ilya efimovich repin, 1899 © dr

"Eugène Onéguine", de Piotr Tchaïkovski
(opéra en version de concert)

Salle Pleyel, Paris
1er juin 2010

Après ce qu'a donné à voir l'Opéra de Paris de La Walkyrie de Wagner
lundi [lire notre chronique du 31 mai 2010], on se dit que tout compte fait
les opéras en version concertante pourraient être la panacée. D'aucuns se souviennent en effet des soirées lyriques que le Théâtre du Châtelet confiait dans les années 1980 notamment à l'Orchestre Philharmonique de Radio France sous la baguette de son directeur musical d'alors, Marek Janowski. Outre une Genoveva de Schumann et une Daphné de Richard Strauss mémorables, on se souvient plus particulièrement de deux intégrales du Ring de Wagner, qui a permis à de nombreux mélomanes de pénétrer les arcanes de l'orchestration prodigieuse du Magicien de Bayreuth, tandis que le chef allemand, qui avait pris la mesure des particularités acoustiques du Châtelet, faisait scintiller son orchestre tout en veillant à ne pas couvrir son cast, pourtant constitué d'excellents chanteurs, comme si ses quatre-vingt-dix musiciens étaient non pas sur le plateau d'une salle de concert mais dans une fosse de théâtre. Ce même théâtre, avec d'autres forces sym-phoniques, avait présenté des opéras méconnus de Massenet, Rossini, Rimski-Korsakov, Borodine, etc.

Ce mardi soir, à l'attention du seul public parisien, l'Orchestre National
du Capitole de Toulouse
et le Chœur du Théâtre du Capitole renforcé de chanteurs espagnols du Coro Easo ont proposé dans les mêmes condi-tions le chef-d'œuvre de Tchaïkovski, Eugène Onéguine. La formation de Midi-Pyrénées a semblé chanter dans son jardin, dirigé avec flamme par son jeune directeur Tugan Sokhiev. A trente-trois ans, le chef d'Ossétie
du Nord est très demandé dans le monde, invité par les plus grands orchestres internationaux. Un an avant la fin (ou, espère-t-on, le renou-vellement) de son mandat, il confirme ses évidentes qualités en dirigeant un orchestre rutilant et aérien qui le suit dans la moindre de ses intentions avec une énergie et un lyrisme à fleur de peau qui évite néanmoins tout pathos. De cet Eugène Onéguine vigoureux, coloré et concentré, à l'excep-tion du bal qui ouvre le troisième acte, trop pesant et heurté, il émane une tension dramatique confinant à une représentation scénique, avec la
seule force de la musique.

La distribution réunie sous la houlette de Larissa Gergieva, sœur de Valery Gergiev directrice de l'académie de chant du Théâtre Mariinsky - présente à Pleyel, pour cette unique exécution - frise l'idéal. Les deux rôles principaux ont été confiés au duo qui s'est imposé en avril à Toulouse dans Iolanta
du même Tchaïkovski, Gelegena Gaskarova et Garry Magee. La soprano pétersbourgeoise a campé une magnifique Tatiana, et sa présence rayon-nante, la grâce infinie de sa ligne de chant, le vif argent de son timbre ont transcendé certaines duretés dans l'aigu et des fortissimos légèrement décolorés. Le baryton britannique, après un premier acte en demi-teinte,
a imposé un Onéguine ardent mais un peu court de souffle dans ses effu-sions passionnelles. Autre chanteur impressionnant, la basse géorgienne Mikhaïl Kolelishvili, qui campe un Grémine de noble stature, tandis que le ténor russe Danii Shtoda est égal à lui-même dans le personnage de Lenski qu'il chante partout dans le monde depuis une dizaine d'années. Anna Kiknadze est une généreuse nourrice, Makvala Karashvili, Elena Sommer et François Piolino - qui ne peut faire pas oublier le Triquet de Michel Sénéchal -, complètent admirablement l'ensemble, tandis que
les chœurs sont impressionnants de volume et d'homogénéité.

Bruno Serrou