© sasha guzov

ingo Metzmacher au pupitre

Théâtre des Champs-Elysées, Paris
11 janvier 2007

Encore trop rare en France où il semble moins connu du public que le laisserait présumer son talent, Ingo Metzmacher dirige ce soir les musi-ciens de l'Orchestre National de France dans un programme allemand
que refermait Also sprach Zarathustra. Si la profuse subtilité de dynami-
que et de couleurs frappe l'écoute, dès les premiers pas, l'ensemble de l'interprétation avancera dans une respiration toujours alerte, traversée
d'un élan durable que nourrit un grand souffle. Mais, si l'on admire la superbe du geste général, les trop nombreuses approximations de la réalisation circonscrivent l'enthousiasme. Ce soir, les solistes de notre orchestre accusent une petite forme, livrant des traits peu soignés, et certains tutti gagnent à ne pas être écouter de très près.

S'ouvrant elle aussi sur un tremblant qui, dans l'ordre du concert, semble annoncer le début du poème symphonique de Richard Strauss, la Muzik für Orchester in einem Satz de Rudi Stephan bénéficie d'une approche nettement satisfaisante. Ici, les instrumentistes servent fidèlement la partition, suivant Metzmacher dans une lecture progressivement lyrique. L'alternance d'une obsessionnelle rêverie et de véhéments épisodes
plus toniques, voire héroïques, ne se perd pas dans une dramatisation excessive de l'œuvre, de même que le chef, tout en profitant généreuse-ment du travail des timbres, se garde d'en accentuer trop les possibles voluptés. C'est précisément avec la création de cet opus que le compo-siteur accéderait à une certaine notoriété, à vingt-six ans. Ceux qui dis-paraissent tôt restent éternellement jeunes, dit-on ; deux ans plus tard, Stephan serait victime de la guerre. On se prend à rêver ce qu'aurait
pu écrire ce musicien inspiré dont certaines moires s'apparente assez évidemment à celles de Franz Schreker - on pensera, par exemple, au prélude du 3ème acte de Die Gezeichneten, opéra conçu également au
tout début des années dix -, tout en affirmant le souci d'un discours moins lâche qui le rapproche d'Alexander von Zemlinsky. Et c'est précisément ce riche antagonisme qu'Ingo Metzmacher réussit à souligner ce soir par la grande clarté de sa conduite.

La partie médiane de la soirée fait un bond de près d'un siècle, avec le Concerto en ut mineur n°3 Op.37 de Ludwig van Beethoven. Le pianiste russe Alexeï Volodin se lance dans un Allegro assez sec qui amorce
çà et là une sonorité plus raffinée qui, dans le Largo central, se révèlera constante demi-teinte un rien feutrée, déroutante brume intérieure. Voilà
un artiste qui ose sortir des sentiers battus et prendre des risques ; mais
si ce ton introspectif retient l'écoute, il n'est pas encore assez profondé-
ment tenu. Reste qu'il indique une voie à explorer et nous invite à retrouver Alexeï Volodin dans le même concerto dans quelques années. L'exécution du dernier mouvement se montre plus capricieuse, précipitant certains traits dans une mobilité de tempo inventive, cela dit.

Bertrand Bolognesi