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Pli selon Pli

Festival Pierre Boulez
L'Embarcadère, Saint-Rambert
11 novembre 2004

Il y a deux ans, un nouveau rendez-vous musical voyait le jour :
la Biennale Pierre Boulez, sous la direction artistique de Daniel Kawka. Cette manifestation propose six jours de concerts, mais aussi d'ateliers,
de master classes, de rencontres et de conférences, à Saint-Etienne et dans les communes alentours. La Loire et la région Rhône-Alpes - dont il conviendra de saluer ici l'audace d'oser un festival sur un créateur non seulement vivant mais en intense activité (outre un calendrier de concerts chargé, le maître achève la Huitième Notation pour orchestre qui sera créée bientôt par le Chicago Symphony Orchestra, par exemple) - rend hommage au compositeur et chef d'orchestre par ce tout premier festival à lui être dédié, de même qu'elle inaugurait en 1999 le Centre Culturel Pierre Boulez à Montbrison, sa ville natale. Si la première édition s'ouvrait avec la création européenne de la version pour flûte et électronique du Dialogue de l'ombre double (initialement pour clarinette, 1985) à l'automne 2002, c'est avec une soirée sous-titrée Jeunesse que celle-ci fut lancée hier, à la Collégiale de Montbrison, la Maîtrise de la Loire interprétant des œuvres de Philippe Leroux, Thierry Pecou et Zoltan Kodaly, tandis que Valérie Perrotin
et Cyril Goujon donnaient la Sonatine pour flûte et piano
que Boulez composait à vingt ans.

Chacun des cinq concerts du soir porte un sous-titre.
Boulez et ses contemporains dimanche, D'hier à demain samedi,
Filiations
demain, et Grande forme & poésie aujourd'hui. Ces explorations s'inscrivent dans un programme plus vaste, Héritage & transmission, comme le présente Daniel Kawka lui-même :

"Par Héritage & transmission, c'est la question de la modernité que l'on pose. En proposant cette dynamique, nous espérons réchauffer le public. L'idée est de présenter la musique de Boulez comme ni plus ni moins compliquée que celle de Bartok ou Beethoven. Il s'agit de donner quelques clés, comme on pourrait d'ailleurs en donner pour l'écoute des quatuors de Beethoven ou celle de l'Offrande Musicale de Bach. Ces musiques ne sont pas plus simples, plus accessibles, même si l'on se croit apte à les com-prendre de façon innée, par l'illusoire mesure du temps qui n'est qu'un malentendu. J'entends dire également qu'une nouvelle génération de chefs est arrivée pour diriger la musique de Boulez, alors qu'il est resté longtemps le seul à pouvoir le faire. Aujourd'hui, il y a une relève que je souhaite affirmer. Quelques années auparavant, lorsqu'on ouvrait la partition du Marteau sans maître, par exemple, on renonçait d'effroi devant la difficulté apparente ; pourtant, cette complexité est absorbante à ce point qu'à présent, leurs mécaniques sont enfin assimilées :
l'
héritage et la transmission sont passés".

La formule du concert de ce soir - une œuvre chambriste, suivie d'une
œuvre pour orchestre, cassant le rituel d'une seule unité instrumentale et l'artificielle dramaturgie traditionnelle, au profit de la cohérence du program-me joué - rappelle la voie qui fut ouverte par Boulez lui-même lorsqu'il diri-geait le New York Philharmonic. Jean-Luc Rimey Meille et Claudio Bettinelli à la percussion présentent la Sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok, avec le concours des pianistes Cyril Goujon et Vincent Larderet (lire notre article sur le récent disque de cet artiste).
Dès l'abord, on constate que l'acoustique relativement sèche de la salle
sert plutôt bien la partition. Les pianos sonnent court, favorisant une percep-tion fort intelligible. En revanche, les contrastes y perdent beaucoup. Les interprètes mettent l'accent sur la clarté avant tout, avec une expressivité contenue, parfois même timorée. Si l'exécution du Lento ma non troppo est irréprochable, elle ménage peu de mystère. De même aurait-on pu souhai-ter un Allegro final plus sculpté et énergique ; grande qualité d'écoute entre les musiciens qui génère une construction toujours équilibrée, très beau travail, indéniablement, fort soigné et, en cela, tout à fait louable, mais tièdement précautionneux.

La seconde partie de la soirée est consacrée à Pli selon pli de Pierre Boulez, par le Festival Philharmonic que nous avons entendu dans la même œuvre dimanche dernier, à Nice (Manca, 7 novembre). Entendre
cette oeuvre à quatre jours d'intervalle, par des chanteuses et des chefs différents, est une expérience extrêmement rare. Nous posions dernière-ment la question de l'intelligibilité souhaitée ou non du texte : nous sommes désormais convaincus de l'importance de la diction. Laura Aikin a parfaite-ment fait sonner la prose de Mallarmé, y compris dans les mélismes les plus étirés de l'Improvisation I. En revanche, si le timbre est incontesta-blement attachant, des problèmes de soutien et de souffle ont parfois gêné la phrase, principalement lorsqu'elle est lente, avec des notes tenues. Cela dit, dès que la soprano libère l'extrême aigu, son organe ne souffre plus d'un tel désagrément, comme si la voix avait besoin de s'ouvrir dans cet éclat pour retrouver sa souplesse par la suite (mais peut-être le stress généré par une focalisation sur la note difficile disparaît-il dès qu'elle est réalisée, tout simplement). À la décharge de l'interprète, précisément qu'un heureux événement se prépare, qui sans doute dépense sa part d'énergie.

La trop rare Dominique My dirige une lecture fort précise,
dont la tension et l'équilibre captent l'attention du public. Dosant parfaitement la nuance, affirmant la finesse des textures, le chef impose
une interprétation intéressante, continuellement attentive et réactive à l'acoustique du lieu (c'est évident sur l'enchaînement des accords de la
fin de Tombeau, par exemple). A l'orchestre, on retrouve les mêmes soucis de justesse aux violoncelles, qui portant moins dans cette salle, ce qui nous fait mieux goûter la qualité des vents en général, et en particuliers
des flûtes. Le plus gênant reste le piano : dès la fin du premier mouvement de la Sonate de Bartok, le piano II était désaccordé, et c'est celui-ci que
l'on a malencontreusement intégré à l'orchestre pour Pli selon pli...

Bertrand Bolognesi