
LE 3èME CONCERTO PAR PIERRE-LAURENT AIMARD
Maison de Radio France, Paris
22 décembre 2004
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Deux changements pour cette belle soirée à la Maison
Ronde :
Mikko Franck étant souffrant, Roberto Abbado dirige
le concert qui, plutôt
que de s'ouvrir avec l'Adagio céleste de Rautavaara
comme il était prévu, commence par Dai calanchi
di Sabbiuno écrit en 1995-97 par Fabio
Vacchi. Pendant les deux dernières années de la
guerre, les partisans italiens massacrés par les troupes
allemandes furent jetés dans des fosses de la campagne émilienne,
comme ce fut le cas à Sabbiuno, le village qui verrait naître
le composteur quatre ans plus tard. L'uvre que nous entendons
aujourd'hui a été réalisée pour le cinquantenaire
de ces douloureux événements de l'histoire italienne.
La flûte et le piccolo ouvrent
la partition par un appel élégiaque qui introduit
une sorte de thrène psalmo-dié par les cordes et les
cuivres. Une certaine recherche se situera d'em-blée dans
le raffinement des timbres, non dans la forme, directement reconnaissable
comme un traditionnel lamento funèbre.
Si cette uvre de moins de dix ans ne va guère de l'avant,
la Russie
du deuxième tiers du 19ème siècle put s'enorgueillir
d'un créateur initiant des audaces qu'on ne rencontrerait
plus avant quarante ans : Modeste Moussorgski, tant par le
déchaînement rythmique que par l'inclassable foisonnement
harmonique et la dynamique contrastée de sa musique, annonce
à sa manière la sauvagerie du Sacre. Ses Tableaux
d'une exposition, écrits pour piano en 1874, seraient
doublement féconds.
D'abord parce qu'ils inviteront Debussy à imaginer ce qui
deviendrait le symbolisme en musique ; ensuite parce que Ravel,
s'inspirant des ver-sions originales de Boris Godounov, de Une
nuit sur le Mont Chauve ou
des fragments de Khovantchina, en réaliserait une
brillante orchestration
en 1922 (soit neuf ans après le scandale du Sacre).
Il y a quelques semai-nes, Valery Gergiev dirigeait cette même
version des Tableaux au Châtelet, lors d'un concert
de l'Orchestre de Paris. Nous parlions alors d'une lecture assez
sage, favorisant la propreté de l'exécution sans se
permettre l'expres-sivité que l'uvre suscite en général.
Ce soir, Roberto Abbado est moins prudent
et c'est diablement
excitant ! Aussi, l'on passera volontiers sur
les approximations des cuivres, dès la 1ère Promenade,
puisque l'arrivée des cordes impose une suavité retenue
qui semble garder des promes-
ses que la suite révélera. La sauvagerie - qui précède
celle avec laquelle Borodine précipita les Danses polovstiennes
de son Prince Igor - s'impose dès Gnomus :
Roberto Abbado présente une interprétation dramatique,
intelligemment nuancée, et bousculée de forts contrastes.
Ainsi, après
une 2ème Promenade lointaine et d'une lenteur comme
assoupie,
Il Vecchio castello bénéficie d'une pâte
sonore égale et tendre, distribuée par un tactus assez
alerte, Les Tuileries sont gentiment gracieuses, mal-
gré des rubati parfois excessifs, et Bydlo
mène rondement son crescendo.
Un rien emphatique, la 4ème Promenade laisse la place
à un Ballet des poussins dans leurs coques qui ne
fait pas sourire ; la danse est même inquiétante, fébrile,
au point que le dernier accent pourrait bien évoquer
le gel cruel des oisillons. Au disque, on connaît ce chef
avant tout comme
bon directeur de fosse (cf. Turandot chez RCA, entre autres)
: la gravité et l'équilibre qu'il donne ici à
Goldenberg et Schmuyle témoigne d'une nature favorablement
théâtrale, à l'uvre dans l'effervescence
affairée parfaite-ment bien rendue du Marché de
Limoges. Après une terrible descente aux abîmes
- Catacombes -, le doux recueillement de Sepulchrum romanum
vient cautériser l'empreinte du drame dans une couleur céleste.
Mais si
tout cela est joli, la Cabane sur des pattes de poule affirme
une violence inouïe, montrant une créature effroyable,
plus barbare que venimeuse, peut-être même bête,
pourquoi pas, mais d'une force si épouvantable que ce tableau
pourrait bien avoir été le plus beau de l'exposition
! Après cette presque saleté, La Grande
porte de Kiev amène un rayon d'une lumière littéralement
Divine où l'alternance de pompe et de sacré est saisissante.
Cédant au spectacle - à une exagération venant
quelque peu contredire
le raffinement préalable de l'exécution - la fin n'hésite
pas à faire vrombir
la grande machine orchestrale.
Au centre du programme, un classique : le Concerto pour piano
et orchestre en ut mineur Op.37 n°3 achevé par Ludwig
van Beethoven en 1803. C'est un chef tout autre que l'on put
entendre : il signait ce soir une interprétation minutieusement
dosée de cette page, se gardant de tout excès. Engageant
avec précision un Allegro con brio plutôt rapide,
il sut convoquer une certaine gravité tout en maintenant
une articulation élé- gance, évitant les lourdeurs
habituelles. Pierre-Laurent Aimard fait une entrée
tonique sans rien d'agressif, sculptant une sonorité qu'il
ne voudra jamais trop claire. Dans le soin constaté à
certains relais entre le piano et les solistes de l'orchestre, il
est clair qu'Aimard ne fera pas cavalier seul, partageant une fois
de plus la joie de la musique. Evitant de s'appesantir,
de trop s'écouter, sa lecture s'avère fulgurante et
passionnée, sans effet ni esbroufe d'aucune sorte. Il chante
ensuite le Largo central dans une même pâte,
à la fois chaleureuse et retenue, sur un ton globalement
recueilli que la suite du mouvement ne démentira pas. Rien
de maniéré, rien d'anodin
ou de frivole, mais pas plus de drame : l'équilibre domine,
dans une belle neutralité où cependant personne pourra
projeter son petit monde, car il y
a là une tension, jusqu'en la contemplative nudité
des dernières mesures, qui impose le respect. Après
de beaux échanges où l'on put apprécier les
soli du basson et de la clarinette, l'extraordinaire fluidité
du Rondo nous laissait pantois.
Bertrand Bolognesi
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