luca francesconi © giorgio zucchiatti

Ouverture d'une stimulante vitalité

MUSICA
Strasbourg
18, 19 et 20 septembre 2009

Les années se suivent et ne se ressemblent pas, est-on tenté de
dire à propos de la nouvelle édition du festival strasbourgeois. Outre
le suivi d'encore jeunes compositeurs distinguables comme familiers de
la manifestation - Bruno Mantovani, par exemple, avec quatre opus, mais aussi Christophe Bertrand, etc. -, le ou les portrait(s) des maitres - Luca Francesconi, cette année, croisant une forte présence Wolfgang Rihm -, Musica 2009 invite à la découverte, avec les désormais traditionnels Samedis de la jeune création associant la Sacem comme en program-
mant deux premières françaises signées Johannes Maria Staud, Autri-
chien né la même année que l'ici premier nommé et dont l'œuvre est
encore mal connue de ce coté du Rhin.

Avec un son premier week-end tous azimuts, le festival dynamise sa logique de concerts, ce qui n'est pas si simple qu'on veut bien le croire. Ainsi de son investissement de différents lieux, qui, pour ne pas toujours présenter les conditions acoustiques idéales, prend sainement posses-sion de la ville, impliquant tout un chacun dans un rendez-vous passion-nant ; ainsi de ses échanges frontaliers, qu'il s'agisse de s'inviter dans d'autres musiques (concerts jazz de Cecil Taylor et de Steve Coleman), d'autres disciplines (avec le théâtre dit musical, bien sûr, mais aussi,
moins classiquement, en flirtant avec les arts de la rue) ou sous les plafonds d'à côté (avec Drei Frauen de Rhim donné à Bâle).

Qui dit mieux ? pourrait bien résumer ces deux jours à l'infatigable
vitalité. D'abord ce qui semble maintenant aller de soi : deux concerts
avec les prestigieuses formations voisines (Philharmonie de Freiburg et SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg), un récital solo (Jean-Guihen Queyras), le premier tome des Samedis évoqués plus haut, cette fois introduits par un café-rencontre, et la première représentation en France de l'opéra de Giorgio Battistelli, Richard III, dans la production de
la création par l'Opéra des Flandres (Anvers/Gand) de 2005. Ce qui sort
des sentiers battus, ensuite : un riche après-midi portes-ouvertes à la Cité de la Musique et de la Danse (dans le cadre des Journées du Patrimoine) où les musiciens du Conservatoire du Strasbourg, les ensembles Ictus, Coriolys, Accroche Note ainsi que plusieurs solistes donnent dix-huit concerts en continu. Enfin, ce qui décoiffe les habitus : Fresco, œuvre
de Luca Francesconi conçue en 2007 pour cinq orchestres d'harmonie
partis en cortèges de divers points de la ville pour se rejoindre en son
cœur - ici, la place de la Cathédrale.

A 15h, samedi, cinq formations de vents formées des musiciens de Dauendorf, Drusenheim, Entsheim, Hœnsheim, Hochfelden et Rosheim, s'engagent depuis la rue du Dôme et les places Chaine d'Or, Corbeau, Kléber et Marché Gaillot, sonnant chacune leur répertoire propre en menant peu à peu les passants devant le parvis de Notre-Dame. Près d'une demi-heure plus tard, ces fanfares se figent en un son prolongé, sorte d'immen-se cluster, en abordant la place. Devant le grand portail, un chef juché sur un podium donne le départ de Fresco, soit un quart d'heure d'une musique foisonnante, sorte de fête étrange et fascinante qui rassemble un public parfois venu tout exprès, souvent involontaire, se trouvant tout simplement là, qui soudain partage la musique d'aujourd'hui au-delà des lieux où l'on sait la trouver. De fait, tant par sa dimension de spectacle que par le pouvoir qu'elle a de convoquer les passants, cette musique, en rompant rites et distances, s'affirme plus qu'aucune autre, dans la totalité de sa conception, contemporaine. D'un geste, le chef fait se retourner les cinq groupes qui s'éloignent alors en une joyeuse cacophonie d'hymnes nationaux qui fait sourire les adultes et laisse charmés, parfois bouche bée, les petits.

La veille, quoiqu'en la Halle des sports de l'Université plutôt qu'en une
salle destinée au concert, Musica s'inaugurait plus sagement. L'excellent SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg s'y lançait dans Three Illusions d'Elliott Carter (2004), sous la direction salutairement précise de Sylvain Cambreling, lui imposant cependant une regrettable raideur et une maladroite crudité de sonorité. Hommage à Berio, Rest de Francesconi,
en création française, est un concerto pour violoncelle et orchestre qui,
se gardant de toute citation du maître, ravi l'écoute en un parfum familier,
un je-ne-sais-quoi très proche du défunt. D'une énergie indicible, la facture captive sans jamais séduire, magnifiquement servie par l'archet de Jean-Guihen Queyras. Dans SOLO de Berio, Cambreling réalise un équilibre nettement plus satisfaisant qu'en début de soirée, avançant complice
dans la partition avec Frederic Belli, très jeune et plus qu'efficace trom-
bone solo de la formation allemande. Pour finir, l'imposant Cobalt, Scarlet - Two Colours of Dawn de Luca Francesconi, vaste opus orchestral infiniment travaillé, puissamment ciselé dans une masse des plus denses, ruche effervescente au souffle musclé, couronnait cette ouverture.

Bertrand Bolognesi