"la damnation de faust"
légende dramatique de hector berlioz


Opéra de Marseille
27 novembre 2007

Bien qu'une mode ambiguë tend à présenter La Damnation de Faust dans une mise en scène, cette légende dramatique, ainsi indiquée par Berlioz lui-même, est destinée au concert. Il n'est pas anecdotique de le rappeler, car l'oublier serait nier l'aspect majeure des conceptions berlioziennes,
celui du programme, tel que vécu dans la Symphonie fantastique ou Lélio. Par sain manque d'imagination, il ne vient à l'idée de personne de scéno-graphier ces deux œuvres, mais, parce qu'on y chante, il semble plus na-
turel d'oser le faire de cette Damnation qui partage avec Roméo & Juliette
un statut particulier qu'il convient d'observer pour ce qu'il est. Loin de s'égarer - ou d'égarer le public -, l'Opéra de Marseille s'en tient à l'auteur -
et c'est tant mieux ! - et réunit un plateau vocal d'une rare efficacité.

Avec trois prises de rôles, la distribution de ce soir pourra sembler aussi une prise de risques. Le résultat est des plus probants. Nicolas Cavallier offre une couleur élégante à Méphistophélès, malgré des e systématique-ment fermés qui induisent une regrettable perte d'harmoniques. Dans un français impeccable dont elle intègre avec génie l'exigeante prosodie,
Anna Caterina Antonacci
livre une Marguerite à l'impact immédiat, comme sans rien faire, pourrait-on dire, si ce n'est confiance à la partition - et là se tient tout le secret. Le phrasé est évident, le chant magnifiquement mené,
le charisme indicible. Mais c'est indéniablement le Faust de Gilles Ragon qui l'emporte. Par une conduite prudente qui amène peu à peu l'aigu, une lucidité confondante qui le garde de jamais tomber dans le piège de faire
de la voix
- voilà donc un Faust qui ne cède pas à la tentation ! -, l'artiste accorde à son organe tous les avantages de la légèreté, tout en sachant
se faire plus lyrique lorsqu'il le faut. Non seulement les difficultés des lourdes parties 1 et 2 sont ici déjouées par une souplesse confondante, mais encore la clarté préservée du timbre sert-elle l'œuvre avec la plus grande précision. De fait, la diction s'avère d'une nette intelligibilité qui fait sensiblement écho à la grande pratique du répertoire baroque, laissant judicieusement au Gluck tant aimé de Berlioz des inspirations entendues chez Rameau. Sans jouer, le ténor se rend disponible à la simple expres-
sivité de sa partie, construisant sa prestation sur le respect qu'il en a. À leurs côtés, le Brander d' Eric Martin-Bonnet n'est pas en reste, prenant
la peine de nuancer sa Chanson du rat, un luxe d'ivrogne raffiné !

Fragile dans les passages plus piano, le Chœur maison se montre
vaillant par ailleurs. À la tête des musiciens de l'Orchestre de l'Opéra
de Marseille
, une formation en progrès, Philippe Auguin assure une
lecture prudente, toujours proche du texte. Marseillaise célèbre ayant souvent chanté cet Opus 24, Régine Crespin nous quittait en juillet
dernier ; Renée Auphan et l'Opéra de Marseille ont souhaité lui dédier
ce concert, ainsi qu'à un autre enfant du pays, Maurice Béjart (incinéré
à Lausanne ce matin), qui fit ses premiers pas sur cette scène.

Bertrand Bolognesi