentre sur la quatrième pièce dont l’aura spectrale est soulignée par la redondance d’un accord vigoureux. Saurait-on évoquer le clavecin en faisant l’impasse sur Domenico Scarlatti ? Certes non, ce qui n’a pas plus échappé à Vacchi qu’à Jacopo Baboni-Schilingi (né en 1971). Puisant dans les sonates K525, avec ses robustes ponctuations, et K18, d’une ensorcelante fluidité, enfin principalement dans les redoutables notes répétées et trilles de la K141, Scarlet K141 (pour clavecin et électronique en temps réel) décuple effets et difficultés – le pilon des accords est radicalisé en de furieux clusters, par exemple –, magnifiant toute action via un traitement informatique omniprésent. Et voilà précisément LA rencontre de cette gravure, le travail de Baboni-Schilingi, qui la couronne, suscitant dès lors l’enthousiasme et l’envie d’en connaître bien plus !

BB