© christophe abramowitz

Musique chorale anglo-saxonne

Maison de Radio FRance, Paris
26 et 27 novembre 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




frank markowitsch © dr

Malgré la discrète démission de Jacques Taddei de son poste de
Directeur de la Musique de Radio France (cf. Le Monde du 24/11), moins d'un an après son arrivée controversée à la tête des formations musicales de la Maison Ronde, la salle Olivier Messiaen résonnait ce week-end des ondes positives de deux concerts fort stimulants, consacrés à la musique chorale britannique (samedi) et américaine (dimanche). Le Chœur de
Radio France
, accompagné au piano sur certaines œuvres, a donné en deux rendez-vous une image suggestive de la production chorale anglo-saxonne du 20ème siècle. Si l'on partait avec un a priori simpliste sur ce programme, voulant que les anglophones - d'où qu'ils viennent - écrivent tous le même genre de musique vocale, douce et rythmée, inspirée par les chants d'église, le gospel, et la folk music, ces concerts avaient tout pour nous démontrer la variété et la richesses des approches chorales
des différents compositeurs à l'affiche.

La Grande-Bretagne se dota dès le 18ème siècle d'un grand nombre de sociétés chorales, fondées sur la bourgeoisie provinciale. L'un des effets de ce véritable sport national, pratiqué aussi dans les collèges, fut le dévelop-pement d'un répertoire conséquent pour chœur d'hommes, chœur mixte et chœur accompagné au piano. La soirée de samedi, placée sous la direc-tion du chef britannique Stephen Betteridge - connu pour ses créations d'œuvres de Michael Nyman ou Colin Matthews, mais aussi pour sa parti-cipation à des enregistrement auprès de Hickox ou Rostropovitch -, tournait autour de l'œuvre de Benjamin Britten. Du grand manitou d'Aldeburgh furent retenus trois œuvres.
Les Choral Dances from Gloriana extraites du seul opéra de circonstance du compositeur, ne sont pas la quintessence de son œuvre ; d'une allure ludique et traditionnelle un peu forcée, ces Dances ne rendent pas justice
à sa subtilité. Le chœur a manqué d'inspiration sur cette pièce, dont le titre d'ouverture, le purcellien Time, générait un sentiment de désordre sonore, plus confus que gai. Mais les chanteurs ont donné le meilleur d'eux-même dans le chef d'œuvre qu'est l'Hymn to St Cecilia Op. 27, écrit par Britten sur le bateau qui le ramenait des Etats-Unis en Angleterre, au terme d'un exil désagréable. Dans ce chœur à cinq voix, le musicien s'amuse à introduire des effets d'imitations instrumentaux et exige des interprètes une grande clarté. Les textes de W.H Auden - une célébration de la Sainte Patronne
des musiciens - trouvent un corps choral éblouissant, qui fait de cette œuvre l'une des plus belles de l'auteur. Le court diptyque Two-Part songs finissait cette période brittenienne, permettant au chœur de faire la brillante démons-tration de la subtilité de l'alternance traditionnelle entre le groupe choral tout entier et les voix solistes.

Autour de Britten, le programme recelait également le méconnu Music,
when soft voices die
de Frank Bridge, professeur de l'auteur de Peter Gri-mes ; cette œuvre classique, inspirée par Brahms et Wagner, est emprunte d'un lyrisme mélancolique. Contemporaine de Britten, Elisabeth Maconchy est originaire d'Irlande ; elle fut une figure importante de la musique et des institutions musicales britanniques des dernières décennies. De son œuvre mal connue en France, Betteridge a eu la bonne idée de mettre en avant son émouvant Nocturnal en trois parties, d'après des poèmes de Barnes, Edward Thomas et Percy Shelley.

Point fort du programme, après l'entracte, le Chœur a donné le meilleur
de lui-même pour les très lyriques Three Shakespeare Songs de Ralph Vaughan Williams. Œuvre de commande de 1951, ce long triptyque permet à Vaughan Williams de déployer des univers tour à tour irréels (dans la pre-mière chanson, le Ding-Dong des cloches figurées par le chœur et l'am-biance pastorale ne sont pas sans évoquer un Mahler qui sera joué dans le lointain), solennels et folkloriques. Le concert se terminait par la belle Mater ora Filium d' Arnold Bax, le plus romantique des compositeurs de ce pro-gramme. Sa pièce pour double chœur a capella, composée en 1921, est à la fois dense, riche, intense et d'une flamboyance qui ne la détache jamais de l'exultation mystique. Bax développe ici un langage d'une grande comple-xité, qui déploie progressivement ses harmonies chromatiques et ses dissonances, dans des contours très classiques. Le double chœur lui offre aussi l'occasion de jouer avec les résonances et les échos. Le Chœur de Radio France a fait la preuve de sa maîtrise dans cette pièce atrocement technique. En rappel était donnée une très courte folk-songs de Britten, Olivier Cromwell, extraite du Volume 1, British Isles, dans une version
pour chœur et piano pleine d'énergie et d'espièglerie.

Dimanche, la même formation était placée sous la direction du jeune chef Frank Markowitsch, plein de fougue et de précision, pour un programme très stimulant composé d'œuvres rares, qui s'ouvrait par les Quatre motets d' Aaron Copland, écrits en 1921 durant sa période parisienne, marqués par son enthousiasme d'étudiant, sous la férule de Nadia Boulanger,
pour les compositeurs phares du début du 20ème siècle, tels Ravel ou Stravinsky. L'œuvre a été longtemps perdue et fut éditée au soir de la vie
de Copland, dans les années 80. Pour chœur mixte et soliste, à la fois classique et un peu austère, est sauvée de la banalité par une interpré-
tation qui lui instille un souffle ravageur.

Les Reincarnations Op.16 de Samuel Barber - autre géant de la musique américaine, connu pour ses opéras et ses songs -, poursuivaient ce pro-gramme. De cette brève pièce, on retiendra la magnifique dernière page, Coolin, tendre pastorale au balancement rythmique envoûtant. Toute l'expressivité de Barber, celle du trop connu Adagio, se retrouve dans cette pièce lyrique pièce. En complément de 1ère partie étaient donnée l'étrange et avant-gardiste Celestial Mechanics pour piano à quatre mains de George Crumb. L'œuvre, composée en 1979, se veut une succession de danses cosmiques, mais nul besoin du télescope spatial Hubble pour mesurer l'intérêt réel de cette musique un peu dépassée. Comme souvent dans ce type de pièce, on peut déplorer que la mode… se démode ! Manifestement inspiré par Bartok, cet opus mêle des séquences musicales intéressantes, très syncopées, presque jazzy, à des actions directes sur l'instrument,
les pianistes étant parfois obligés de se lever pour atteindre une corde à frapper sans l'aide mécanique du marteau. Evidemment, il y a quelques moments d'irremplaçable poésie, comme ces périodiques échos de mu-
sique orientale et extrême-orientale. Le jeu des pianistes David Berdery
et Yann Ollivo était sportif et déterminé.

Après l'entracte, Markowitsch revenait à la charge avec la Tarentella pour chœur d'homme et piano à quatre mains d' Elliott Carter, composée en 1936, et le Psaume 67 de Charles Ives qui remonte à 1898, deux œuvres austères que marque une recherche formelle et technique poussée. L'un des moments clés de cette après-midi fut la Bandita Saberdoria de Heitor Villa-Lobos, écrite en 1958. Moment clé, comme toute œuvre importante, mais surtout parce qu'elle ouvrait ce programme sur Les Amériques à l'Amérique du Sud, le pluriel n'indiquant pas seulement la diversité musicale états-unienne. Cette Sagesse bénie est l'une des dernières pages du Brésilien. Elle se découpe en de très brèves sections reprenant des sentences morales bibliques - Psaumes ou Proverbes. Concise, claire et simple, la musique tend à rendre compréhensible le message religieux, répété en canon (les hommes répondant aux femmes, etc.) et comme as-séné par le chœur. Le résultat est remarquable et le Chœur de Radio France semble à l'aise dans cet univers mal connu.
Le concert s'achevait dans le plus grand enthousiasme par une pièce de Heinz Werner Zimmermann, très influencée par le jazz et le retraitement classique des spirituals américains : Make a joyful noise unto God, de 1963. Basée sur le Psaume 100, cette brève pièce dynamique, pleine d'entrain et de ferveur, valut au chef une véritable ovation et fut rejouée
en bis.

François-Xavier Ajavon