Chung et les classiques viennois

Théâtre des Champs-Elysées
, Paris
23 septembre 2005

Nous attendions de ce concert qu'il corrige la désagréable impression que nous avait laissé le cycle Mahler donné par Myung-Whun Chung l'an passé, à la tête de la même formation. Nous finasserons aussi peu que le chef lui-même : nous sommes assurément déçu. Seul l'art de Grigori Sokolov a
su, un temps, sortir cette soirée d'un ennui poli et rapidement agacé.

Le concert s'ouvrait sur une œuvre de jeunesse de Franz Schubert,
la Symphonie n°3 en ré majeur D. 200. D'une écriture classique héritée
de Haydn, cette pièce ne connaît encore ni les hésitations thématiques, ni les contrastes qui seront la marque des symphonies ultérieures. L'ensem-ble reste sobre, dans une amplitude sonore oscillant entre mezzo piano
et forte, sans tension dramatique excessive. Le classicisme de la partition imposait donc sa mesure à l'expression. L'Orchestre Philharmonique de Radio France y a su déployer un coloris tendre et souvent nuancé. La nar-ration du premier mouvement fut en particulier très efficacement soutenue par la richesse et la précision de l'articulation des cordes, l'œuvre tout entière bénéficiant de l'équilibre qu'elles surent entretenir avec les bois
- on songe notamment aux duos hautbois-basson des premiers et troisiè- mes mouvements ou aux imitations bois-cordes du dernier. Une série de micro-défauts a cependant nui à l'énergie de l'ensemble : départs très légè- rement décalés des bois dans le trio du troisième mouve-ment, ronron un peu geignard des violons dans le Menuet, sobriété plate du second mou-vement et, trait caractéristique de toute cette soirée, ou peu s'en faut, lour-deur des accents cadentiels, dans le dernier mouvement par exemple.
Le tout restait d'une facture certes honorable, mais d'un intérêt limité.

Si l'interprétation du Concerto pour piano et orchestre n°23 en la majeur K488 de Wolfgang Amadeus Mozart était d'une tout autre tenue, c'est au jeu de Grigori Sokolov qu'on l'a dû. Son art faisait oublier un orchestre souvent plat, dont jamais le chef n'a su éveiller la souplesse nécessaire à entretenir un véritable dialogue avec le soliste. C'est un piano complexe qui nous fut proposé, flirtant avec certain maniérisme, sans doute. Mais la plénitude étale du son, servie par une pédale en limite de sur-résonnance, la finesse des articulations - liquides du dernier mouvement, portamento filé du thème du second, ciselure de la cadence du premier -, la qualité des nuances, le support harmonique fourni par une main gauche d'une étonnante sensibi-lité, tout rendait à la phrase mozartienne une vie que nous ne lui connais-sions pas. L'absence d'accentuation emphatique de la cadence finale
offrait à ce concerto une conclusion d'une étonnante et bienvenue sobriété.
On regrettera simplement que le pianiste ait cru bon de gloser la reprise
du thème de l'Adagio par d'inutiles appogiatures, affadissant ainsi l'âpreté nue d'un épisode dont le dépouillement tragique poinçonne une œuvre ani-mée par ailleurs d'une rhétorique plutôt riche et joyeuse. Entre extrême sen-sibilité et préciosité, la frontière est fine, et rapidement franchie : en bis, Grigori Sokolov donnait une valse de facture romantique où sa diction fit merveille, et une pièce courte de Franz Schubert qu'elle desservit nette- ment.

Le concert s'achevait sur la Symphonie n°5 en ut mineur op. 67 de Ludwig van Beethoven. Beau coloris orchestral, dès lors que la partition évitait les forte. Le reste : à l'avenant. Tonitruant, lourd, mièvre. Jouer à un tel niveau sonore eût exigé que soit trouvé la réserve folle d'un excès de son supplé- mentaire : c'eût été sublime. Las, en l'absence de cette audace, l'ensemble fut accablant de platitude. Et l'on s'est vite évadé de la salle en songeant
à la libération apportée par les applaudissements prochains.

Marc Develey