© marco anelli
gustavo Dudamel, le viennois
Salle Pleyel, Paris
26 juin 2009
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Il n'y a pas si longtemps, nous goûtions une Cinquième
de Mahler
que nous qualifiions alors de flamboyante : c'était à
Saint-Denis, c'était l'Orchestre Symphonique de Göteborg
et la baguette qu'on pourrait dire irrésistible - d'impérative
autorité comme d'invitation aimablement souple - du Vénézuélien
Gustavo Dudamel [lire notre chronique
du 4 juin 2007]. On retrouve le jeune chef dans un programme dont
l'inscription dans le ferment viennois pourra s'avérer américain
à plus d'un titre.
Renaud Capuçon ne se risque pas dans une prise de
rôle, ce soir, en engageant son archet dans le Concerto
pour violon en ré majeur Op. 35 de Erich Wolfgang
Korngold qu'il a beaucoup joué ces derniers mois, et
qu'il a même emporté en tournée avec l'Orchestre
Philharmonique de Strasbourg ; c'est dire s'il affectionne cette
uvre imaginée en 1945 pour Bronislaw Huberman, futur
fondateur de la Philharmonie d'Israël, et finalement créée
début 1947 par Jascha Heifetz, après que le compositeur,
obéissant au célèbre violoniste, eût
rendu plus complexe la partie soliste de l'Allegro conclusif.
Si ce troisième mouvement sonne d'évidence comme le
plus hollywoodien des trois, on découvrira, en se
penchant plus précisément sur le matériau thématique
des premiers, que tous puisent dans les musiques conçues
pour le cinéma. Ainsi Nicolas Derny recense-t-il des emprunts
à Juarez (film de William Dieterle, 1939) et Another
Dawn (film de William Dieterle, 1937) dans le Moderato nobile
initial, à Anthony Adverse (film de Marvyn LeRoy,
1936) dans l'Andante central, à The Prince and
the Pauper (film de William Keighley, 1937) dans le Rondo
finale - au même moment, Korngold écrit d'ailleurs
son Concerto pour violoncelle en ut majeur Op.37 (qui serait
créé quelques semaines avant l'opus 35) qui, lui,
se concentre exclusivement sur sa musique, strictement contemporaine,
pour Deception (film de Irving Rapper, 1946).
Plutôt que d'abuser des riches effets de moires dont le compositeur,
reprenant à son compte ce qui fit les délices de Zemlinsky
ou de Schreker, a jonché son orchestration, Gustavo Dudamel
n'en souligne rien, les lais-sant subtilement filtrer comme naturellement
dans le discours, sans surenchère. En revanche, Renaud Capuçon
ne se lasse pas, et dès l'abord, d'alanguir un chant qui
se pâme aux paupières vacillantes d'un rubato
plus que complaisant. Le choix de la sonorité vient toutefois
contredire ce sucre par une âpreté parfois excoriante,
laissant accuser d'être peu justes les doubles-cordes et les
résolutions elles-mêmes, toujours approximatives. Plus
soigné dans la Romance (2ème mouvement), son
jeu répond aux gracieuses demi-teintes que cisèle
l'Orchestre Philharmonique de Radio France par une inflexion
un rien sirupeuse : celle de la partition, ni plus ni moins, celle
du style de Korngold, tout simplement, celle qui lui valut, au lendemain
de l'audition new-yorkaise de cette page, les vilains bons mots
d'une critique méprisante. Parler alors de concerto d'Hollywood,
c'était ou-blier une certaine Vienne - celle d'Augarten et
de ses kitchissimes figurines de porcelaine, celle des polichinelles
du Prater (voir Der Schneemann, en 1909) - en laquelle depuis
toujours la facture du compositeur trouve en partie ses racines,
entrelaçant la fantaisie centre-européenne à
la tradition allemande dans l'insaisissable couleur de la populaire
Leopoldstadt ombrée de souvenirs straussiens (Johann et Richard
confondus). Aussi
du Prater à la colonie du bois de houx, le pas n'est-il
pas si grand qu'on le soupçonnerait. Et, à parler
de ferment populaire, on s'étonnera moins d'en-tendre un
possible refrain de fiddle dans l'ultime mouvement du Concerto
Op.35 : Mark Twain situe son roman The Prince and the Pauper
(1882) en Angleterre au 17ème siècle et y confronte
au monde des régnants les distractions de la misère.
Favorisant l'écoute du soliste, Dudamel circonscrit sagement
la palette expressive de son interprétation. Si la démarche
part d'un bon sentiment, imposé par une certaine contingence,
l'on perd, dans cette approche qui paraît tiédie, un
peu de contraste et,
il faut bien le dire, beaucoup de vie.
Iconoclaste, dira-t-on peut-être de ce Korngold-là.
Mais ne vient-il pas, via Zemlinsky, d'un certain Gustav Mahler
? De fait, en un chemin qui sans cesse va du Lied à la symphonie,
traversant fanfares, messes et fêtes juives, la facture mahlérienne
ne lui est certes pas étrangère, de même qu'elle
annonce, à sa manière, celle d'un discret assureur
new-yorkais
dont on commença de découvrir la musique au milieu
des années quarante, c'est-à-dire au moment même
où l'exilé achevait en Californie
ses concerti. C'est résolument cet aspect de la
Symphonie en ré majeur
n°1 que Gustavo Dudamel explore brillamment tout au long
d'une exécution exaltante que rend possible la belle complicité
des musiciens du Philhar'. C'est que le geste du chef convoque comme
aucun, par la fermeté de l'ordre comme par le charme de l'appel,
et que chacun donne ici le meilleur de
lui-même pour, à travers son guide, servir la musique.
Après un Langsam presque beethovénien dans
ses éveils progressifs, Kräftig bewegt se montre
des plus dynamiques, tandis que le Frère Jacques du
troisième épisode fait comme jamais la grimace dans
son jiddischball. Peut-on imaginer plus terrible Stürmisch
bewegt, pour finir ? Le dernier mouvement ne gronde pas, il
éclate et pourfend en un déchaînement qui n'a
d'égal que l'habileté à faire tout sonner.
Bertrand Bolognesi
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