© fred toulet / opéra national de
paris
La Passion de Simone
Création de Kajia Saariaho
Opéra Bastille, Paris
17 juin 2009
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J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé
entre les hommes.
Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient
de longues
privations [
] On voudrait être un baume versé
sur tant de plaies.
Etty Hillesum, Journal, 1943
Deux temps, et deux tons, pour ce concert ouvert discrètement
sur le très aérien Concerto pour violon en ré
majeur Op. 61 de Beethoven. La baguette de Cornelius
Meister restituait l'atmosphère encore classique d'une
uvre datée de la première décennie du
19ème siècle. Sans emphase dans un Allegro ma non
troppo investi d'une honnête tendresse et d'une réelle
qua-lité d'ensemble, l'Orchestre de l'Opéra National
de Paris offrit pendant le Larghetto un répons
bellement mozartien au soliste, Frédéric Laroque,
agréablement élégiaque. Le Rondo final
balançait entre robuste pièce orchestrale et franche
danse villageoise. On put apprécier la virtuosité
du violoniste lors de la coda conclusive. Quelques phrases
au basson,
et les vents, toujours excellents, frappèrent particulièrement.
La seconde partie fut illuminée de la richesse si positivement
déconcertante de la partition offerte par Kaija Saariaho.
Sur un texte
d'Amin Maalouf, La Passion de Simone donne la consistance
d'un chemin de croix à la vie de celle qui, notamment parce
qu'elle se savait d'emblée chrétienne, n'entra jamais
en christianisme. Articulé en quinze stations, le livret
est une longue adresse méditative à la figure de Simone
Weil, tutoyée en intime, comme on peut, au Christ, donner
de ce Tu qui marque à la fois la plus grande proximité
et l'éloignement le plus intense. Quinze stations d'admiration
et de douleur. Quelques tracées dans les bois de vie : les
migraines paralysantes, la découverte, si âpre, de
la condition ouvirère ; plus tard encore, après la
période d'enseignement, la guerre d'Espagne
et la renonciation au pacifisme, les chants de sanskrit et de grec
des cahiers de Marseille, puis la guerre comme un chemin vers la
mort ;
la mort enfin, d'inanition consentie, dans un hôpital anglais.
De cette vie sans repos, quelques fulgurances : la volonté
de l'anéantissement de ce qui n'a pas de valeur - "la
royauté imaginaire
du monde" - pour s'abandonner à ce qui seul en a
- le "point qu'on occupe dans l'espace et le temps"
- ; cela consonnant avec le désir impérieux de
retrouver l'expérience du Christ abandonné sur la
croix (Eli, Eli
) ; alors, le sacrifice de soi, seul
à même d'abolir toute souillure et d'absorber au
profit du monde les effets de tout mal, donne à regarder,
selon un mot transfiguré du Socrate platonicien, "toute
la vie comme destinée à préparer la mort".
Mais au narrateur, qu'incarnent le chant et le chur, la via
dolorosa de Simone Weil reste chemin de désespérance.
Comète, lumineuse et terrible dans son intransigeance, Simone
disparaît d'un monde à l'iniquité duquel ses
actes n'ont su apporter nulle rédemption. Questions apaisées
de nulle réponse. "Je t'en veux d'avoir préféré
la mort" : "la terre où tu nous as aban-donnés
/ est toujours ce royaume trompeur / où tremblent les innocents"
- que nous laisses-tu, sinon l'idée d'une grâce qui
n'a rien changé, sauf à s'offrir soi-même au
couteau sacrificiel ?
La restitution de l'uvre fut habitée de ces sentiments
contradictoires, entre admiration amoureuse de celle qu'on dit "grande
sur / petite sur" et une forme de ressentiment
aux accents accusateurs, comme on en veut parfois à qui l'on
aime, sans pouvoir s'empêcher ni de l'aimer ni de lui en vouloir.
Le grand usage des percussions, le jeu incessant des contrastes
et la variété des procédés portent le
texte à un poignant niveau d'expressivité
et de clarté. Le retour des cellules à quatre temps
rythme l'inexorable - ou l'accompli. La sourdine des cuivres de
la première station définit l'espace d'une tristesse
à la fois coléreuse, tendre et hors espérance.
Dès la seconde, mélismes, contrepoints et chuchotements
disent la complexité des origines : femme, juive, douloureuse,
malhabile. Le lamento (début
de la troisième) se referme sur un silence relancé
par le répons fortissimo d'un écroulement quasi
mahlérien, lui-même suivi d'un climat fantomatique.
Puis : bruits d'atelier des cinquième et sixième stations,
splendeur lyrique de la septième, un huitième temps
élégiaque dont la longue plage orches-trale tire vers
l'Abschied de Mahler, un accord parfait à la dixième
- "alors on a la vérité du monde"
-, une treizième qui ne fut pas sans évoquer
l'esprit d'Es ist vollbracht de la Mattheus Passion.
L'orchestre s'y montra excellent, précis sous la battue
efficace de
Cornelius Meister. Accentus, toujours remarquable, ponctuait
le chant
de Dawn Upshaw d'adresses plus brèves et plus immédiatement
directes.
La soliste sut faire honneur tant à la partition qu'au texte
qu'elle servait d'une voix chaude et fort intelligible. L'amuïssement
de la plupart des e (voulu par l'auteure) intimait à
son récit une simplicité douloureuse, claire et droite.
Rien d'effusif en tout cela, mais la transparence d'un grand étonnement.
La voix enregistrée de Dominique Blanc donnait à
cette ample marée
les rocs autour desquels s'en venaient enrouler les vagues, dits
solides, perdurant, inaccessibles encore à l'érosion
inquiète des eaux. Tout au
plus aurons-nous regretté certain parti pris larmoyant sur
des mots
qui portaient en eux-mêmes leur charge de dureté.
Marc Develey
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